L AVENIR
— Interrogez... interrogez... — balbutia la mère Moloch; — je vous l'ai dit... l'esprit est là et il ne faut pas qu'il me tourmente en vain...
Ces quelques mots rappelèrent Raoul au sentiment de sa situation. Son scepticisme, un instant chassé par l'effroi, reparut plus vivace. Il crut à quelque charlatanisme, à quelque jonglerie, et il se promit de rire à part lui des révélations et des oracles de la sorcière.
— Voyons, — demanda-t-il d'abord, — quisuis-je? le savez-vous?...
— Je sais, — répondit-elle sans hésitation, — je sais que vous êtes venu au monde sous une étoile néfaste et perlide... Votre position est indéfinissable, vous n'êtes ni roturier ni gentilhomme... Parti de très bas,
VOUS avez été au moment d'atteindre très haut; mais, je le répète, votre étoile est funeste, et le hasard semble n'avoir fait beaucoup pour vous pendant un moment qu'afin que votre chute soit plus lourde et plus cruelle...
La mère Moloch se tut durant quelques minutes.
Raoul ne respirait pas.
Il écoutait, haletant et stupéfait, cette rapide et merveilleuse analyse qui, en quelques mots, résumait sa vie entière.
La vieille femme poursuivit :
— Vous portez un nom qui n'est pas le vôtre et que cependant nul n'a le droit de vous contester... vous prenez un titre qui ne vous appartient point et que, cependant, on ne peut vous ravir... Une fortune immense devait vous appartenir... l'influence de votre étoile vous l'a enlevée... Aujourd'hui, vous êtes riche, mais c'est g-ràce au hasard, el ce qu'il vous a donné aujourd'hui, lahasard peut vous le reprendre demain...
La mère Moloch s'arrêta de nouveau.
Raoul ne doutait plus.
Il croyait, il croyait fermement à la seconde vue mystérieuse et surnaturelle dont la vieille femme semblait douée.
Aussi, laissant de côté le passé, il se hâta de l'interroger sur l'avenir.
— Cette influence fatale dont vous me parliez tout à l'heure cesserat-elle un jour de me persécuter! — demanda-t-il.
— Non; jusqu'à votre dernière heure, les rayons de la mauvaise étoile brilleront sur votre vie.
— Ainsi, je ne serai jamais heureux?
— Jamais, du moins dans le sens absolu qu'on doit attacher à ce mot... Parfois, vous croirez au bonheur, parfois tout semblera vous sourire... Prenez garde!... votre destinée, vos passions et vos vices changeront en calamités et en douleurs ces prospérités apparentes, et ressusciteront pour vous le symbole antique du serpent sous les fleurs.
— N'existe-t-il donc aucun moyen d'éviter tous ces malheurs prédits par vous?
— Il en exite un...
— Lequel?
— Je dois me taire?...
— Pourquoi?
— Parce que la voix d'un ange de lumière, et non celle d'un ange des ténèbres, pourrait seule vous indiquer le sentier à suivre.
— Parlez...
— Je ne puis!...
454 LKS MYS7KRKS DU PALAIS-ROYAL
— Je le veux...
— Eh bien retenez ces trois mots : Charité, prière et pardon.
En parlant ainsi, la mère Moloch semblait souffrir une véritable torture. Sans doutolo mauvais esprit dont elle était l'esclave laflairollaitpourla punir do conseiller ainsi la vertu.
— Le pardon ! . . . — répéta Raoul d'une voix sombre ; — oh ! s'il faut pardonner pour être heureux, je dois dire : Adieu le bonheur !
Les éclairs d'une joie infernale illuminèrent le front et dilatèrent les narines de la vieille femme.
Ses souffrances parurent cesser aussitôt.
— C'est bien!... — murmura-t-elle, — c'est bien... Raoul continua.
— Vous savez que je rêve la vengeance I — dit-il.
— Je le sais.
— Cette vengeance s'accomplira-t-ello?
— Oui.
— Telle que je la rêve?
— Splendido, éclatante, implacable?...
— Oui, oui, oui! — répéta trois fois la sorcière.
— Ainsi, ceux qui m'ont fait pleurer et souffrir souffriront et pleureront plus que moi!...
— ils pleureront des larmes de sang! ils maudiront le jour qui les a vus naître.
— Quoi — s'écria Raoul avec enthousiasme, — quoi! j'aurai ma vengeance telle que je la veux, telle que je la rêve, telle qu'il me la faut, et vous prétendez que je ne serai point heureux!... Allons donc, femme, vous êtes folle!...
La mère Moloch ne répondit point.
Seulement un sourire d'une effrayante expression vint plisser ses lèvres sans couleur.
11 n'y a en ce monde que trois bonheurs réels et sérieux, — poursuivit le jeune homme : — la fortune, la vengeance et l'amour. Je possède l'un, vous m'avez promis l'autre, aurai-je le troisième?
— L'amour?
— Oui.
— Vous me demandez sans doute si vous serez aimé?
— C'est là ce que je veux savoir en effet.
— Eh bien, vous le serez.
— Beaucoup?
— Oui, beaucoup ; vous le serez trop...
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que la plus grande partie des malheurs qui vous atteindront, des fautes et même des crimes que vous commettrez, auront pour origine l'amour que vous aurez respiré ou ressenti.
— Des crimes?... — répéta Raoul... — Prétendez-vous donc que je commettrai des crimes?
— Je prétends cela.
— Sérieusement?
— Regardez-moi, — murmura la mère Moloch, — et recommencez^ votre dernière question, si vous Tosez...
Involontairement, Raoul fixa ses regards sur la vieille femme. Sa physionomie lugubre et terrible excluait tellement toute idée de plaisanterie que M. de la Tremblaye ressentit un certain malaise. Mais il s'efforça de se dominer^ et il reprit :
— Des fautes, soit!. . mais quant aux crimes^ permettez-moi de vous affirmer, madame, qne votre génie familier se trompe ou vous trompe.
La mère Moloch hocha la tête d'une façon caractéristique. — • Comme vous voudrez, — fit-elle ensuite ; — vous avez questionné, j'ai répondu; libre à vous de ne pas me croire. Raoul reprit ses interrogations :
— Y a-t-il quelqu'un ou quelque chose dont je doive me défier d'une façon plus particulière? — demanda-t-il.
— Oui.
— Quoi?
— Une femme.
— Quelle est cette femme?
— Je ne puis vous la désigner autrement qu'en vous disant qu'elle est jeune et belle.
— Est-ce que je la connais?
— L'ai-je vue souvent?
— Deux fois.
— Y a-t-il longtemps de cela? — fit le jeune homme, qui pensait à Emeraude.
— Je ne puis répondre, ■ — dit la mère Moloch... — soyez sur vos gardes! voilà tout ce qu'il m'est possible de vous conseiller...
— Mais...
— N'insistez pas; et si vous avez quelque autre chose à me
demander, ne perdez point de temps, car l'esprit se fatigue d'obéir et je sens qu'il commence à se retirer de moi... Raoul reprit :
— Vivrai-je long^temps?
— Plus longtemps peut être que vous ne le voudriez vous-même...
— Oh! voilà une bonne réponse!... — murmura Raoul en souriant; — la durée de ma vie sera telle que j'aurai le temps de m'en fatiguer!... Bravo!... j'en accepte l'augure...
Les lèvres de la mère Moloch eurent de nouveau leur sombre et triste sourire.
— Allons... allons... — dit la vieille femme d'une voix saccadée et presque indistincte, -^ une question encore, mais plus qu'une, car, avant que vous ayez eu le temps de compter jusqu'à cent, l'esprit sera parti tout à fait. , .
Raoul hésita.
Qu'allait-il demander?...
Vingt interrogations diiférentes se croisaient à la fois sur ses lèvres.
Cependant, il fallait se hâter.
— D'aujourd'hui en dix ans, — dit-il, — que ferai-je?...
— Il est trop tard... — répondit la mère Moloch, — je ne puis vous le dire, mais je puis vous le montrer...
— Comment?...
— Regardez sur la table...
— C'est fait.
— Qu'y voyez-vous?
— Un chat noir... un corbeau... des cartes étalées...
— Et encore?...
— Une carafe en cristal de Bohême.
— Remplie d'une eau transparente, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien ! prenez cette carafe.
— Je la tiens.
— Élevez-la à la hauteur de votre visage, de façon à l'interposer entre la lumière de la lampe et vos yeux...
— C'est fait.
— Maintenant, que vos reg-ards se fixent sur cette carafe et ne s'en détachent plus, jusqu'à ce que vous ayez appris ce que vous désirez savoir...
— Est-ce une mystification ? — pensa Raoul, — et cette prétendue sorcière raille-t-elle ainsi ma crédulité?
11 avait peur, mais, il regardait toujours. (P. 458.)
Et H lut au momenL de déposer ]a carafe sur la table.
Mais, la curiosité l'emportant, il obéit aux injonctions de la mère Moloch, et il attacha son regard avide sur les parois* transparentes.
Il ne vit d'abord que les jeux: de la lumière qui donnaient à l'eau les tons nacrés de l'arc-en-ciel et faisaient scintiller, comme autant de diamants, les facettes du cristal.
Puis, au nout d'un instant, soit illusion, soit réalité, il lui semblait
KW. 58. — XAXIEP. DE MOM KPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-nOYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C"=. LIV. 5S.
4o8 LES M VST EUES DU l'AL A I S- HO V AL
(juc l'eau perdait sa Iransparencc et prenait une blancheur laiteuse.
A coup sur Raoul ne se (rompait point, car une demi-minute après CG moment, la carafe parut remplie d'une épaisse vapeur.
En face de cet incontestable phénomène, les superstitions, les terreurs, les tremblements du jeune homme revenaient en foule.
Il avait peur, mais il regardait toujours.
Bientôt la vapeur se condensa autour des parois de cristal, laissant au milieu un espace vide.
liaoul pprocha son œil, et il vit.
11 vit comme lorsqu'on regarde la scène d'un théâtre à travers le canon d'une lorgnette.
Le spectacle qui s'offrit à sa vue était triste et semblait n avoir aucun rapport direct avec sa position présente ou à venir.
C'était l'intérieur d'un souterrain servant de prison. ' •
Les murs étaient nus et formés do blocs énormes arrachés des entrailles de la terre, sans doute parla main des Titans.
L'humidité souterraine avait mis sur ces murailles massives ses glacis verdàtres et ses moisissures.
Un rayon de lumière pâle et froide pénétrait dans ce cachot à travers une meurtrière étroite pratiquée à quinze pieds du sol.
Çà et là des chaînes rouillées, scellées à la muraille, pendaient côte à côte avec des instruments de torture, débris des mœurs barbares et sanguinaires du moyen âge.
Sur le sol inégal et fangeux rampaient ces populations de froids reptiles et d'insectes hideux, qui vivent et se multiplient sans air et sans soleil, au fond des prisons souterraines et des citernes abandonnées.
Raoul embrassa d'un coup ces sinistres détails.
Mais il lui sembla qu'aucune créature humaine ne subissait les douleurs de celte abjecte et épouvantable prison.
Raoul se trompait.
Peu à peu son regard s'accoutuma à percer les profondeurs de ces ténèbres opaques.
Alors il distingua un objet lamentable qui lui avait échappé d'abord.
C'était une femme.
Une femme d'une jeunesse incontestable et d'une beauté tellement éclatante, qu'elle résistait aux stigmates flétrissants de la maladie et de la douleur.
Cette malheureuse créature était assise dans un angle de la prison, sur un aiTias de paille à demi pourrie et le dos appuyé à la muraille.
Sa tête renversée en arrière, ses bras pendant inertes le long de son
Li:S MYSTERES DU PALAIS-ROYAL 439
corps, exprimaient le désespoir le plus complet, le décom^agement le plus profond.
Les traits amaigris de son délicieux visage étaient revêtus d'une pâleur si grande, qu'on eût dit que le sang ne circulait point sous sa peau.
Ses yeux étaient fixes et atones, et s'ils ne pleuraient pas, c'est que, sans douie, ils avaient tari la source des larmes.
Ses longs et magnifiques cheveux noirs ruisselaient sur ses épaules dans un désordre qui montrait leur richesse.
Cette malheureuse femme était vêtue ou plutôt enveloppée d'une robe d'étoiïe noire en lambeaux,
— Mon Dieu!,., se demanda Raoul, en voyant cette immobilité et cotte pâleur; mon Dieu!... est-elle morte?...
La réponse ne se fit point attendre.
Un bruil, insaisissable pour les oreilles de Raoul, se fit entendre sans doute dans le souterrain.
La prisonnière tourna lentement la tête.
Ses regards prirent une indélinissable expression et se dirigèrent vers une poterne, située au-dessus d'un escalier de cinq à six marches.
Raoul, lui aussi, regarda de ce côté.
La poterne s'ouvrit.
L^n homme entra dans le cachot et descendit les marches une à une.
Col homme était vêtu do noir.
11 portait d'une main une cruche de terre remphe d'eau, et de l'autre un pain de moyenne grandeur.
La ligure de cet homme restait plongée dans l'obscurité, et malgré toute son attention, Raoul n'en pouvait distinguer les traits.
Ce visiteur fit quelques pas pour se rapprocher de la prisonnière.
Avant d'arriver à elle, il devait, à un "moment donné, traverser le faible rayon lumineux dont la meurtrière faisait l'aumône au cachot.
Raoul attendait ce moment avec une anxiété étrange et fébrile.
Le temps lui semblait long, car le visiteur allait lentement.
Enfin, il atteignit la zone éclairée, et sa figure sembla se détacher sur les ténèbres.
M. de la Tremblaye poussa un cri sourd et laissa s'échapper de ses mains la carafe magique, qui se brisa en mille éclats sur le sol.
Dans l'homme vêtu de noir, il venait de se reconnaître!...
460 F, ES MVSTÉItKS DU 1* A L A I S - KO V A L
RAOUL ET IIÉBÉ
Le cri de Raoul, le bruit que fit la carafe en se brisant arrachèrent la mère Moloch au sommeil léthargique qui, depuis un instant, semblait s'être emparé d'elle.
Sa tête, qui se penchait sur sa poitrine, se releva soudain.
Ses yeux se rouvrirent.
Elle regarda M. de la ïremblaye d'un air inquiet et effaré, comme si elle ne le reconnaissait pas, et elle demanda :
— Qui êtes-vous!... que faites-vous là, et que me voulez-vous? Raoul répondit.
Mais la vieille femme sembla ne point le comprendre, et répéta ses questions à deux ou trois reprises.
Évidemment elle était encore sous le coup d'une hallucination qui troublait ses idées et bouleversait son cerveau.
Raoul attendit que le moral de la mère Moloch fût remis des perturbations causées par une trop violente secousse.
Peu à peu la devineresse se calma; elle passa la main sur son front, et elle murmura :
— Ah! oui... je crois me souvenir... vous étiez là pour m'interroger.. J'ai appelé celui qui sait tout... l'extase est venue... l'esprit m'a répondu, et j'ai parlé, n'est-ce pas?
— Oui, — fit Raoul, — vous avez parlé...
— Alors, vous savez ce que vous vouliez savoir?
— Pas encore... pas complètement...
— C'est un malheur, mais je ne puis vous en dire davantage.
— Ne pouvez-vous m'expliquer, du moins?...
La mère Moloch interrompit vivement le jeune homme.
— Rien!... — s'écria-t-eile, — je ne sais rien, je ne me souviens de rien. . . n'insistez donc pas et ne m'en demandez pas plus long-. La fatigue m'accable, je souffre... je défaille... Vous êtes gentilhomme, sans doute, prouvez que vous êtes généreux, et laissez-moi...
— Soit!... — pensa Raoul; — pour aujourd'hui, c'est bien, mais je reviendrai, et alors il faudra qu'elle s'explique... il faudra que je sache jusqu'au bout cette sombre histoire dans laquelle je semble avoir un
rôle terrible!,.. Il faudra que j'apprenne si je dois être un jour un geôlier et peut-être un bourreau.
Le jeune homme se dit en outre qu'il devait une large rémunération à la mère Moloch, non seulement pour la récompenser de ses prédictions, mais encore pour payer les soins qu'elle avait pris de lui pendant la nuit précédente.
Et, avec cette largeur fastueuse, particulière à presque tous les joueurs qui viennent de beaucoup gagner, il tira de sa poche trois billets au porteur, d'une valeur de mille livres chacun, et il les plaça sur la table devant la vieille .femme.
La mère Moloch regarda d'un air hagard les précieux chiffons qui portaient l'estamxpille et la signature bien connues de MM. les fermiers généraux. Evidemment, elle ne pouvait croire ses yeux.
Elle allongea ses griffes crochues, vers les billets dont elle s'empara et qu'elle froissa entre ses doigts avec une avidité et avec une joie convulsives.
Puis, elle se mit à pousser des exclamations incohérentes, à faire des gestes désordonnés, et enfin, elle saisit la main de Raoul et elle la couvrit de baisers.
Malgré lui le jeune homme frémit sous l'impression du baiser de ces lèvres froides.
'Tant de délire pour un peu d'argent lui semblait hideux, et ce spectacle lui faisait mal.
Il prit son chapeau qui se trouvait au chevet du lit sur lequel il avait reposé ; il rattacha son épée dont Hébé avait débouclé le ceinturon ; il ouvrit la porte, il sortit et il descendit les premières marches de l'escalier.
Comme il atteignait le premier étage, il entendit un peu au-dessous de lui le bruit léger de deux pieds, et le frou-frou presque imperceptible d'une robe agitée.
C'était la fille du diable qui remontait lestement.
Les deux jeunes gens se trouvèrent en face l'un de l'autre et s'arrêtèrent tous deux en môme temps.
Sans trop savoir pourquoi, la jeune fille se sentitrougir jusqu'au blanc des yeux.
Elle murmura de sa voix douce :
— Comment, monsieur, vous partez... déjà?...
Raoul était préoccupé, inquiet; les idées les plus sombres, les pressentiments les plus sinistres assiégeaient son esprit.
Il croyait encore entendre résonner à son oreille les prédictions sinistres de la mère Moloch.
Il croyait toujours se voir, spectacle étrange et fantastique! descendant dans un cachot lugubre, pour y porter le pain et l'eau à une femme pâle et mourante.
C'est assez dire à quelle prodigieuse distance il se trouvait de toute idée de galanterie, même banale.
Il ne s'apercevait seulement plus qu'Hébé fût charmante, il ne se rappelait même pas combien, la veille de ce jour, il s'était senti, pendant un instant, disposé à la suivre, tant il la trouvait séduisante et désirable
Aussi répondit-il sèchement, et en saluant avec une froideur cérémonieuse :
— Oui, mademoiselle, je pars... j'ai laissé en haut votre mère, très épuisée, très souiïrante, et je crois que vous feriez bien de la rejoindre au plus tôt, car il me semble qu'elle a grand besoin de vous.
A celte réponse glaciale, la fille du diable pâlit, et son cœur se serra. Cependant elle lutta contre elle-même, et elle demanda d'une voix presque tremblante.
— Et vous, monsieur, comment allez-vous aujourd'hui?
— Bien, très bien, — répliqua Raoul, — grâce à vos bons soins, mademoiselle, grâce à ceux de votre mère. Aussi, je vous en remercie mille fois et vous supplie de ne point douter de ma reconnaissance...
— Sa reconnaissance! — s'écria Hébé en elle-même... — Eh! qui la lui demande, mon Dieu?
Puis, comme Raoul faisait un mouvement pour passer à côté d'elle et pour continuer à descendre, elle balbutia : ■ — Revicndrez-vous ?
— Cela n'est pas douteux, mademoiselle.
— Pour consulter encore ma mère?
— Afm qu'elle achève des révélations commencées...
— Et sera-ce bientôt?
L'esprit de Raoul était tellement préoccupé qu'il ne remarqua point tout ce qu'il y avait d'étrange et de provoquant dans cette insistance de la jeune fille.
Il répondit donc simplement :
— Oui, bientôt, dans deux jours, demain peut-être...
Et, saluant de nouveau la fille du diable, il passa à côté d'elle, il franchit le reste des marches, il traversa l'allée de la maison, il se trouva dans la rue, et il continua à marcher droit devant lui, sans savoir où il allait et pensant à toute autre chose qu'à la direction que prenaient ses pas.
Cette complète et profonde distraction dura longtemps.
Raoul n'en sortit qu'en se trouvant sur les boulevards et en se voyant tout à coup au milieu d'une foule de promeneurs, de badauds, de marchands en plein vent, de coquettes, de griscttes, de saltimbanques, etc.
Depuis plus d'une demi-heure, absorbé par sa rêverie, il avait complètement perdu la conscience de ses actes.
Lorque notre héros revint à lui-même, son premier mouvement fut de pousser une exclamation de dépit et de se frapper brusquement le front.
Il venait de se rappeler qu'il ne savait ni le numéro de la maison de la mère Moloch, ni même le nom de la rue où était située cette maison.
Pendant ce temps, la fille du diable, un peu consolée par les dernières paroles de Raoul, se répétait à elle-même :
■ — Il reviendra bientôt... dans peu de jours !... demain peutêtre ! . . .