LA RUE RIBAUDE
Nous devons recommencer ici ce que nous avons déjà fait une fois dans le cours de cette épopée romanesque.
Nous devons nous arrêter pendant un instant, et de même que nous avons interrompu notre récit pour initier nos lecteurs à tous les détails de l'existence aventureuse de Raoul de la Tremblaye, de môme nous devons remonter en arrière, au sujet de la jeune Hébé, et la faire connaître en ces pages, aussi bien que nous avons fait connaître Raoul.
Ce nouvel épisode sera court, et d'ailleurs nous ne le croyons poini entièrement dépourvu de cet intérêt dramatique qu'on recherche et qu'on aime exclusivement aujourd'hui.
Nous commençons.
Dix-huit ans, environ, avant le jour oîi Raoul de la Tremblaye voyait, chez le juif Ézéchiel Nathan, la belle Déborah agenouillée auprès de la fille du diable évanouie, voici ce qui se passait sous le ciel brûlant du Languedoc et dans la cité antique de Toulouse.
Il était tout près de minuit.
L'atmosphère lumineuse du mois de juillet, plus transparente que ne le sont certaines matinées brumeuses des climats du Nord, laissait distinguer les objets à une assez grande distance.
Une afiluence considérable de promeneurs remplissait les rues princi^pales.
Les alentours de la place du Gapitole étaient encombrés d'étudiants, d'officiers et de bourgeois, y savourant la fraîcheur de la brise nocturne. Les jolies grisettes toulousaines, presque aussi célèbres que celles de Bordeaux pour leur piquante désinvolture, passaient fring-antes, légères, provoquantes, effleurant à peine les pavés pointus du bout de leurs petits pieds bien chaussés.
Laissons de côté, s'il vous plaît, cette foule bigarrée et ces quartiers bruyants.
Dirigeons-nous vers une petite rue obscure, malpropre, et surtout mal famée, à la suite d'un nouveau personnage avec lequel nous allons faire connaissance.
de personnage était un jeune homme.
On pouvait le conjecturer, du moins, à voir sa taille haute et droite et sa démarche ferme et rapide.
Quant à son visage, sans doute il avait un intérêt quelconque à le dérober à tous les yeux, car il le cachait, non seulement sous les larges rebords d'un chapeau de feutre noir, mais encore sous les plis relevés d'un manteau de couleur sombre.
.Un manteau!...
Au mois de juillet !...
A Toulouse!...
Que de points d'exclamation il faudrait entasser à la suite les uns des autres pour exprimer convenablement tout ce qu'il y avait, dans un fait semblable, d'insolite, d'anormal, et même d'incroyable!...
A coup sûr, quelque drame étrange, quelque ténébreux mystère devait se cacher sous les plis de ce manteau!...
Le jeune homme en question pénétra, nous le répétons, dans la ruelle mal famée dont nous parlions il n'y a qu'un instant, et qui avait conservé, depuis le moyen âge, le vieux nom significatif de rue Ribaude.
Une fois arrivé là, il se mit à marcher plus lentement, levant le nez en l'air et semblant examiner avec un soin extrême les numéros des maisons.
Toutes ces demeures étaient closes, du rez-de-chaussée au grenier.
Seulement, à travers les entre-bàillements de leurs volets fermés, s'échappaient des jets lumineux.
On entendait aussi des bruits vagues et confus, tumultueux et indistincts.
Ces bruits se formaient dune multitude de sons incohérents dont il semblait d'abord impossible de se rendre compte. Puis, peu à peu, l'oreille distinguait dans cette mélopée confuse la sonorité métalhque des écus
agités, des verres heurtés, des chansons interrompues, des baisers pris et rendus.
Sommes toute, tranchons le mot, chaque logis de \a rue Ri bande élaii un tripot ou un mauvais lieu.
Une seule maison, haute d'un seul étage, morne, sombre, silencieuse, semblait dormir d'un profond sommeil au milieu de ses sœurs trop bien éveillées.
Le jeune homme s'arrèla devant cette maison.
Il en étudia pendant un instant la façade muette et chassieuse.
Il murmura :
— Numéro 13, c'est bien ici...
Il s'approcha et poussa la porte.
Elle ne céda point.
Il chercha un marteau ou le cordon d'une sonnette. Il n'y avait ni l'un ni l'autre.
Le jeune homme hésita d'abord.
Mais il prit bientôt son parti et se mit à frapper discrètement et à petits coups.
Personne ne répondit, personne ne parut.
— Oh! ohl... — fit le jeune homme entre ses dents, — m'aurait-on trompé, par hasard! et la maison serait-elle déserte?...
Et il recommença à frapper, mais cette fois, beaucoup plus fort et à coups inégaux et précipités.
Ce vacarme produisit son effet.
Une fenêtre s'ouvrit au premier étage.
Une tète de vieille femme se montra, et une voix rauque cria ces mots :
— Passez votre chemin, mauvais drôle ! . . .
Le jeune homme recula de quelques pas, afin de se trouver en vue de celle qui lui parlait ainsi, et il répondit, tout en saluant d'un geste qui sentait son gentilhomme d'une lieue :
— Je vous demande, madame, mille pardons de vous contredire, mais je ne suis pas un mauvais drôle et je ne passerai point mon chemin...
— En vérité! et pourquoi ça?...
— Parce que c'est précisrment ici que je viens...
— Alors, vous vous trompez de porte...
— Je ne crois pas.
— Vous cherchez des coureurs de brelans et des filles de joie?... Voyez plus loin... à droite ou à gauche.
Somme toute, l'apparence de cette vieille était tout à la fois grotesque et siuistre. (P. 491.)
— Je ne cherche ni les uns ni les autres...
— Alors, que voulez-vous?...
— Le numéro 13 de la rue Ribaude...
— Ah!... ah!...
— Est-ce ici, oui ou non'^.
— C'est ici.
— A la bonne heure...