ÉD. J ROUFF ET C'« LIV
490 LES MYSTÈRES DU l' ALAIS - Il 0 VA L
— Oui, mais à ce numéro 13, il n'y a qu'une pauvre vieille femme qui, passé minuit, n'ouvre jamais sa porte... Ainsi donc, je vous le répète, passez votre chemin...
Et rinterloculrice du jeune homme fit mine de refermer sa feuèlre.
L'inconnu larréta en tirant de dessous son manteau une longue bourse de soie rouge remplie d'or, qu'il agita de façon à en faire résonner le contenu.
Ce bruit produisit un effet mag-ique,
La fenêtre à demi fermée déjà, resta entr'ouverte.
Le jeune homme reprit vivement, quoique d'une voix étouffée à dessein :
Si vous êtes madame Clodion, comme je n'en doute pas, c'est précisément à vous que j'ai affaire, et je vous destine tout l'orque cette bourse contient...
— A la bonne heure, — murmura la vieille femme, — c'est parler^ cela!...
Et elle ajouta tout haut:
— Mon gentilhomme, attendez... je suis à vous... je descends!...
— C'est heureux!... sur ma parole!.., — s'écria le jeune homme, dont le dialogue qui précède semblait avoir mis la patience à une rude épreuve.
Ilàtons-nous de dire qu'il n'attendit pas longtemps.
Le son de l'or avait sans doute rendu à la vieille femme toute l'activité de la jeunesse.
Au bout de quelques secondes, elle ouvrait la porte qui donnait sur la rue, et elle disait à l'inconnu:
— Entrez, mon gentilhomme, me voici à vos ordres...
Suivons dans l'intérieur de cette maison le personnage que nous venons d'y introduire.
Aussitôt que sa vieille hôtesse eut refermé sur lui la porte de l'allée, il se trouva plongé dans les ténèbres les plus compactes.
— Ah çà, — dcmanda-t-il , — sommes-nous donc ici chez le diable?...
— Dame!.., à peu près... — répondit la maîtresse de la maison en ricanant.
Puis elle reprit:
— Marchez tout droit devant vous pendant vingt-cinq pas, tournez' ensuite à droite, et vous verrez de la lumière...
MADA3IE CLODION
L'inconnu suivit sans hésiter les indications de la vieille femme,
11 fit vingt-cinq pas.
11 tourna à droite.
Il aperçut une faible lueur qui s'échappait de l'entre-bùillement d'une porte.
Il poussa cette porte et se trouva dans une chambre étroite et basse, assez confortablement meublée, et éclairée par une petite lampe posée sur un guéridon.
La vieille femme entra dans cette pièce en même temps que son h Ole.
Elle était très petite, très maigre, très courbée.
Son visage jauni, teinté de vermillon sur les pommettes et sillonné d'une quantité incommensurable de petites rides, avec les tons d'une pomme de reinette sur laquelle les premiers froids ont passé en y laissant leur empreinte.
Il ne restait plus à la bouche une seule dent.
Le nez, fortement crochu, touchait presque au menton, dont la forme caractéristique peut se peindre d'un trait par ces mots vulgaires: menton de galoche.
Les yeux, qui semblaient percés à coups de vrille, clignotaient, vifs encore, entre des paupières écarlates.
Somme toute, l'apparence de cette vieille était tout à la fois grotesque et sinistre.
Elle ressemblait à ces portières horribles que le spirituel crayon de Daumier s'est complu si souvent à reproduire.
Mais elle ressemblait aussi à ces sorcières effrayantes à qui le vieux Will Shakspeare fait crier dans les bruyères écossaises:
— Macbeth, Macbeth!... tu seras roi!...
Elle entra, nous l'avons dit, et referma la porte avec soin.
L'inconnu, se trouvant seul avec elle, ôta son chapeau, qu'il jeta sur un siège, et laissa retomber le pan de son manteau.
Son visage, parfaitement dissimulé jusquo-là, apparut alors à découvert.
Ainsi que rannonçaient sa tournure et sa démarche, il était jeune ; à peine avait-il trente ans.
Ses traits, réguliers et accentués, avaient une expression de singulière énergie.
Il était pâle, non de cette pâleur maladive qui atteste la souffrance, non de cette pâleur mate et chaude qui est l'indice d'un tempérament ardent et nerveux, mais de cctle pâleur momentanée etaccidentelle, indice certain d'une puissante émotion.
La vieille entama l'entretien.
— Mon gentilhomme, — dit-elle, — vous avez affaire à moi, me voici; vous voulez me parler, j'écoute; vous m'avez promis de l'or, j'attends...
— J'ai besoin de vous, c'est vrai, — répliqua l'inconnu ; — ce que j'ai promis, je le tiendrai... et plus encore...
— Fort bien; de quoi s'agit-il?
— J'attends de vous un service.
. — Important?
— Oui.
— Tant mieux, vous le payerez plus cher...
— Mais d'abord, une question...
— Faites.
— Êtes-vous discrète?
— Plus que la tombe. La tombe, quelquefois, laisse échapper ses secrets, je ne trahis jamais les miens... On me tuerait dix fois sans m'arracher un mot de ce que je ne veux pas ou de ce que je ne dois pas dire...
— Le secret dont vous allez apprendre une partie est un secret de vie et de mort.
La vieille fit un geste rapide en désignant sa tête.
— Il sera là en bonne compagnie, — dit-elle; — j'en sais bien d'autres qui le valent...
— Vous êtes une habile accoucheuse, n'est-ce pas?
— On le dit...
— Vous êtes sûre de vous-même?
— Autant qu'on puisse l'être... Bien des femmes ont passé parles mains de la mère Clodion... aucune ne s'est plainte de ses façons d'agir... Ali ça, mais c'est donc d'un accouchement qu'il est question?
— Oui.
— J'en fais mon affaire; m'amènerez-vous la personne?
— Non.
■ — Alors, c'est moi qui irai la trouver?
— Il le faut.
— Quand?
■ — A l'instant môme.
— Où?
• — Cela, je ne puis vous le dire.
— Comment? — s'écria la vieille femme, — il faut pourtant que je le sache, ce me semble...
— Ne m'interrogez point et écoulez-moi.
— Je suis tout oreilles.
— Yoici les conditions du marché que je vous propose...
— Voyons...
L'inconnu tira de dessous son manteau un demi-masque de velours noir, semblable à tous les masques du monde, à cette différence près qu'il n'y avait pas de trous percés à la place des yeux.
— D'abord, vous mettrez ceci, — continua l'inconnu.
— Dans quel but?
— Oh! mon Dieu, tout simplement dans le but de vous empêcher de voir...
— Je comprends. Et après?
— Après, vous me laisserez vous conduire par la main...
— Dans quel endroit?...
— Dans un endroit qui n'est pas fort loin d'ici, et oii nous trouverons une voiture attelée de deux excellents chevaux...
— Et celte voiture?...
— Nous mènera en moins d'une heure au lieu où on nous attend...
— La personne dont l'état réclame mes soins est-elle jeune?
— Vingt ans à peine...
— D'une santé chancelante ou robuste?..,
— Pleine de sève et de vigueur.
— Etes-vous certain que l'heure de la délivrance approche?
— Oui, les premières douleurs se sont fait sentir. • — Combien y a-t-il de temps de cela?
— Trois heures environ.
— Alors, il n'y aurait pas une minute à perdre...
— Je le crois; hâtons-nous donc de conclure notre marché et de partir.
— Un mot encore...
— Lequel?
Les traits de la vieille femme prirent une expression sinistre.
Elle s'approcha de rinconnu, et lui dit d'une voix basse et sourde, romivio si elle eût craint que ses paroles ne trouvassent de l'écho :
— L'enfant vivra-t-il?
— Comment!... — répondit l'inconnu. — quo vonloz-vons dire? La vieille sourit.
— Vous ne me comprenez pas?... — fit-elle.
— Expliquez-vous...
— • Je vous demande si l'enfant vivra, parce que, dans le cas oii sa naissance vou.s embarrasserait, il me serait possible de vous en délivrer...
L'inconnu ne put retenir un geste d'horreur.
— Sur votre vie, — s'écria-t-il, — vous me répondrez de celle de cet enfant...
— Soit, — répliqua la vieille, — j'aime tout autant cela, et j'en répondrai volontiers, sauf bien entendu les accidents qui peuvent survenir, auxquels je ne pourrais remédier et dont je prétends n'être nullement responsable...
— Pourv;; que vous ne "négligiez aucune des ressources do votre arl pour sauver la mère et l'enfant, je n'en exigerai pas davantage...
— Soyez t!an quille, vous serez content...
— Maintenant, terminons... Que demandez- vous?...
Je vous crois généreux, mon gentilhomme... fixez vous-même le
prix du service que je vais vous rendre,..
L'inconnu fit apparaître de nouveau la bourse de soie rouge à laquelle nous avons déjà vu jouer un rôle.
Il la tendit à la vieille femme.
Tenez, — lui dit-il en même temps, — il y a là-dedans cinquante
louis...
M™" Clodion fit une révérence qui témoignait de sa profonde gratitude. L'inconnu poursuivit :
— Je doublerai cette somme, aussitôt après l'accouchement, si j'acquiers la conviction que vous n'avez, en effet, rien négligé pour me satisfaire.
— Oh! — s'écria la vieille au comble de la joie, — vous serez content, mon gentilhomme!... vous serez content, je vous le jure!...