‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 61 sur 183 · REVEIL · texte numérisé non relu

REVEIL

Cependant le sang coulait toujours.

L'écuelle de faïence apportée par llébc était pleine jusqu'au bord. Raoul, déjà très pâle, pâlissait de plus en plus, et les symptômes d'une prochaine défaillance commençaient à se manifester chez lui.

— Allons, — dit la mère Moloch, — je crois qu'en voilà assez...

Et elle appuya son pouce sur l'ouverture de la veine, tandis que la fille du diable dénouait les bandes qui serraient le bras.

Le sang- s'arrêta aussitôt.

D'après les indications de sa mère, la jeune fille plaça et assujettit des compresses solides. Puis, quand ce fut terminé, elle dit :

— Maintenant, qu'allons-nous faire?...

— Puisque nous avons commencé la cure, — répliqua la mère Moloch, — il faut l'achever... Ce jeune homme ne peut ni retourner chez lui dans ce moment, ni rester là, au bas de cet escalier : il faut qu'il monte avec nous et couche dans notre mansarde.

C'était là ce que la jeune hllc désirait le plus au monde. Mais elle n'aurait osé en faire la proposition à la mère Moloch. Aussi, en entendant les paroles de cette dernière, son cœur tressaillit de joie.

— Seulement, — poursuivit la vieille femme, comme il nous est impossible de porter ce jeune homme à nous deux, il faudra qu'il tâche de marcher, et tu le soutiendras...

— Oui, ma mère, — Ht la jeune fille.

Et se retournant vers Raoul, elle lui dit de la voix la plus douce :

— Monsieur...

Cette voix frappa l'oreille de Raoul, mais il l'entendit comme on entend dans un rêve.

Cependant ses lèvres balbutièrent maclîinalemcnt :

— Mademoiselle!...

— Voulez-vous essayer de vous lever? — poursuivit Ilébé.

Raoul fit un elfort pour se remettre sur ses jambes, mais il ne put en venir à bout, et il retomba sur la marche de l'escalier qui lui servait de siège.

La fille du diable lui prit la main afin de J 'aider.

Le jeune homme, soutenu par ce point d'appui, essaya un nouvel effort et parvint à se tenir debout.

Mais tout semblait tourner et bondir autour de lui, des bruissements étranges emplissaient ses oreilles, sa faiblesse en outre était grande, et il serait tombé de nouveau si Hébé ne lui eût jeté ses deux bras autour du corps afin de le soutenir.

— Venez, maintenant, murmura-t-elle.

Et tout en continuant à l'enlacer, ainsi qu'elle venait de le faire, elle franchit deux ou trois marches de l'escalier et les lui fit franchir avec elle.

Depuis l'allée oii s'était passé tout ce qui précède, jusqu'au troisième étage, qu'il s'agissait d'atteindre, l'ascension fut longue et pénible. A chacun des repos de l'escalier, il fallait s'arrêter, car Raoul et Hébé n'étaient guère moins épuisés l'un que l'autre.

La mère Moloch, sa lampe à la main, marchait en avant et poussait des grognements sourds.

Enfin nos trois personnages arrivèrent à la mansarde.

Il était temps. Les forces manquaient à la jeune fille.

Quelques marches de plus, et il aurait fallu laisser son œuvre incomplète.

Elle guida, ou plutôt elle porta Raoul jusqu'à son lit, à elle, sur lequel elle l'étendit.

Puis elle se laissa tomber, haletante, sur une chaise auprès de ce lit, et sembla près de défaillir.

La mère Moloch continuait à grommeler d'une façon monotone et inintelligible.

On ne pouvait saisir au passage aucune des syllabes que mâchait sa bouche démantelée, mais voici quel était le sens de son monologue hargneux.

— Que de soucis!... que de tracas!... que de choses désobligeantes!... Passer ainsi la nuit!... à mon âge?... cela n'a pas de bon sens!... Et pour qui?... pour un inconnu! Encore, s'il paye, cet inconnu, et s'il paye bien, il n'y aura que demi- mal... mais payera-t-il? Il a bonne mine, je ne dis pas non, et ses vêtements sont ceux d'un gentilhomme... mais tout ce qui reluit n'est pas or, et je ne me fie point à la mine...

Depuis longtemps déjà la petite lampe de cuivre menaçait de s'éteindre faute d'huile.

Depuis longtemps la flamme vacillait au bout de la mèche qui se carbonisait peu à peu.

Soudain l'huile manqua tout à fait.

La lueur agonisante tremblota une dernière fois et mourut.

La mère Moloch profita de cette obscurité pour se couler dans son lit, tout en grommelant de plus belle ; mais le sommeil ne tarda guère à la visiter, et ses murmures moroses se métamorphosèrent en ronflements sonores.

A peine Raoul avait-il touché le matelas du lit, qu'il s'était endormi profondément.

La fille du diable veilla quelque temps encore sur une chaise où la clouait la lassitude.

Mais, malgré l'étrange agitation de son âme et de ses sens, la nature réclama ses droits, et le sommeil vint lui fermer les yeux.

Quand les clartés de l'aube matinale pénétrèrent dans la mansarde à travers les petits carreaux fermés de l'unique fenêtre, Raoul fut le premier qui s'éveilla.

Beaucoup de faiblesse et un grand mal de tête, voilà tout ce qui résultait pour lui des événements dont la conséquence aurait pu être si terrible.

Ses idées avaient repris toute leur netteté.

Pourtant, dans le cours des premières minutes qui suivirent son réveil, il ne se souvint de rien.

Il se souleva sur son coude, et il regarda, ne reconnaissant pas sa chambre habituelle, et ne comprenant point oii il se trouvait.

Il vit la jeune fille endormie près de son lit, et il se rappela aussitôt que ce n'était pas la première fois qu'il remarquait ce charmant visage.

Sa mémoire interrogée lui remit sous les yeux la rencontre de la veille à l'angle de la rue de Richelieu et de la rue Saint-IIonoré.

Ce premier jalon guida ses autres souvenirs, qui le conduisirent successivement chez le juif Nathan, à la maison de jeu, et enfin dans cette terrible chaise à porteurs qui devait lui être fatale.

Raoul se rappela à merveille toutes les circonstances de son combat contre les deux assassins, jusqu'au moment où il lui sembla qu'un voile s'interposait entre la réalité et ses souvenirs.

Mais il était facile au jeune homme de suppléer à cette lacune.

— J'ai été frappé, — se dit-il, — je me suis évanoui. Pendant mon

LES MVSTKRIÎS DU PA I, A 1 S-RO YAL

Eh bieu ! Je lis dans le passé, je connais le présent, je prévois l'avenir. (P. 445.;

tIV. 56. — .XAVIER DE SIONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C''-\ LIV. 53.

■mi'^

évanouissemenl, on m'a volé, sans doute; puis j'ai été recueilli et soig-né par cette jeune fille... Tout cela est clair comme le jour... Allons, il n'y a pas grand mal, et si je n'avais eu deux cent mille livres dans ma poche, j'en prendrais mon parti en brave!... Mais perdre deux cent mille livres d'un seul coup ! . . . diable ! diable ! . . . c'est un peu dur ! . . .

Tout en se parlant ainsi, le jeune homme s'assit sur le bord du lit et se fouilla machinalement.

Sa montre se trouvait, nous le savons, dans le gousset de l'un des voleurs.

Les pièces d'or avaient suivi le même chemin,

— C'est naturel, — murmura Raoul philosophiquement, — je m'y attendais!... Mais il faut convenir que voilà deuxgredins qui ont fait un bien beau coup!...

Cependant la main du jeune homme continuait ses explorations.

Dans la poche de l'habit, elle sentit un paquet de dimension moyenne et qui résistait sous les doigts.

Raoul retira précipitamment ce paquet pour l'examiner.

En reconnaissant le rouleau de billets de caisse, le jeune homme ne put retenir un grand cri de surprise et de joie.

La mère Moloch s'éveilla.

La fille du diable tressaillit et ouvrit les yeux.

Page 1