LA MÈRE MO LOCH
La maison devant laquelle avait eu lieu le combat dont nous avons raconté dans le précédent chapitre les péripéties et le dénoûment, était sale, noire, éraillée, bâtie moitié en bois, moitié en moellons et en plâtras disloqués, et n'avait que trois étages de hauteur.
Or, tandis que Raoul luttait contre deux assassins, voici ce qui se
passait à i'ctag-o lo plus élevé de cotte maison, dans un logis, ou plutôt dans un bouge délabré qui avait quelque chose de sinistre.
Figurez-vous une pièce de moyenne grandeur, dont les murailles nues disparaissaient presque entièrement sous une couche de moisissure vordAlrc. Des solives mal équarries et des planches disjointes tenaient lieu de plafond.
Un grossier carrelage recouvrait le sol.
Un grand rideau, déchiré par places et retenu par des anneaux de fer qui glissaient sur une longue tringle, coupait cette pièce dans toute sa longueur et formait ainsi deux chambres d'inégale grandeur, car l'une était des deux tiers plus large que Tautre.
Dans le compartiment le plus étroit se trouvaient deux lits, ou plutôt deux grabats recouverts de draps d'une blancheur douteuse et de couvertures ressemblant aux tartans déchiquetés des mendiantes irlandaises,
L'ctolïe du rideau qui cachait ces grabats avait été belle autrefois, mais c'est à peine si maintenant, au milieu des taches et des trous, on distinguait d'une façon vague les couleurs jadis éclatantes de son lampas oriental.
Devant la cheminée, un fourneau de terre servait à préparer les aliments.
Un grand bahut de chêne, une table carrée et quatre chaises composaient tout le mobilier. Sur la table, il y avait une petite lampe de cuivre, une carafe de cristal de Bohème remplie d'une eau transparente, un énorme chat noir qui ronflait, couché en rond, et un vieux corbeau, à demi déplumé, endormi sur une patte et la tête sous son aile.
De chaque côté de cette table, deux femmes étaient assises en face l'une de l'autre. L'une était vieille et l'autre jeune.
La vieille pouvait avoir soixante ans.
Elle était très grande et très maigre. Peut-être avait-elle été belle autrefois, quand une chair jeune et brune recouvrait les traits de ce visage aujourd'hui tanné et parcheminé.
Ses grands yeux noirs, enfoncés dans de profondes orbites, lançaient par moments les éclairs d'un feu sombre.
Son nez, fortement aquilin, imprimait à son profil une vague ressemblance avec celui d'un oiseau de proie.
Ses joues creuses et sa bouche rentrée en dedans donnaient à la partie inférieure de sa figure une expression sinistre.
Le costume que portait cette femme ajoutait encore là l'étrangeté presque effrayante de son apparence.
Sur sa tétc, un mouchoir de soie jadis écarlale se nouait en forme de turban. De longues mèches de cheveux gris s'échappaient à travers les déchirures nombreuses de cette coiffure singulière.
Une large robe d'étoffe noire, à manches ffottantes, serrée à la taille par une corde, enveloppait ce long corps osseux.
Sur cette robe, des figures bizarres et sans doute cabalistiques étaient brodées en rouge.
La vieille femme que nous venons de décrire et qui jouissait d'une immense réputation dans le quartier comme magicienne, tireuse de cartes, chiromancienne, astrologue, diseuse de bonne aventure et vendeuse de remèdes secrets et infaillibles, se nommait la mère Moloch.
Quant à la jeune fille qui se trouvait en face d'elle, nos lecteurs la connaissent déjà.
Nous la leur avons présentée à deux reprises différentes:
D'abord dans la maison de Nathan, auprès de la belle juive Déborah ; puis à l'angle de la rue Richelieu et de la rue Saint-Honoré, heurtant M. de la Tremblaye dans sa course, ou plutôt heurtée par lui.
C'était, en un mot, la fille du diable, ainsi appelée, sans doute, parce qu'elle était, ou tout au moins parce qu'elle passait pour être la fille de la mère Moloch.
Or, il n'est personne qui ne sache à merveille que ce nom de MoLOt.K appartient à un vieux démon qui est sans conteste un des plus hauts et des plus puissants seigneurs du royaume des enfers.
■ — Ma mère, entendez-vous? — fit tout à coup la jeune fille en prêtant l'oreille.
— Quoi? demanda la vieille femme.
— On dirait qu'on se querelle dans la rue.
— Eh bien! que nous importe?
La fille du diable quitta sa place.
Elle se dirigea vers la petite fenêtre qui, pendant le jour, donnait un peu d'air et de lumière au taudis qu'elle habitait, et elle ouvrit cette fenêtre.
C'était l'instant précis oii les porteurs attaquaient M. de la Tremblave avec leurs bâtons.
Le bruit de l'acier sur le bois retentissait net et distinct.
— Je ne me trompais pas, ma mère, — murmura la jeune fille; — écoutez, écoutez...
— Eh bien! on se bat en duel, voilà tout.
' — On ne se bat en duel ni à cette heure de la nuit, ni dans une rue de notre quartier.
— Qu'est-ce donc alors, selon toi?
— Ce n'est pas un duel, ma mère, c'est un assassinat!
La mère Moloch se prit à rire ironiquement et elle répliqua :
— Allons, ma pauvre Hcbé, tu es folle, tout à fait folle! La jeune fille n'entendit pas cette réponse.
Elle écoutait, haletante, ce qui se passait dans la rue.
L'épé de Raoul, brisée en plusieurs tronçons, tomba sur le pavé
Ce bruit monta jusqu'à la fille du diable et la fit tressaillir.
Immédiatement après, un coup violent retentit avec un bruit mat et sourd.
Puis un grand cri... Puis la chute d'un corps... Puis plus rien...
La jeune fille poussa un gémissement étouffé.
Elle quitta la fenêtre, elle cacha son visage dans ses deux mains et elle balbutia:
— C'est fini... c'est fini! ils l'ont tué!...
— Qui? — demanda la vieille femme.
— .Te ne sais ; mais je suis sûre qu'un crime vient d'être commis. ..
— Cela ne nous regarde pas! il n'y a rien à voler chez nous, par conséquent nous n'avons rien à craindre... Il est tard, et voici que notre lampe va s'éteindre... Allons, couchons-nous et dormons!...
— Dormir!... — s'écria la jeune fille, — le pourrez-vous, ma mère?...
— Oui, certes!...
— Moi, je suis tremblante... Ce qui se passait tout à l'heure m'a glacé le sang dans les veines.
La mère Moloch se mit à rire de nouveau et reprit:
— Je le répète, ma pauvre Hébé, tu deviens folle... folle à lier! Hébé, puisque tel était le petit nom de la fille du diable, Hébé, —
disons-nous, — ne répondit rien.
Une ou deux minutes s'écoulèrent.
Puis on entendit dans le lointain s'approcher la ronde du guet.
La jeune fille quitta la chaise sur laquelle elle s'était rassise et courut de nouveau à la fenêtre.
— Ils vont trouver le corps... — pensa-t-elle.
Et à mesure que les soldats approchaient, son cœur cessait de battre. Nous savons déjà que la ronde passa sans s'arrêter.
Aussitôt que le silence fut redevenu complet dans la rue, Hébé saisit la petite lampe de cuivre dont la mèche épuisée jetait des clartés mourantes. Elle se dirigea vers la porte.
— Où vas-tu? — lui demanda la vieille femme.
Il vit la jeune fille endormie près de son lit. (P. 440. j
— Je descends.
— Pourquoi taire?
— Il faut absolument que je sache ce qui s'est passé... il faut absolument que je voie s'il y a du sang- sur le pavé, devant notre maison.
Et la jeune fille s'eng^ag^ea dans l'escalier.
— Attends-moi, du moins!... attends-moi donc !... — lui cria d'une
,1V. 5i. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'^. LIV. 55,
43i hV.S MYSTÈRES DU PAT.ATS-RO YAL
voix rageuse la mère Moloch, qui, peut-être, ne se souciait pas de rester seule dans les ténèbres.
La jeune fille s'arrêta aussitôt.
Sa mère la rejoignit et descendit à la suite, en grommelant et en répétant :
— Oui, elle est folle!... folle!... folle!... folle!... Los trois étages furent bientôt franchis.
Les deux femmes atteignirent le bas de l'escalier.
L'allée était profonde, étroite, puante.
La fille du diable fit avec sa main une sorte de réflecteur qu'elle plaça derrière la lampe, afin de projeter la lumière en avant.
Le couloir se trouva ainsi faiblement éclairé dans toute sa longueur. Soudain la jeune fille poussa un cri et recula d'un pas.
Elle venait de distinguer un corps humain étendu sur le sol.
— Quoi?... qu'y a-t-il? — demanda la mère Moloch en remontant trois marches de l'escalier aussi vite que le lui permirent ses vieilles jambes.
— Il y a, ma mère, que je ne m'étais pas trompée, qu'un crime a été commis, qu'on vient d'assassiner un homme, et que le cadavre est là...
— Tu en es sûre? — fit la vieille femme, — dont les yeux fatigués ne pouvaient percer l'épaisseur des ténèbres aussi bien que ceux d'Hébé.
— J'en suis sûre... je le vois... Venez!...
SUR LA PREilIÎ^RE MARCHE DE l'eSCALIER
La fille du diable, toujours suivie par la mère Moloch à une distance de deux ou trois pas, s'avança jusqu'auprès du corps étendu, dont l'immobilité absolue ressemblait à la mort.
Elle projeta la lueur de sa lampe sur le pâle visage du jeune homme et elle poussa un faible cri en le reconnaissant.
On se souvient que bien peu d'heures auparavant, la jeune fille avait rencontré Raoul, et que cette rencontre avait produit sur elle une assez vive impression pour lui faire désirer d'é'.re suivie par ce gentilhomme.
L'exclamation d'IIébé n'échappa point à la mère Moloch.
— Est-ce que tu connaîtrais ce damoiseau, par hasard? — demandât-elle vivement.
— Non... non, ma mère, — se hâta de répondre la jeune fille.
— Bien vrai?
— Je vous Taffirme.
— Alors, pourquoi sembles-tu si surprise et si troublée?
— Je ne suis point surprise, ma mère... Quant à mon émotion, je je ne puis la dominer, je l'avoue... Song^ez-donc que nous sommes en présence, d'un cadavre... qui, il y a quelques minutes, étaitrempli de vie et d'avenir.
— Bah ! — reprit la vieille femme, — je ne vois pas de trace de sang, et rien ne prouve que ce jeune homme ait cessé de vivre.
— Le croyez-vous? — s'écria Hébé.
— Je ne dis pas que je le crois; mais je dis que tout est possible.
— Pourquoi ne pas vous en assurer?
— Je veux bien le faire, mais d'abord...
— Eh bien?
— D'abord, va fermer la porte de la rue et pousse les verrous intérieurs. Les assassins de ce gentilhomme n'auraient qu'à revenir, et s'ils nous trouvaient là, ils nous feraient sans doute un mauvais parti ! . . .
La fille du diable fit tout aussitôt ce que sa mère lui demandait.
Puis elle revint auprès de la vieille femme.
Cette dernière, complètement rassurée à l'endroit des appréhensions que nous venons de lui entendre manifester, avait, non sans peine, ployé le genou à côté du corps de Raoul.
L'une de ses mains s'appuyait sur le cœur et l'autre sur la veine du poignet droit du jeune homme.
Au bout d'une ou deux secondes, sa taille roidie se redressa.
Hébé étudiait anxieusement l'expression du visage de sa mère.
Mais ce visage ne disait absolument rien.
Il fallut que la jeune fille interrogeât. Elle le fit d'une voix faible.
— Eh bien? — demanda-t-elle.
— Eh bien? répondit la mère Moloch, — le pouls bat, calme etplein, exactement comme si ce gentilhomme dormait.
— Alors, il n'y a pas de danger?
— Aucun.
— Que Dieu soit béni!
— ■ Amejî! — fit la vieille femme en ricanant.
— Savez-vous où est la blessure?
— S'il y en avait une, le sang coulerait, et je n'en vois pas trace.
— Cependant ce jeune homme ne s'est pas évanoui sans motif...
— C'est probable : mais, je te le répète, je ne vois rien.
— 11 me semble qu'une gouttelette pourpre tache le haut du front.
— Au fait, tu as raison, répondit la mère Moloch en passant ses longs doigts décharnés à travers les mèches épaisses des cheveux bruns de Raoul.
— Eh bien? — demanda la fille du diable pour la seconde fois.
— La blessure est à la tête, — répliqua la vieille femme.
— Dangereuse.
— Je ne crois pas : une simple contusion...
— Une contusion?
— Oui. Ce n'est pas un coup d'épée que ce gentilhomme a reçu, c'est un coup de bâton... et même il a fallu que son crâne fût bien solide, car ce coup de bâton me fait l'effet d'avoir été rudement appliqué. La seule chose à craindre, dans ce moment, c'est une congestion cérébrale.
— Et n'y a-t-il pas un moyen d'éviter ce danger?
— Si, vraiment.
— Lequel?...
— Une bonne petite saignée dégagerait immédiatement le cerveau.
— Et le blessé reprendrait connaissance?
— Sans aucun doute.
— Je vous ai entendu dire cent fois, ma mère, qu'aucun des meilleurs médecins de Paris n'était capable de pratiquer une saignée avec plus d'habileté que vous...
— Je l'ai dit, et cela est vrai.
— Alors, vous pouvez guérir ce jeune homme?...
— Oui, je le pourrais, mais...
La mère Moloch s'arrêta.
-— Mais, quoi? — demanda vivement Hébé.
— Dans quel intérêt le ferais-je?...
— L'humanité...
La mère Moloch haussa les épaules.
Hébé comprit qu'elle faisait fausse route en s'adressant au cœur de la prétendue sorcière. Aussi elle se hâta d'ajouter:
— D'ailleurs, ma mère, ce gentilhomme semble riche, et il n'est n'est point douteux qu'il vous récompensera largement des soins que vous aurez pris de lui . . .
Cet argument produisit un effet immédiat.
Les dispositions de la mère Moloch se modifièrent en un clin d'oeil.
Elle aida de son mieux Hébé à porter, ou plutôt à traîner Je corps de Raoul jusqu'au bas de l'escalier et à l'adosser à la première marche.
Puis elle enjoignit à la jeune fille de courir jusqu'à la mansarde, d'en rapporter une lancette rouillée qui s'y trouvait enfouie sous un tas de chiffons.
Elle demanda en outre quelques bandes de vieux linge et un vase quelconque qui pût servir à recevoir le sang.
La fille du diable ne se fit pas répéter deux fois cet ordre, et elle revint avec une promptitude surprenante.
La mère Moloch fit ses préparatifs avec toute l'habileté d'un praticien émérite. Seulement, sa main, que l'âge rendait tremblante, et le triste état de sa lancette lamirent dans la nécessité de piquer la veine àtrois reprises différentes avant que le sang parût.
Mais, au troisième coup, il jaillit avec une si grande abondance que les mains et une partie delà figure d'Hébé s'en trouvèrent couvertes. Elle se sentit devenir pâle et frissonnante sous cette rosée tiède et pourpre, et elle fut au moment de s'évanouir à son tour.
Mais elle se soutint en saisissant la corde qui servait de rampe à l'escalier boueux; elle essuya ses mains et son visage ensanglantés, et son émotion se calma.
A mesure que le sang jaillissait de la veine ouverte de Raoul, l'effet prédit par la mère Moloch se réalisait en effet.
M. de la Tremblaye ne tarda guère à pousser un profond soupir.
L'évanouissement se dissipait.
Le jeune homme souleva ses paupières alanguies, mais le regard qu'il promena autour de lui fut vague et incertain.
Ses yeux ne voyaient point, ou tout au moins la perturbation momentanée apportée dans ses facultés morales par le terrible choc qui venait de lui ébranler le cerveau, ne lui permettait de se rendre compte ni de ce qu'il voyait, ni de l'endroit dans lequel il se trouvait, ni des circonstances qui l'y avaient amené.
La mère Moloch avait saigné Raoul au bras gauche.
Il souleva sa main droite et il l'appuya sur le haut de sa tête, à deux ou trois reprises. Là était le siège d'une douleur dont il cherchait évidemment à se rendre compte, mais sans y parvenir.
La vie du corps était revenue. La vie de l'âme tardait encore.
La fille du diable suivait du regard, avec une anxiété pleine de trouble et de passion, chacun des mouvements de Raoul.