LE MÉTIER DE LA MÈRE MOLOCH
La vieille femme, nous le savons, s'était couchée tout habillée.
Hébé ne s'était pas couchée du tout.
Au cri poussé par M. de la Tremblaye, les deux femmes furent donc sur pied à l'instant même.
Elles virent Raoul assis sur le bord de son lit, et défaisant d^une main fiévreuse le paquet de billets de caisse.
— Que d'argent! — pensa Hébé,
— Oh! oh! — se dit la mère Moloch, — j'ai bien fait de le secourir, il est riche!,..
Raoul, ivre de joie d'avoir retrouvé miraculeusement un trésor qu'il croyait si bien perdu, s'aperçut seulement alors qu'il n'était pas seul dans la mansarde avec la jeune fille.
Il ne put retenir un geste (rélonnemcnt à l'aspect de la mère Moloch, plus étrange encore dans ce moment que la veille au soir, car, pendant la luiil, le mouchoir rouge qui lui servait de tarban s'était détaché de ses grands cheveux gris, qui, mêlés de mèches complètement blanches, tombaient en désordre sur ses épaules, et donnaient à son visage bronzé un cachet étrange et sinistre.
Le geste de Raoul n'échappa point à la mère Moloch.
— Ah! — murmura-t-elle avec amertume, — je sais ce qui se passe en vous, mon gentilhomme,... vous me trouvez vieille et laide, n'est-ce pas? si vieille et si laide que je vous fais presque peur! Et pourtant j'ai été belle, autrefois... autant et plus peut-être que cette jeune fille que vous voyez là, et qui est ma fille!... Dans ce temps-là, vous ne vous seriez point détourné de moi avec effroi et dégoût... Et cependant, quelque vieille et laide que je sois aujourd'hui, il est très certain que sans moi, à riieure qu'il est, vous n'existeriez plus...
— Mais, madame, — s'écria vivement Raoul, — vous me prêtez des sentiments qui sont bien loin d'être les miens... La surprise qui tout à l'heure se manifestait sur mon visage doit vous sembler naturelle... Songez que je m'éveillais dans un lieu inconnu, et que je retrouvais une somme considérable que je devais croire perdue; songez qu'en ce moment même, Yion ne m'empêcherait de croire que je suis mal éveillé et que je continue un rêve singulier... Daignez donc m'excuser, et, surtout, ne doutez i)oiiit de la profonde reconnaissance que m'inspirent l'hospitalité et les soins que vous m'avez accordés, à moi, un inconnu pour vous...
La vieille allait répliquer.
La fille du diable se hâta de l'interrompre.
— Monsieur, — dit-elle à Raoul en baissant les yeux, — ma mère s'était trompée, elle le comprend bien.. Elle regrette, j'en suis certaine, l'amertume et la vivacité de ses paroles... Quant aux soins dont vous parliez, nous avons été heureuses de pouvoir vous les offrir, et nous remercions le ciel qui a permis qu'ils ne fussent point infructueux...
(^es quelques mots, prononcés d'une voix douce et presque tendre, causèrent à Raoul une impression à peu près pareille à celle que ressent uu voyageur épuisé de fatigue et de chaleur, et dont une brise fraîche et parfumée vient caresser le front.
11 remercia la jeune iille avec une vivacité afTectueuse, puis il demanda quelques explications au sujet de tout ce qui s'était passé depuis le moment où il avait perdu connaissance.
Ces explications lui furent données en peu de paroles par Hébé, et.
si mauvais croyant que fût Raoul, il se vit néanmoins forcé de reconnaître que la main de Dieu l'avait visiblement protégé.
Tout autre à sa place, en etfet, aurait succombé dix fois.
Tandis que la jeune fille parlait, la mère Moloch s'occupait à mettre une apparence d'ordre dans le taudis que nous avons suffisamment fait connaître à nos lecteurs.
Et tout en rangeant ou, disons mieux, en faisant semblant de ranger, elle ne perdait pas de vue la poche droite de l'habit de Raoul,
C'est que le jeune homme venait de replacer précisément dans cette poche la liasse de billets de caisse qui exerçaient sur la mère Moloch une véritable fascination.
Cependant, après avoir épuisé le cercle des questions relatives à luimême, Raoul se préoccupa des objets qui l'entouraient et dont, certes, quelques-uns ne pouvaient manquer de le surprendre.
Le chat noir, surtout, et le corbeau déplumé qui, tous deux et côte à côte sur la table de chêne, semblaient vivre en parfaite harmonie, l'intriguaient au plus haut point.
Il interrogea la fille du diable.
Ce fut la mère Moloch qui répondit.
— Ah! mon gentilhomme, — fit-elle en se campant devant Raoul, la tête haute, le poing sur la hanche, et en rejetant en arrière les longues mèches de ses cheveux, — ce sont deux des outils de mon métier...
— Votre métier? — répéta le jeune homme.
— Oui.
— Quel est-il donc?
— Un bon métier, allez, celui qui devrait être le premier et le meilleur de tous, et me faire riche comme une reine... un métier à gagner chaque jour des tonnes d'or et de diamants, si le monde était juste, et qui cependant nous laisse, ma fille et moi, mourir de faim ou à peu près.
La mère Moloch s'interrompit pour respirer.
Raoul ne comprenait pas le moins du monde où elle en voulait venir. La vieille femme poursuivit :
— Vous ne devinez pas?..
— Non, je l'avoue...
— Eh bien! je lis dans le passé, je connais le présent, je prévois l'avenir.
— Ah! ah! — fit Raoul
— Comprenez-vous maintenant?
— Je comprends que vous êtes une illuminée, une prophétesse, une sorcière.
— Oui, je suis tout cela; je commande à des esprits dont la voix me parle un langage mystérieux, et que moi seule je puis entendre... Le iivre du destin n'a point de secret pour moi, et j'en tourne les pages déjà pleines aussi facilement que celles qui, vierges encore, ne se rempliront que plus tard.
La vieille femme prononça cette dernière tirade d'un façon mystique et avec un sourire enthousiaste.
Elle semblait de bonne foi.
Raoul eut grand'peine à contenir le sourire railleur qui commençait à se dessiner sur ses lèvres.
11 y parvint cependant et il demanda :
— Les esprits qui sont à vos ordres vous obéissent-ils sans cesse?
— Qu'entendez-vous par là?
— J'entends vous demander si, à quoique heure du jour et do la nuit que vous les interrogiez, ils vous répondent?
— Sans doute.
— Pourrais-je en faire l'expérience?
— Oui, certes.
— Quand cela?
— Quand vous le voudrez, mon gentilhomme...
— Aujourd'hui?
— Soit,
— Tout de suite?
— Cela se peut.
— Eh bien! ne remettons pas davantage. Appelez vos démons familiers... parlez-leur... qu'ils vous répondent... remettez mon passé sous mes yeux, initiez-moi aux mystères de mon avenir...
Raoul venait de parler avec un sérieux parfait, mais il n'avait pu enlever à son accent un imperceptible cachet de raillerie. La mère Molocli comprit parfaitement cette nuance.
— Vous êtes incrédule, mon gentilhomme! — répliqua-t-elle aigrement; — mais peu importe î... Par la façon dont mes démons familiers, comme vous dites, me mettront au fait de votre passé, vous pourrez juger s'ils me trompent en me parlant de votre avenir.
— Commençons, — dit Raoul.
La ml're ^'loloch fit un signe.
Aussitôt llébé se revêtit de sa mante grise.
Elle en rabattit le capuchon sur son visage et, quoique avec un regret manifeste, elle se dirigea vers la porte.
— Comment, mademoiselle ! — s'écria Raoul, — vous partez? Pourquoi donc?
La mère Moloch intervint.
— Il est impossible, — dit-elle, — que ma fille reste auprès de nous et assiste à l'évocation qui va avoir lieu. Deux personnes seulement peuvent être présentes, vous et moi, celui qui veut interroger et celle qui doit répondre.
— Et, si nous étions trois? — demanda Raoul.
— L'esprit dont j'entends la voix ne me parlerait point, — répliqua la mère Moloch.
— Vous voyez bien que je suis de trop, — fit Ilébé ; je m'en vais, mais je reviendrai.
Et elle disparut, légère, par la porte entr'ouverte, en se retournant à demi et en jetant sur Raoul un dernier regard.
— Maintenant, — dit M. de laTremblaye à la vieille femme, — maintenant que nous voici seuls, vous pouvez commencer, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien, ne perdons pas de temps.
— Nous n'en perdons pas.
— Les préparatifs sont-ils longs?
- — Quelques minutes, tout au plus.
— Mettez-vous à l'œuvre.
— M'y voici.
La mère Moloch ouvrit le bahut de chêne dont nous avons parlé dans un des chapitres précédents.
Elle y prit une petite fiole qui contenait quelques gouttes d'huile, reste de la provision de la veille.
Elle humecta de ces quelques gouttes la mèche de la lampe de cuivre, qu'elle alluma et qu'elle replaça sur la table.
Puis, elle étendit devant l'étroite fenêtre un lambeau d'étoffe épaisse, de façon à intercepter complètement la clarté du jour.