‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 66 sur 183 · RAOUL ET NATHAN · texte numérisé non relu

RAOUL ET NATHAN

Trois semaines s'étaient écoulées depuis l'accident arrivé à Raoul, sans que celui-ci fût retourné à la maison de jeu de la rue Saint-Honoré.

Un beau soir, il éprouva l'impérieux besoin de revoir ruisseler l'or sur ces tapis verts qui, deux fois, lui avaient tant porté bonheur.

En conséquence, après son dîner, il prit le chemin du tripot.

Il allait franchir le seuil de la porte cochère qui donnait accès dans la vaste cour, quand il se sentit retenir par la casaque de son habit.

En même temps, une voix, qui ne lui était point absolument inconnue, lui dit avec un accent nazillard et une prononciation allemande :

— Pardon, mon gentilhomme... pardon de la liberté grande!...

Raoul se retourna.

Il vit, à côté de lui, la grotesque etchétive ligure du juif Ezéchiel, dont la bouche large et démantelée lui souriait.

En toute autre occurrence, Raoul aurait su le plus mauvais gré à Nathan de l'aborder dans un lieu public, décelant ainsi des relations qui devaient rester secrètes.

Mais le petit usurier était le père de la divine Déborah.

Il parlait le premier à Raoul, donc il avait affaire à lui.

Selon toute apparence, le prétexte vainement cherché par le jeune homme allait se présenter enfin.

Cependant le juif, à qui M. de la Tremblaye ne répondait pas d'abord, saluait jusqu'à terre et répétait sa phrase :

— Pardon, mon gentilhomme... pardon de la liberté grande!... Toutes les réflexions que nous venons de rapporter un peu plus haut,

Raoul les avait faites en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à les décrire.

Aussi, au lieu de témoigner au juif le mécontentement que lui inspirait sa familiarité intempestive, il répliqua de l'air le plus cordial et du ton le plus bienveillant :

— Bonsoir, mon cher monsieur Nathan, qu'y a-t-il pour votre service?

— Vous plairait-il de m'accorder un entretien de qnelques minutes?

— Rien n'est plus facile.

— Pouvez-vous m'écouter sur-le-champ?

— Très bien.

— Alors, au lieu d'entrer dans cette cour, qui est pleine de monde, promenons-nous pendant un instant dans la rue, le long des maisons.

— Comme vous voudrez.

Raoul et le juif s'éloignèrent de quelques pas. Puis M. de la Tremblaye demanda:

— Voyons, mon cher monsieur Nathan, de quoi s'agit-il?

— Il s'agit de quelque chose qui vous regarde, mon gentilhomme. Raoul regarda le juif avec étonnement.

— Qui me regarde, moi? — répéta-t-il.

— Mon Dieu, oui.

— Qu'est-ce donc?

— Je vais vous le dire, et vous le sauriez depuis longtemps s'il m'avait été possible de vous rencontrer... Mais, comme j'ignorais votre nom et votre adresse, il était indispensable que le hasard nous remit cji face l'un de l'autre...

— C'est vrai.

— Cinq ou six fois je vous ai guetté à la porte de la maison de jeu, toujours inutilement...

— Il y a trois semaines que je n'y ai mis les pieds.

— Excellente raison pour ne point vous y voir!... J'en arrive à ce qui vous intéresse...

La curiosité de Raoul était violemment surexcitée.

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Le juif continua :

— Mon g-enLilhomme, vous avez été volé, — dit-il carrément. Raoul tressaillit.

— Quoi, vous savez?... — s'écria-t-il.

— Je ne sais rien, — reprit Nathan, — rien absolument, mais je fais des suppositions, et je les crois justes... You» avez été volé, n'est-ce pas?

Oui, — répondit Raoul, — volé et assassiné aux trois quarts pardessus le marché.

— Que vous a-t-ou pris?

— Tout l'or que je portais daus mes poches.

— Et quoi encore?

— La montre armoriée que j'avais retirée de vos mains quelques heures auparavant.

— C'est là que je voulais en venir, — fit INathau.

— Je ne vous comprends g-uëre.

— Je vais m'expliquer : cette montre est un bijou de famille?

— Je vous l'ai déjà dit.

— Vous y tenez beaucoup?

— Enormément.

— Alors, vous serez bien aise de la retrouver?

— Pour la ravoir, je donnerais volontiers plus du double de sa valeur.

— ^ Eh bien, mon gentilhomme, je connais quelqu'un qui la mettra à voire disposition.

— Allons donc! c'est impossible! — s'écria Raoul.

— La preuve que ce n'est point impossible, — répliqua Nathan, — c'est que cela est.

— Quelqu'un, dites- vous, la mettra à ma disposition?

— Je le répète.

— Et qui donc?

— Moi.

Vous! mon cher monsieur Nathan! — répéta Raoul stupéfait.

— Oui, mon gentilhomme, moi-même, pour avoir l'honneur de vous

servir...

— Mais, comment se fait-il?...

Raoul s'interrompit. Nathan acheva la phrase commencée.

Que voti'e montre se trouve entre mes mains, n'est-ce pas? —

dit-il.

— Justement.

— Oh! c'est toute une histoire.

— Pouvez-vous me la conter?

— Oui, certes! elle est bien simple.

— Alors, j'écoute.

— Figurez-vous... — commença le juif.

Mais il fut interrompu par l'arrivée d'un nouveau personnage. C'était un petit nègre africain, assez misérablement accoutré, qui servait à Nathan de valet, ou plutôt de commissionnaire.

Il s'approcha de son maître et lui dit tout bas quelques mots. Puis il s'éloigna, après avoir entendu la réponse du juif.

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