PAUVRE JEANNE
L'exempt resta pendant un instant comme ébloui, en face de la brillante vision métallique qui frappait ses regards.
Après avoir obéi au sentiment d'admiration cupide que la vue des louis et des doubles louis du chevalier ne pouvait manquer d'exciter en
lui, il ouvrit le portefeuille qu'un de ses subordonnés venait de lui remettre.
Il en tira un parchemin plié en huit, et auquel attenaitun large sceau de cire verte, suspendu à un ruban de la même couleur.
11 déploya ce parchemin, et il en parcourut des yeux le contenu.
L'aspect de sa physionomie changea aussitôt.
De hautaine et d'impérieuse qu'elle était d'abord, elle devint, comme par enchantement, obséquieuse et soumise.
Il ôta son chapeau, qu'il avait jusqu'alors conservé sur sa tête, et son regard alla, de l'air le plus respectueux, du parchemin à Raoul, et de Raoul au parchemin.
Voici ce qu'il venait de lire :
« Nous, Philippe d'Orléans, par la grâce de Dieu, régent de France, à tous ceux qui ces présentes verront, mandons et ordonnons de prêter aide et assistance à notre dévoué sujet et serviteur le chevalier Raoul delà Tremblaye, toutes fois qu'il jugera convenable de réclamer cette assistance.
« Défendons en outre à qui que ce soit, et pour quelque motif que ce puisse être, d'inquiéter le dit chevalier de la Tremblaye, et de l'entraver dans ses actes et ses volontés.
« Quoi qu'il ait fait, il l'a fait par notre ordre et pom' le bien de notre service.
« En foi de quoi nous lui avons donné ces présentes, signées de notre seing et scellées de notre sceau. »
Venaient ensuite la date et la signature.
L'exempt, métamorphosé, ainsi que nous venons de le voir, par l'apparition de cette pièce inattendue, reploya avec un soin infini le précieux parchemin, le serra dans le portefeuille d'où il avait été tiré, et fit rentrer le tout dans la poche de l'habit de Raoul.
Ensuite il se tourna vers ses acolytes et leur dit :
— L'innocence de M. le chevalier de la Tremblaye m'est surabondajn-, ment démontrée. En outre, ainsi que nous l'a bien prouvé M. le docteur, un terrible et déplorable accident à eu lieu ici, cette nuit, mais aucun crime n'y a été commis. Nous n'avons plus rien à faire dans cette maison et il ne nous reste qu'à regagner Saint-Germain.
Le médecin, fort intrigué de ce qui venait de se passer sous ses yeux s'approcha alors de l'exempt, et lui demanda à demi-voix :
— Qu'y avait-il donc dans ce parchemin?...
— C'est un secret d'Etat!... — répondit l'exempt d'un ton d'importance.
— Un secret d'Etat? — répéta le docteur.
— Oui, et ne cherchez pas à le pénétrer, je vous le conseille, car il y va de la Bastille, ni plus ni moins!...
xVu seul mot de Bastille, le médecin était devenu aussi blême que ses malades.
Il n'ajouta pas une parole, et jusqu'au moment, qui ne tarda guère, où il quitta le Petit-Ghastel en compagnie des gens de la maréchaussée et de l'exempt, et il se tint parfaitement coi, tant il avait peur d'apprendre sans le vouloir ce terrible secret d'Etat dont la connaissance était si dangereuse.
Après leur départ, Jeanne resta dans la salle basse avec le mari de Claudine et les autres paysans que la curiosité avait retenus.
Ces braves gens, ne voulant point la troubler dans sa douleur, se retirèrent discrètement l'un après l'autre.
Le mari de Claudine demeura le dernier.
— Notre demoiselle, — dit-il à Jeanne avec une affectueuse cordialité qui n'excluait point le respect, — m'est avis que vous ne pouvez point passer la nuit, comme cela, dans cette maison, sans personne auprès de vous... Je m'en vas vous amener ma femme Claudine, elle vous fera compagnie, et elle priera le bon Dieu avec vous auprès de la pauvre dame qui est en haut. ..
Jeanne prit la main du paysan et la serra.
— J'accepte de grand cœur, mon ami, — répondit-elle ; — amenezmoi votre femme... Aussi bien, je me sens tellement brisée qu'il me semble que je vais mourir!...
La livide pâleur de la jeune fille et le tremblement de tous ses membres confirmaient d'une façon sinistre la triste signification de ces dernières paroles.
Le mari de Claudine se hâta de reprendre le chemin de sa maison en murmurant à part lui :
— Pauvre demoiselle!... pauvre demoiselle!... pourvu qu'il n'arrive pas un second malheur cette nuit!...
Jeanne, se trouvant seule, fit quelques pas pour sortir de la salle basse et gagner le premier étage.
Mais les forces lui manquèrent pom' marcher.
D'ailleurs, une sorte d'épouvante instinctive l'éloignait de cette chambre haute, où gisait un cadavre sanglant.
Elle se laissa tomber sur un siège.
Elle cacha sa tête entre ses deux mains, et des larmes muettes roulèrent, une à une, entre ses doigts.
Peu à peu ses larmes se séchèrent.
Les mains de Jeanne se disjoignirent.
Elle releva la lête, et ses yeux, fixés sur le vaaue. semblèrent regav^ der quelque chose avec un effroi profond.
Ce qu'elle regardait ainsi, c'était une pensée horrible qui venait de se présenter à elle.
Elle essayait de chasser bien loin celte pensée, elle la repoussait de toutes les forces de son âme comme un impardonnable outrage à Madeleine à peine refroidie; mais cette pensée fatale rêverait sans cesse, à chaque instant plus forte, plus lumineuse, et s'entourant de présomptions de plus en plus irrécusables.
Jeanne accusait sa mère!
Elle l'accusait d'une tentative d'assassinat que le doigt de Dieu avait tournée contre elle-même.
El celte accusation, basée sur ses souvenirs, se déduisait avec une logique foudroyante de tous les faits qui venaient de se passer.
Madeleine, en effet, si hostile d'abord pour Raoul blessé et mourant, ne s'était-elle pas adoucie subitement, en apprenant que le jeune homme avait apporté avec lui dans sa maison une énorme somme en or?
N'avait-elle pas interrog»^ Jeanne au sujet de cette fortune, avec l'émotion avide de l'avare et du voleur?
N'avail-elle pas renouvelé ses questions aussitôt après le départ du valet de Raoul, en s'informaut si la cassette qui contenait les pièces d'or n'avait point disparu?
Ce breuvage qui devait plonger M. de la Tremblaye dans un assoupissement léthargique, c'était elle qui l'avait fourni, elle qui en avait conseillé, presque ordonné l'emploi.
— Eh bien!... — avait-elle demandé à Jeanne au moment où cette dernière quittait la chambre du malade-... — eh bieul a-t-ii bu?
— Oui... avaitrépondu la jeune fiUo.
— El maintenant?
— Maintenant, il dort.
Jeanne se souvenait de l'expression joyeuse qui était venue éclairer alors le visa3e de sa ml're, et de l'accent étrange avec lequel elle s'était écriée :
— 11 dort! c'est bon signe!...
A partir de cet instant les preuves s'accumulaient et devenaient déplus en plus lumineuses.
Madeleine, cela était évident, s'était traînée hors de son lit, et avait poussé les verrous de la porte qui séparait sa chambre do celle de sa iille.
LES MYSTelRES DU PALAIS-ROYAL
Elle avait détaché de la muraille le poignard à lame dentelée, héritage de Guillaume do Chambard.
Elle avait trouvé, dans la passion infernale de l'or, les forces nécessaires pour descendre l'escalier.
Mais ces mômes forces lui avaient fait défaut à l'heure suprême oi^i le crime allait s'accomplir, et la céleste justice, s'évcillant tout à coup, avait permis que l'arme meurtrière se teignît du sang de la coupable, au lieude répandre celui de la victime désignée.
Une sorte de vision rétrospective permit à Jeanne d'assister à tous les détails de la terrible scène que nos lecteurs connaissent déjà, et qui lui apparut jusque dans ses moindres détails.
Elle se fit violence pour ne point se laisser entraîner à avoir horreur de sa mère.
Elle se jeta à ses genoux, et elle s'écria avec une ardente ferveur:
— Mon Dieu, Dieu juste el puissant! vous qui venez de sauver un innocent et de punir une coupable du crime qu'elle projetait d'accomplir... mon Dieu, que votre vengeance ne poursuive point ma pauvre mère en dehors des limites de cette vie! Ayez la clémence, vous qui avez la force! Pardonnez, mon Dieu! pardonnez!
Après cette prière, Jeanne se sentit plus calme.
Elle envisagea avec une sorte de sang-froid toute l'horreur de sa position. '
Cetltc position était eiïrayante, et ne semblait point avoir d'issue.
La malheureuse enfant se trouvait, à seize ans, orpheline, sans aÎDri, sans ressources... pas un toit ne s'offrait à elle pour abriter sa tète, pas une main amie ne se tendait vers elle pour serrer la sienne!
Où aller? que devenir? où chercher, où trouver le pain de chaque jour?
Jeanne ne pouvait résoudre aucune de ces tristes questions. Cependant saleté ne s'égara point, et elle se dit avec cette résclulion lorte et résignée qui ne peut naître qu'en face des grandes infortunes :
— Dieu viendra peut-être à mon aide, et d'ailleurs la mort offre un large refuge à tous ceux pour qui la vie est impossible !