‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 67 sur 183 · LA MONTRE · texte numérisé non relu

LA MONTRE

— Mon gentilhomme, — reprit Nathan en se tournant vers M. de la Tremblaye aussitôt que le négrillon se fut éloigné, — je ne puis, ce soir, ni vous remettre votre montre, ni vous raconter par suite de quels incidents je me trouve en être détenteur.

— Et pourquoi ne le pouvez-vous pas? — demanda Raoul.

— On vient de me prévenir que j'étais attendu par quelqu'un que j'ai le plus grand intérêt à voir sur-le-champ, et il faut que je vous quitte.

— Puisqu'il le faut, allez...

— Quand aurai-je l'honneur de vous voir?

— Vous convient-il que je passe demain chez vous?

— Parfaitement.

— A quelle heure vous trouverai-je?

— A l'heure qui vous paraîtra le plus commode. Je me ferai un devoir de vous attendre toute la journée...

— A demain, alors, mon cher monsieur Nathan, et bonsoir...

— J'ai l'honneur, mon gentilhomme, de prendre congé de vous. Le juif salua jusqu'à terre et s'éloigna, aussi vite que le lui permirent ses petites jambes, dans une direction opposée à celle de sa maison.

Pendant un instant, Raoul le suivit des yeux. Ses lèvres souriaient, et il murmurait tout bas :

— Cet avorton malingre, ce pygmée ridicule, père de cette belle Déborah!... de cette créature splendide, la plus éblouissante, la plus irrésistible des filles d'Eve!... 0 nature, nature, que tues capricieuse et folle!

Après avoir envoyé aux échos de la rue folle boutade humoristique, Raoul reprit le ehomiii de la maison de jeu.

Personne ne se trouvant cette fois sur le seuil pour larrèter, il entra.

Pendant une heure ou deux, il se promena dans les salons, jetant à droite et à gauche quelques pièces d'or sur k tapis vert, moins pour i^agner que pour se distraire, et, néanmoins, poursuivi par cette chance prodigieuse avec laquelle il semblait avoir passé un contrat synallagmalique.

Il se retira vers minuit, emportant une douzaine de mille livres, lilon doré de son heureuse veine.

Nous n'avons pas besoin de dire que, pour retourner chez lui, il ne prit point de chaise à porteurs.

Le lendemain, Raoul s'achemina de bonne heure vers le logis de Nathan.

Il était poussé par un double mobile.

D'abord le désir très vif et presque amoureux de revoir Déborah.

Ensuite une curiosité non moins vive d'entendre l'histoire promise la veille au soir par Nathan au sujet de la montre armoriée.

Cette fois encore, ce fut le juif hii-mème qui vint ouvrira M. de la Tremblaye la porte extérieure.

Un peu désappointé, Raoul suivit son hôte au premier étage.

La montre se trouvait sur la table de chêne qui servait à Nathan de comptoir et de bureau.

— Vous voyez... — fit le juif en indiquant le bijou à Raoul.

— Ma foi, oui, — répondit ce dernier en le prenant et en l'examinant sur toutes ses faces, c'est cela!... c'est bien cela!... Pauvre montre, je te retrouve!... que ne puis-je retrouver de môme celui à qui tu appartenais jadis!...

Et Raoul, pensant à Réginald, sentit ses yeux se mouiller et appuya pieusement contre ses lèvres le blason de la montre.

Natban, pendant quelques secondes, respecta cette émotion; puis il reprit :

— Vous ne croyiez guère retrouver jamais ce bijou, n'est-il pas vrai, mon genlilbomme?

— Je le croyais si peu, que j'aurais parié qu'il était déjà fondu au creuset des voleurs...

— C'était assez probable, en effet, mais vous avez de la chance...

— Oui, — répliqua Raoul en souriant, — j'en ai et beaucoup...

Dans cette boîte qu'il ouvrit, il y avait votre luoutro. (P. Mo.)

Après un iuslanl do silonco, il ajouta :

— J'ai même eu celle de ne pas suivre vos excellents conseils, mon cher monsieur Nathan.

— Ce qui veut dire?... — demanda le juif.

— Ce qui veut dire qtie vous m'aviez affirmé que j'iHais perdu si je retournais au jeu...

— Et vous y êtes retourné?...

HV. 60. — XAVIKn DE MONTICPIX. — LES MVSTÈUES DU PAI.AIS-HOVAL. — ÉD. J ROIFI' ET c'"' I.IV . 00

— Pardiou !...

— Kt vous avez gagné de nouveau?

— Mon Dieu, oui.

— Beaucoup?

— Immensément.

— Enfin, quelle .somme ?

— Un peu plus que la première fois.

— Deux cent mille livres au moins, alors?

— Tout autant.

— Ce qui, si je sais compter, vous eu iail jtlus de quatre cents. ■ — Oh! vous savez compter à merveille.

— Joli denier, mon gentilhomme ! — s'écria Nathan en s'inclinant, — joli denier sur ma parole, et qui pourra vous mener loin, si vous la ménagez avec soin.

— Ainsi ferais-je, — répondit Raoul d'un air un peu railleur. — Mais ce n'est point de cela qu'il est question; revenons à nos moulons, c'est-àdire à cette montre... Comment se fait-il qu'étant sortie de ma poche avec effraction, elle soit là, sur votre comptoir ?

— Je vous ai déjà dit hier au soir que c'était bien simple. Figurezvous que je possède un confrère dont je ne vous donnerai, et pour cause, ni le nom ni l'adresse... Ce confrère fait en petit ce que je fais, moi, en grand, c'est-à dire qu'il achète toutes sortes de marchandises d'occasion, et qu'il prête sur nantissement. Seulement, moi, je ne suis en rapport d'affaires qu'avec des gens du monde, des gentilshommes momentanément gênés, tandis que sa clientèle à lui est infime et se recrute dans le plus bas peuple. On m'apporte souvent en gage des parures de deux mille louis... — Des haillons sordides, des nippes abjectes^ voilà les dépôts sur lesquels il prête. Aussi mon petit négoce marche mieux que le sien... — Le Dieu d'Israël, d'Abraham et de Jacob eu soit bénil... Les méchantes langues prétendent, puissent-elles mentir I que le pauvre diable sert assez volontiers de receleur aux filles de bas étage qui débarrassent de leurs mouchoirs et de leurs besicles les provinciaux et les étrangers. On le dit, mais je ne veux pas le croire... Toujours est-il que mon confrère arriva l'autre jour ici de bon matin. Il n'avait point sa mine habituelle. J'en fis la remarque tout en l'interrogeant sur la cause de sa visite matinale.

— rSathan, — me dit-il — voulez-vous faire une affaire avec moi?

— Volontiers, — répondis-je, — pourvu qu'elle soit bonne.

— Elle est excellente.

— Alors elle me va. De quoi s'agil-il?

— De ceci.

Et, tout en parlant, il tira de sa poche un petit paquet entouré de

gros papier gris.

Dans ce papier qu'il défit, il y avait une boîte.

Dans cette boîte qu'il ouvrit, il y avait votre montre.

Il me la présenta.

Je la reconnus du premier coup d'oeil; je m'étonnai fort de la voir m arriver par un semblable intermédiaire, et je demandai :

— D'où ça vient-il?

— Oh! répliqua vivement mon confrère, — vous pouvez être tranquille, ce n'est point un objet volé...

— Vous en êtes sûr?

— Comme de moi-même.

— ■ Alors, encore une fois, d'où ça vient-il?

— Vous tenez à le savoir?

— Beaucoup.

— Eh bien, cette montre a été trouvée...

— Par qui ?

— Par un brave homme que je connais depuis longtemps.

— Que fait-il, ce brave homme?

— Il est porteur de chaise...

Ici Raoul interrompit le récit de Nathan en s'écriant :

— Porteur de chaise!... ah!... je commence à comprendre. Nathan poursuivit :

— Ce brave homme, continua mon confrère, trouve de temps en temps dans sa chaise des objets de quelque valeur oubliés par ses clients... il me les apporte, et je les lui achète...

— Eh bien, — demandai-je, — pourquoi n'en faites-vous pas autant aujourd'hui ?

— Parce que le drôle prétend que la montre que voici vautviniit-cinq louis comme un liard...

— Il a raison; elle en vaut cinquante et plus...

— Eh! je le sais bien qu'il a raison... je ne le sais que trop! Bref, il ne veut pas rabattre un soude ses prétentions, et comme je n'ai pas les vingt-cinq louis, je viens vous les emprunter; vous garderez la montre, vous la vendrez, et vous partagerez le bénéfice avec moi. Il n'y aurait même que vingt louis à me compter, car j'en ai remis cinq à titre d'arrhes de marché à ce brave garçon... Je me taisais.

— Voyons, cela vous convient-il? — demanda monconfrère. — Il n'y a qu'un mot qui serve, répondez. Oui... onnon...

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