TRANSITION
Raoul, rentré chez lui, c'est-à-dire à l'hôtellerie de la Toison d'or, sentit avec chagrin et avec effroi qu'il était beaucoup plus souffrant qu'il ne le croyait.
La saignée abondante pratiquée par la mère Moloch avait, dans le premier moment, dégagé la tête ; mais le soulagement n'avait été que momentané, et le jeune homme éprouvait des douleurs aiguës dans la partie supérieure du crâne.
Joignez à cela une courbature si violente, qu'il semblait à Raoul que tous les os de ses membres étaient brisés et toutes ses articulations ankylosées.
Il se mit au lit.
La fièvre se déclara.
Elle fut violente et dura trois jours.
Au bout de ce temps, le médecin que le fidèle Jacques était allé quérir déclara que le danger était passé et que la convalescence commençait.
Ce médecin ne se trompait point.
Une semaine suffit pour que M. de la Tremblaye fût sur pied.
Il ne lui restait d'autres traces de sa courte maladie qu'une singulière absence de mémoire, relativement à ce qui s'était passé chez la sorcière.
Seulement, cette absence de mémoire se montrait presque absolue.
Un voile épais avait étendu ses draperies opaques entre la mansarde de la mère Moloch et les souvenirs du jeune homme.
Si parfois encore il cherchait à évoquer quelque réminiscence de la vision offerte à ses regards par les flancs de la carafe magique, il n'en venait point à bout, et les derniers vestiges s'effaçaient dans une brume confuse et impénétrable, comme le matin s'eiïaceun rêve.
Raoul, nous le savons, était devenu possesseur d'une somme de quatre cent mille livres.
Cette somme constituait une véritable fortune, très considérable à cette époque, — énorme, surtout, si l'on considère qu'elle était tombée du ciel à un jeune homme qui, la veille, ne possédait pas un sou.
— M. de la Tremblaye, nous nous en souvenons, s'était promis de quitter le plus tôt possible le bouge qui lui servait de logis depuis son arrivée à Paris.
Aussitôt qu'il lui fut possible de sortir, il songea à la réalisation de ce désir.
Il se mit donc en quête.
Après quelques recherches, il découvrit dans le quartier aristocratique par excellence, rue du Pas-de-la Mule, au Marais, une maison qui faisait merveilleusement son affaire.
Celte maison, point trop grande et point trop petite, était située entre cour et jardin.
Elle n'avait qu'un rez-de-chaussée et un premier étage.
Au rez-de-chaussée se trouvaient les appartements de réception.
Les chambres h coucher, le cabinet de travail et la bibliothèque occupaient le premier étage.
Les cuisines étaient souterraines.
Raoul passa un bail de neuf ans avec le propriétaire de cette maison.
Puis, il s'occupa de meubler son nouveau domicile.
Nous n'entreprendrons point de décrire ici cet ameublement, qui fut somptueux .
Contentons-nous dédire que partout étincelaient les bahuts de Boule,
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Il s'approcha de son maître et lui dit tout bas quelques mots. (P. 471.)
les guéridons de laque du Coiomandel, les chinoiseries précieuses, et ces exquises marqueteries de bois de rose et de bois des îles qu'a'maient tant nos bons aïeux, et surtout nos belles aïeules.
En fort peu de jours, il dépensa soixante mille livres environ.
Du reste, avouons-le, c'était de l'argent bien placé.
Ces premiers aménagements terminés, M. de la Tremblaye fit l'acqui-
LIV. 69. — XAVIEU DE MONTÉPl.N. — LES MYSÏÈP.ES DU PALAIS-nOYAL. — J. ROIFF ET C». — LIV. 59.
sition d'un carrosse et d'une paire de chevaux de couleur isabelle, les plus jolis du monde.
Il eut un gros cocher, amplement galonné.
Ce cocher, un cuisinier, deux valets de pied, et Jacques, qui remplissait les fonctions de valet de chambre, composèrent toute la maison de
Raoul.
Ce dernier songea ensuite à une affaire importante, et qu'il se promit bien de ne pas négliger plus longtemps.
Nous voulons parler delà recherche et du choix d'une maîtresse.
Nos lecteurs sont en droit de se récrier et de nous accuser, nous et notre personnage principal, d'une impardonnable inconséquence.
Nous avqns, en effet, montré Raoul altéré de vengeance, la désirant par-dessus tout, l'appelant de tous ses vœux, comme l'aveugle appelle la lumière, comme le mourant appelle la vie.
Et maintenant, nous le voyons s'occupant de toute autre chose que de cette vengeance tant rêvée...
Est-ce logique?
Oui.
Comment cela?
Mon Dieu, c'est bien simple.
Raoul dédaignait une vengeance vulgaire, hâtive, décolorée.
11 voulait quelque chose de plus complet, de plus ingénieux.
Il voulait frapper ses ennemis à l'endroit le plus sensible de leur eœur et de leur corps, et retourner longtemps le couteau dans la plaie.
Mais de quelle façon et par quels moyens arriver à ce but grandiose?..,
— Voilà ce que Raoul ne savait pas encore.
Voilà pourquoi il temporisait.
M. de laTremblaye cherchait son plan, comme un artiste cherche son idéal, comme un poète cherche son drame.
Devait-il le trouver bientôt?
C'est ce que nous apprendra l'avenir.
Raoul, avons-nous dit plus haut, avait résolu de prendre une maîtresse.
Non point qu'il obéit à de bien fougueuses passions. Loin de là.
. Le libertinage ne comptait pas le moins du monde parmi les vices dominants du jemie homme.
Mais, à cette époque, un genlilho nme sans maîtresse était un corps sans âme, un être incomplet, une anomalie, une impossibilité.
Il fallait subir la loi commune, et cette loi-là, Raoul se l'avouait à luimême, n'avait rien de bien pénible.
Donc Raoul avait résolu de se donner une maîtresse.
Ceci n'était point une petite affaire.
Cette maîtresse, en effet, où la trouver?
M. de la Tremblaye ne pouvait se contenter de la première venue.
Il lui fallait une femme dont il put se faire honneur.
Une femme jeune et charmante qu'il entourerait d'élégance et de splendeur, qui ferait partie de son luxe, qu'il pourrait montrer avec orgueil à ses amis et à ses ennemis, comme on étale un diamant de vingt mille écus au petit doigt de sa main gauche oiià la garde de son épée.
Il lui fallait une femme assez belle pour être remarquée partout, assez bien élevée pour n'être déplacée nulle part.
Une femme, en un mot, telle que l'eût été Emeraude, à part, bien entendu, sa complicité avec les bandits de la rue du Oindre.
Mais, encore une fois, où chercher, où trouver cette femme?
Une fille d'Opéra?
Raoul n'y voulait pas penser.
Ces tendresses vénales, ces caresses sans cesse à la disposition du plus offrant et dernier enchérisseur, ces lèvres toujours prêtes aux baisers, révoltaient ce qu'il y avait encore en lui d'instincts nobles et de sentiments délicats.
Une grisette?
Il fallait descendre trop bas pour élever ensuite jusqu'à lui quelque minois chiffonné qui regretterait les Percherons, et brûlerait clandestinement d'une ffamme illicite pour quelque beau garde-française.
Une grande dame?
Ceci rentrait pour Raoul dans la spécialité des choses impossibles.
Nous savons déjà qu'il ne connaissait personne qui pût, quant à présent, lui donner ses entrées dans le monde aristocratique et réellement blasonné.
Grande était la perplexité du jeune homme, quand une idée soudaine traversa son esprit.
Cette idée était lumineuse, ou, tout au moins, lui semblait telle.
Il venait de se ressouvenir de la juive Déborah et du commencement d'amour qu'il avait ressenti après l'avoir rencontrée une seule fois.
468 LKS MYSTÈRES DU PALAIS-KOYAL
Raoul ignorait limmcnse fortune d'Ezéchiel Nathan, qu'il ne considérait que comme un pi'êteur sur gages de l'ordre le plus infime.
II ne doutait pas que la belle juive ne cédât avec un empressement rempli d'ivresse aux séductions qu'il se proposait d'exercer sur elle.
Seulement, pour la séduire, il fallait la voir.
Pour la voir, il fallait s'introduire de nouveau chez le juif.
Pour pénétrer dans la maison de Nathan, il fallait un prétexte; Raoul ne l'avait pas encore.
Sans doute, rien n'était plus facile que de se présenter comme emprunteur, ainsi qu'il avait déjà fait, et de déposer quelque bijou entre les mains de l'usurier...
Mais Raoul savait à merveille que l'apparence de la misère ne séduit guère les jeunes filles, et il lui répugnait que Déborah le crût pauvre et réduit aux expédients.
Comment donc faire?...
Le hasard vint à l'aide de notre héros et lui fournit ce prétexte, que son imagination ne parvenait pas à se créer.