‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 63 sur 183 · L EVOCATION · texte numérisé non relu

L EVOCATION

Grâce aux premiers préparatifs dont nous venons de donner le détail, la mère Moloch créa dans la mansarde une nuit factice, à peine combattue par une clarté pâle et tremblante.

— Oh! oh!... — fit Raoul en souriant, — il paraît que vos esprits aiment l'obscurité...

— Ce ne sont pas pour rien des esprits de ténèbres... — répondit la vieille femme d'un ton si grave et si solennel que le jeune homme se demanda malgré lui :

— Serait-elle donc véritablement convaincue?... La mère Moloch mit une chaise à côté de la table.

— Asseyez-vous là... — dit-elle à Raoul en désignant cette chaise. M. de la Tremblaye obéit.

La vieille femme se tint debout à côté de lui.

— Donnez-moi votre main... — fit-elle.

Raoul lui tendit sa main droite.

Elle la prit.

Elle l'examina pendant un instant en silence, à la lueur de la petite lampe, puis elle la laissa retomber.

— Il faut que je vous interroge... — murmura-t-elle ensuite.

— Faites.

— Mes questions vous sembleront vagues et insignifiantes... répondez-y cependant...

— J'y répondrai...

— C'est bien. Quel est l'animal que vous aimez le mieux?...

— Le cheval.

— Quelle est la fleur que vous préférez?

— La rose.

— Quel est le parfum qui vous plaît davantage?...

— Celui de la fleur que je viens de nommer.

— Quelle est votre passion dominante?...

— Je l'ignore moi-même.

— Quel est votre désir le plus ardent?

— La vengeance.

La mère Moloch se tut et garda le silence pendant un instant. Raoul rompit le silence et demanda:

— Est-ce tout?

— Oui, — répliqua la vieille femme, — c'est tout, quant à présent du moins.

Après avoir prononcé ces mots, la mère Moloch ouvrit pour la seconde fois l'armoire où elle avait pris la fiole d'huile quelques instants auparavant.

Elle en tira un jeu de caries qu'elle apporta sur la table.

Ces cartes, dont l'élat de vétusté semblait tel qu'on pouvait les-

A l'entendre prononcer des paroles étranges, avec une voix plus étrange encore, on eût dit d'un démon. (P. 452.)

croire contemporaines de celles inventées par Jacqneinin riringonncur, riniagier, pour distraire dans sa démence le pauvre roi Charles VI, étaient de grande dimension, usées à tous les angles par le frottement, et enduites d'une couche grasse et épaisse, qu'il était, sinon impossible, du moins très difficile de distinguer les figures imprimées et peintes sur leur carton gluant.

La mère Moloch battit ces cartes.

LIV. '61. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTIQUES DU I>AI,AIS-liOYAL. — i'.D. .t. nOlFF ET C'<'. LIV. 57.

Puis, clic tendit le jeu ù Raoul en lui disant:

— Coupez...

Le jeune homme avança la main droite.

— Non!... non!... — s'écria précipitamment la mère Moloch, — la main gauche... la main gauche...

Le bras gauche de Raoul était encore engourdi par la saignée récente.

Cependant il essaya de couper, et y parvint, non sans peine.

Lanière Moloch étala alors les cartes sur la table, dans un ordre particulier.

Avec un morceau de craie blanche, elle traça un grand cercle dans lequel ces cartes se trouvaient enfermées.

Elle prit dans une écuelle de terre cuite une poignée de grains de millet, et elle éparpilla ces grains, au hasard, sur toutes les figures du jeu.

Raoul la regarda faire avec une curiosité et un intérêt qu'il ne parvenait point à se dissimuler à lui-même.

La vieille femme paraissait entièrement absorbée par les soins étranges auxquels elle se livrait.

Par moments, les rayonnements d'un fanatisme intérieur venaient briller dans ses yeux sombres et profonds.

Le chat noir, debout sur la table, faisait le gros dos en rofiroiuiant, et tournait vers sa maîtresse ses prunelles rondes et jaunes, qui étincolaient dans la pénombre.

Le corbeau pelé battait de l'aile et épluchait son maigre corps avec son bec dm^ et pointu.

La mère Moloch passa sa main à deux ou trois reprises sur le dos du chat.

Mais elle eut soin de le caresser à rebrousse-poil.

Quelques étincelles électriques jaillirent de son épaisse fourruro.

Elle prit ensuite le corbeau et le posa au .milieu des cartes.

L'animal se mit aussitôt à sautiller sur une patte, becquetant à droite et à gauche des grains de millet.

La mère Moloch suivait avec une extrême attention chacun do ses mouvements et observait ses évolutions capricieuses et les ligures sur lesquelles il s'arrêtait un peu plus longtemps que sur d'autres.

Cela dura sejit ou huit minutes.

Au bout de ce temps, l'horrible oiseau sembla repu el fatigué.

Il s'arrêta.

Il cacha sa tète sous son aile et parut s'endormir.

LES MYSTERES DU PALAIS-ROYAL 4ol

La vieille femme ne le dérangea point.

Pom"la troisième fois elle ouvrit l'armoire et elle en tira un flacon de cristal, long de deux pouces à peu près, et qui était à moitié rempli d'une liqueur jaune et transparente ressemblant à des topazes en fusion.

Elle versa dans une cuiller de fer une seule goutte de cette liqueur

Elle s'assit en face de M. de la Tremblaye et elle lui dit :

— Quand j'aurai bu, l'extase viendra, et, avec elle, l'esprit prophétique. Aussitôt qu'à des signes non équivoques vous serez sûr qu'il s'est emparé de moi, interrogez, je répondrai. Si quelques-unes de mes réponses vous semblent obscures, c'est à vous de les interprêter de votre mieux. Je ne pourrai que vous répéter les paroles que l'esprit murmurera à mon oreille. Lorsque l'extase aura cessé, ne me questionnez pas au sujet de ce que je vous aurai dit. Je ne me souviendrai de rien.

Ensuite la mère Moloch approcha de ses lèvres la cuiller de fer et but la goutte de liqueur.

Une demi-minute ne s'était point écoulée qu'une véritable transfiguration sembla s'opérer chez la vieille femme. Les rides de son visage s'effacèrent. On eût dit qu'un sang jeune et chaud revenait gonfler ses veines et donnait à sa peau un éclat et une transparence juvéniles. Ses lèvres se colorèrent. Un feu surnaturel mit des rayons presque éblouissants dans ses yeux. Pendant quelques secondes, ce ne fut plus la sorcière hideuse et repoussante que nous connaissons, ce fut une femme jeune encore et d'une beauté sauvage, mais puissante. Les narines gonflées frémissaient. Les cheveux, rejetés en arrière, semblaient dans l'ombre noirs comme la nuit.

Cette magique métamorphose ne fut d'ailleurs pas de longue durée.

A ces symptômes de régénération succédèrent sans transition des signes de fatigue et d'épuisement. Les rides du front et des joues reparurent plus profondes que jamais. La bouche se creusa. Le cercle de bistre tracé autour des orbites charbonnées sembla s'élargir et s'assombrir. Bientôt la mère Moloch s'aflaissa sur elle-même. De grosses gouttes de sueur perlèrent à ses tempes. Les veines de son cou se gonflèrent, les muscles de ses mains se raidirent. Ses yeux s'ouvrirent démesurément et devinrent fixes et sans regard, comme ceux d'un mort. Puis, des friss.^ns convulsifs parcoururent tout son corps.

La vieille femme se trouvait en proie à une ob;. ssion évidente et douloureuse.

Enfin ses lèvres s'entr'ouvrirent et elle murmura d'une voix rauque et étranglée :

— Il vient... il vient... je le sens... je le vois... il approche... il est venu... il est là...

Qui? — demanda Raoul d'une voix presque aussi tremblante que

celle de la mère Moloch.

— L'esprit... — murmura la sorcière.

— Alors, je puis vous interroger?

— Oui.

— Et vous me direz la vérité?

— Vous en jugerez.

— Comment le pourrai-je? je ne connais pas l'avenir...

— Mais vous connaissez le passé, et quand je vous aurai montré le vôtre face à face, vous croirez sans peine que je puis de môme vous dévoiler l'avenir.

La mère Moloch parlait ainsi, d'une façon lente et solennelle.

Les accents de sa voix n'avaient rien d'humain.

C'était un timbre bizarre, métallique en quelque sorte, et que nous ne pouvons expliquer par aucune analogie.

A voir cette vieille femme raide, immobile, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte, on eût dit un cadavre.

A l'entendre prononcer des paroles étranges avec une voix plus étrange encore, on eût dit un démon.

Un frisson passa sur les cheveux de M. de la Tremblaye.

Pour la première fois de sa vie le jeune homme avait peur.

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