G IJ:S MVSTKRKS T)V I».\ I.AIS-ROY.VI
Je ne répondis ni oui ni no7i.
Je recommençai mes questions.
— Ce ù)'avf' (jarcini dont vous répondez, — dis-j<.', — où esl-ii?
— Dans la rue, devant votre porte.
— Que fait-il là?
— Il attend sou argent...
— Ail! il attend!...
— Mon Dieu, oui.
— Eh bien! allez le retrouver et lui dire qu'il est inutile qu'il attondt» plus long-temps.
— Pourquoi donc?
— Par cette raison bien simple, que la montre restera ici, et l'argent aussi...
Mon confrère me regarda d'un air ébahi.
— Eh bien! — lui dis-je, — ne m'avcz-vous pas entendu?...
— Entendu, oui, — me répondit-il ; — compris, c'est difïerent...
— Qu'y a-t-il d'obscur dans ma réponse?
— Tout : vous voulez garder ma montre, et ne pas donner l'argent?
— Précisément.
— Ce n'est pas logique...
— En quoi, s'il vous plaît?
— Cette montre ne vous appartient pas...
— C'est vrai, mais elle ne vous appartient pas davantage, avons, non plus qu'à celui qui vous Ta remise...
— Oh! quant à cela, je vous arrête...
— Vous m'arrêtez?
— Oui; sans blesser les lois de la plus scrupuleuse probité, un objet trouvé appartient à celui qui le trouve...
— D'accord, quoique ce soit discutable ; mais votre protégé n'a point trouvé cette montre.
— Vous croyez?...
— J'en suis sûr!
— Comment donc l'a-t-il en sa possession?...
— Il l'a volée.
— Pourquoi supposer cela?
— Je ne suppose pas, j'affirme.
— Au hasard?...
— Non. Je connais le légitime propriétaire... Mon confrère se g-ratla l'oreille.
— Diable!.., diable!... — dit-il ensuite, — c'est embarrassant, très embarrassant, sur ma parole!...
— Je ne trouve pas...
— Parce que vous n'êtes point à ma place... Sonirez donc que mon gaillard m'attend dans la rue ! . . .
— Eh bien I
— Eh bien! il est fort comme un hercule, ce brigand-là!... et brutal!... brutal comme un porteur de chaise... c'est tout dire...
— Qu'importe?...
— Il importe beaucoup!... il va me demander ses vingt louis.
— Vous ne les lui donnerez pas. C'est facile...
— Facile à dire...
— Autant qu'à faire...
— Comment me débarrasser de lui?
— Tranchons le mot; vous avez peur...
— Dame ! un pou...
— Eh bien, je prends tout sur mon compte..,
— A la bonne heure! que faut-il faire?...
— Allez ro'yymùre xôlre ôrave garçon, comme nous l'appeliez tout à l'heure, ou votre bri(/and, comme vous le nommez maintenant, et diteslui que la personne à laquelle vous vous êtes adressé pour avoir de l'argent ne veut payer qu'entre ses mains, après informations prises sui' l'endroit où il a trouvé le bijou...
— Il refusera de me suivre...
— C'est probable...
— 11 fera du bruit...
— Je n'en crois pas un mot... Pourtant, si cela arrivait, vous n'auriez qu'à dire : Mon bon ami, voici le guet, allons nous expliquer devant lui... Votre homme n'aurait pas assez de ses deux jambes pour s'enfuir,
— Allons, j'y vais..,
— Faites vite.
Mon confrère me quitta et prit le chemin de la rue. Au bout de quelques minutes, il revint.
— Eh bien! — lui demandai-je, — qu'a dit l'homme?...
— Il a crié d'abord et tempêté, prétendant qu'il avait affaire à moi, et non pas à vous... puis il s'est calmé tout d'un coup, il m'a demandé votre nom et il s'est éloigné en murmurant '.Je suis vole, c'est bien, n'en parlons; plus, on nie revaudra, cela? ...
— C'est de moi qu'il parlait ainsi, j'imagine...
De VOUS et (le moi, de tous les deux. Est-ce que cela ne vous
inquiète pas?...
— Ma toi, nou.
— Alors, qu'il n'en soit plus question.
— Que comptez- vous faire de la montre ?...
— Je vous l'ai déjà dit, je la g-arde...
— Mon confrère lit la moue.
Je poursuivis :
— Je la garde pour la restituer à son propriétaire. Ce sera une bonne action...
— Bonne action tant ([ue vous voudrez, mais je suis le dindon de la farce et vous me faites un tort énorme!...
— Lequel!
— Songez donc quej'ai avancé une somme considérable, cinq louis 1... Est-ce que votre intention est de me les faire perdre?
— Pas le moins du monde.
Ainsi, vous allez me les rendre?
— ■ La figure démon confrère s'était éclaircie un instant, elle se rembrunit presque aussitôt.
— Qu'y a-t-il encore?... — demandai-je.
— Il y a que si vous me rendez cinq louis tout secs, ce sera bien maigre!... j'aurai risqué mon pauvre argent, et il ne m'aura pas rapporté un sou!... Est-ce que vous trouvez cela juste?...
— Non. Quand on a semé il faut récolter.
— Alors, vous ajouterez quelque chose à la somme?
— Oui.
— Combien?
— Trois louis... étes-vous content.
— J'espérais mieux en commençant cette affaire; mais, enfin, puisqu'il faut en passer par où vous voulez, j'accepte...
— - Je comptai huit louis à mon confrère et il s'en alla moitié désappointé et moitié satisfait... Voilà tout, mon gentilhomme.
Vous savez maintenant comment il se fait que ce précieux bijou vous soit aujourd'hui rendu. Reprenez-le et tâchez, à l'avenir, de le mieux conserver.
Raoul remercia le juif avec une véritable effusion de s'être ainsi occupé de lui.
Puis il ajouta :
— ■ Mais, mon cher monsieur Nathan, je me trouve être de nouveau votre débiteur, ef je désire vivement m'acquitter. *
— C'est facile.
— Combien vous dois-je?
— Vous le savez.
— Non, en vérité.
— Eh bien, j'ai payé pour vous huit louis, rendez-les-moi et nous serons quittes
— Quittes! non pas !... et les intérêts dont vous ne parlez point.
— Ils seront ce que vous voudrez...
— Fixez-en le chiffre.
— Impossible ! cette affaire sort de la spécialité de celles que je fais ordinairement. Quand vous m'emprunterez de l'argent, si jamais vous m'en empruntez, je vous rançonnerai, soit; mais aujourd'hui, par exception, je ne demande rien.
Raoul n'insista point. Il tira de sa poche un rouleau. Ce rouleau con tenait cinquante louis. Il le mit dans la main de Nathan.
— Ce dernier ouvrit sa caisse et y jeta l'or qu'il venait de recevoir en disant à Raoul :
— Yous êtes généreux, mon gentilhomme!... g'énéreux comme un joueur qui vient de gagner endeux nuitsquatre cents mille livres, mais prenez garde, la chance peut tourner, et ce n'est pas le moyen d'aller longtemps que d'aller si vite!..,
Raoul ne répondit que par un sourire.
Il y eut entre les deux interlocuteurs un moment de silence.
M. de la Tremblaye promenait ses regards à droite et à gauche sur les murailles de l'appartement, encombrées d'objets de toute sorte, nous le savons déjà.
Soudain, il poussa un cri de surprise et d'admiration.
— Il venait d'apercevoir, appuyé au mur du fond de la chambre, un tableau merveilleux, un de ces di\ ins chefs-d'œuvre oii la toile et la couleur ne sont plus des matières mortes et inertes, mais deviennent, transformées par l'attouchement du génie, un sang qui circule, un cœur qui bat, une chau* qui palpite.
Ce tableau était une copie faite par Léonard de Vinci de la Vénus du Titien.
Entre les draperies d un vert sombre du damas florentin bordé de franges d'or et les draps d'une blancheur éclatante qui recouvrent à demi des coussins de brocart pourpre, la jeune déesse était couchée.
Elle avait pour tout vêtement sa pudeur, costume léger!... Etpourtant, danssapose nonchalante et voluptueuse, elle était belle à ce point que sa nudité semblait presque chaste.
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Son épaisse chevelure ondée, de ce blond ardent et presque roux, si cher aux coloristes de l'école italienne, encadrait son front charmant dans des bandeaux crespclés, aux reflets d'or...
Des mèches éparses venaient caresser amoureusement les contours fermes et purs de sa gprg-ei aux pointes arrondies.
Uneétlncolle voilée brillait dans ses grands yeux, d'une incomparable
douceur.
Sa bouche, d'un rose vif, ressemblait à l'arc du petit dieu Cupidon, et, comme lui, lançait dans les cœurs des traits irrésistibles.
Bref, tout cola était vivant, laillé en pleine chair, complet, irréprochable.
Léonard avait si magistralement reproduit l'œuvre du grand maître, que la copie valait l'original. C'était éblouissant !...
i/armorial •
Nathan suivait de l'œil le regard de M. de la Tremblaye, et le vit se fixer avec extase sur le tableau que nous avons décrit à la fin du chapitre précédent.
— Mon gentilhomme, — demanda-t-il, — est-ce que vous aimez la l)einlure?...
— Oui, — répondit Raoul, — beaucoup.
— Ah! tant mieux.
— Pourquoi tant mien V?
— Parce que vous m'achèterez des tableaux.
— Vous en vendez donc?
— Je vends de tout. Il me semble que vous admirez cette Vénus?
— Oui, c'est une belle chose!
— Je le crois bien!... Titien copié par le Vinci... Voulez-vous vous en arranger?...
— Volontiers, si toutefois vos prétentions sont raisonnables...
— Elles le seront, mon gentilhomme, gardez-vous d'en douter... — - Voyons, dites un prix...
— Eh bien! que penseriez-vous de...?
Et Nathan formula un chiffre.
Ce chiffre excédait, sans aucun doute, la valeur réelle du tableau en question, et cependant llaoul ne le trouva point exagéré, tant il avait été séduit par la magnifique peinture qu'il avait sous les yeux.
Passez votre chemin, mauvais drôle. (P. 488.)
UV. 61. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES Df PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROLFF ET C'". LIV. CL
Le marché fut conclu presque sans discussion.
— Mon gentilhomme, — dit alors Nathan, — puisque vous êtes amateur, je vais vous faire voir autre chose...
— Des tableaux encore?
— Sans doute...
— Que vous désirez me vendre?...
Nalhan sourit.
— Non, — dit-il au bout d'un instant, je ne désire point les vendre, et vous ne pourriez pas les acheter...
— Pourquoi donc ?
— Votre fortune n'y suffirait point, mon gentilhomme...
— Plaisantez-vous? — s'écria Raoul.
— Non, en vérité!...
— Mais, selon vous, ces tableaux valent donc des sommes immenses?
— Je ne les donnerais pas pour un million... Raoul ne put retenir un geste d'étonnement. Le juif poursuivit :
— D'ailleurs, je n'ai pas le droit de les vendre...
— Ils ne sont donc point à vous? — fit M. de la Tremblaye.
— Non.
— A qui appartiennent-ils?
— A ma fille.
— Ah!— fit Raoul.
Et il y eut un moment de silence.
Nathan reprit :
— Mais si je ne puis vous les vendre, rien ne m'empêche de vous les montrer, et c'est ce que je vais faire...
— Où sont ces tableaux? — demanda Raoul.
— Au rez-de-chaussée, dans le salon de Déborah... Raoul sentit son cœur battre.
Son désir le plus vif allait être exaucé!... Il allait enfin revoir la belle juive !...
— Venez, — continua Nathan.
Et il quitta le premier la pièce dans laquelle avait eu lieu l'entretien que nous venons de rapporter.
Raoul le suivit.
Les deux hommes arrivèrent à la porte do l'appartement de la jeune fille.
— Attendez une seconde, mon gentilhomme, — fit Nathan, — ma
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iille est avec une de ses nmics et je vais la prier de se retirer dans sa chambre à coucher, alin de nous laisser maîtres du salon.
Et il entra, laissautdans le couloir M. de la Tremblaye, dont l'espoir se trouvait ainsi une fois de plus déçu.
Au bout d'une minute, Nathan revint.
11 introduisit Raoul dans le salon oriental que nous avons décrit au commencement de ce volume.
Il le mit en présence dos quatre tableaux de grands maîtres, ces diamants sans taches dont nous avons déjà parlé, et il lui dit :
— Voilà mes trésors 1... Regardez, mon gentilhomme!... regardez et jugez vous-même si je m'exagère leur valeur!.,.
Raoul regarda, en effet, et son admiration se formula en des termes plus pompeux, peut-être, que sincères.
Ce n'est pas que le jeune homme fût insensible au mérite hors ligne des œuvres magnifiques offertes à ses regards.
Non. Loin de là.
Mais sa distraction et sa préoccupation étouffaient momentanément en lui le sentiment artistique.
Il était ébloui de ce luxe asiatique étalé devant lui et auquel il s'attendait si peu.
Et puis, dans celte pièce où flottaient de vagues parfums, il lui semblait que Déborah avait laissé quelque chose d'elle-même, quelques parcelles de son âme et de sa beauté.
Il croyait la sentir auprès de lui...
Respirer son haleine suave...
Entendre les frôlements de sa robe.
Ses yeux ne pouvaient se détacher de la portière de lampas qui masquait évidemment une issue intérieure et derrière laquelle, peut-être, se cachait la divine juive.
Par moments, il lui semblait voir tressaillir cette draperie, et son cœur tressaillait en même temps.
Nathan, lui, complètement absorbé dans la contemplation de ses chefs-d'œuvre, ne s'apercevait point de la distraction de son hôte.
Raoul fit quelques pas pour se rapprocher du juif qui se trouvait à côté de la portière de lampas.
Au milieu du salon se trouvait un guéridon de bois sculpté, d'un précieux travail.
Sur ce guéridon était un gros livre entr'ouvert.
Raoul, en passant, laissa tomber ses yeux sur ce livre.
Un mouvement de surprise lui échappa.
Il fit un pas en arrière, s'arrêta et regai-da mieux.
— Ah! par exemple!... — murmura-t-il assez haut pour être entendu de Nathan, — ah ! par exemple, voilà qui est étrange!
— Quoi donc?... — demanda le juif en s'arrachant à sa contemplation.
— Pourriez-vous m'expliquer, — dit Raoul, — comment il se fait que ce livre soit ouvert précisément à cette page?
— Quel livre?
— Celui-ci.
Nathan s'approcha et prit le volume.
— Un armoriai!... — s'écria-t-il.
— Comme vous voyez...
• — Ma foi, mon gentilhomme, ce livre ne m'appartient pas, et j'ignorais sa présence ici...
— Vraiment?
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Quant à la page à laquelle il est ouvert, je vois qu'elle contient la généalogie des marquis de la Tremblaye, vieille maison de Picardie; mais je ne connais personne de ce nom... Et vous?...
Raoul ne répondit pas.
Sa surprise et son émotion croissaient de seconde en seconde. Nathan continua à regarder la page imprimée en gros caractères et ornée de figures gravées sur bois.
— Ah! ah! — fit-il, — voici l'écusson de cette famille: un tremble (for au cJiamp de gueules , avec la devise Tremblaye iie tremble...
Nathan s'interrompit et ouvrit de grands yeux en s'écriant:
— Mais cette devise... cet écusson... je les connais! L'un et l'autre sont émaillés sur la boîte de votre montre... Oh! maintenant, je comprends votre surprise à la vue de ce livre ouvert à cette page.., Vous êtes un la Tremblaye, n'est-il pas vrai, mon gentilhomme?
— Oui, — répondit Raoul, — je suis un la Tremblaye, le dernier de ma race...
Le juif s'inclina pour saluer.
Mais à peine le jeune homme avait-il prononcé les dernières paroles que nous venons d'écrire, qu'un bruit subit se fit entendre dans la pièce voisine.
La draperie, agitée, s'entr'ouvrit violemment. Deux pâles visages de femme se montrèrent à la fois. Puis, la tapisserie retomba.
On entendit un cri sourd, auquel succéda le bruit mat d'un corps humain tombant sur un tapis.
— Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob!... — murmura Nathan avec épouvante, — qu'y a-t-il?... que se passe-t-il donc?...
Et il souleva vivement la portière qui séparait le salon de la chambre à coucher.
Raoul s'avança derrière lui.
Un spectacle inattendu frappa ses regards, en même temps que ceux du juif.
Une jeune fille, d'une effrayante pâleur, g-isait inanimée sur le sol.
Déborah s'agenouillait auprès d'elle.
Dans la jeune fille évanouie, Raoul recoiinut la fille du diable.