‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 8 sur 183 · LE RÉVEIL · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL

Le mari de Claudine ne tarda point à- revenir avec sa femme, qu'il installa auprès de Jeanne.

Toutes les deux montèrent alors dans la chambre mortuaire , où elles passèrent en prière le reste de la nuit.

Dès le matin du jour suivant, le curé de Luciennes vint rendre les derniers honneurs de la religion à la dépouille inanimée de Madeleine, et Jeanne s'enfuit dans la partie la plus reculée de la maison, afin de ne pas assister à ce déchirant spectacle d'un ensevelissement, afin de ne point entendre le bruit funèbre du marteau qui clouait dans le cercueil le cadavre de sa mère.

Bientôt l'humble cortège, composé du prêtre et de quelques paysans, quitta le Petit-Chastel et s'achemina lentement vers le cimetière.

La paysanne Claudine ayant appris par son mari qu'il y avait un malade dans la maison, et mue par un sentiment d'humanité qui la poussait à ne point abandonner à lui-même ce malade que tout le monde semblait oublier, chercha la salle basse et la trouva sans peine.

Raoul, qui venait enfin de s'éveiller, écoutait, appuyé sur son coude, le bruit des voix qui s'éloignaient en psalmodiant lugubrement le De profundis.

Les effets de l'opium étaient à peu près dissipés.

Seulement, un reste de brouillard s'étendait sur l'intelligence de- Raoul, et ôtait à ses idées leur lucidité habituelle.

Il lui semblait avoir dormi d'un lourd sommeil, interrompu par une sorte de cauchemar.

Ce qu'il prenait pour ce cauchemar était le moment où les paysans, s'emparant de lui, l'avaient arraché de son lit.

Claudine s'approcha de Raoul.

— Comment vous trouvez- vous, monsieur?.., — lui demandât-elle.

— Je crois que je vais mieux, ^^ répondit le jeune homme. — Mais, dites-moi, que se passe-t-il donc ici?,.. Tout à l'heure, j'ai entendu un murmure confus auprès de cette pièce... des pas bruissaient sur les dalles, des voix semblaient psalmodier des prières, et maintenant ces mêmes voix se perdent dans le lointain en chantant l'hymne des morts...

Ce cavalier quitta lestement la selle. (P. 80.)

— Ah! répondit Claudine, — c'est que la mort est entrée ici celte nuit!

— La mort! — répéta Raoul : quelqu'un est mort, dites-vous?

— Hélas!

— Ce n'est pas elle, n'est-ce pas?... — s'écria M. de la Tremblaye avec une anxiété profonde. — Oh! dites-moi ^ue ce n'est pas elle!

ilV. 10. — XAVIER DE MO.NTÉPIN. — LES MYSTÈKES DU PAI,AIS-RO VAL. — ÉD. J. ROUKF ET C'". LIV. 10.

— ]!]llk? — demanda Claudine avec une curiositt' involontaire — <■ Elle? qui donc?

— Cette jeune fille, si belle, qui m'a soiirné av«c la charité et le dévoupuio it d'un anse, et qui ressemble d'une façon miraculeuse à la figure de cette reine que vous voyez là, en face de vous...

Claudine se tourna vers la tapisserie.

Elle fut frappée et étonnée, autant que l'avait été Raoul, de la ressemblance de Jeanue avec la reine Balkis.

Au bout d'un instant de silence, elle répondit :

— Non. ce n'est pas elle, c'est sa mère. Raoul respira.

— Dieu soit loué ! — fit-il ensuite : — rien qu'à la pensée d un pareil malieur, mon sang^ se glaçait dans mes veines!

Le jeu 10 homiTie sembla réfléchir pendai.t une minute, puis il reprit :

— Et dites-moi, madame, comment la mère de cette jeune fille estelle morte?... Je la savais malade, mais non point en pareil danger..

— Aussi n'est-ce point sa maladie qui l'a tuée. .. — répondit Claudine.

— Grand Dieu! un crime aurait-il été commis?

— On ne sait pas bien encore s'il y a eu crime ou seulement accident.

— Expliquez-vous, je vous eu supplie!

Claudine raconta à Raoul tout ce qu'elle savait des événements de la nuit précédente, et elle ajotita à son récit des commentaires de sa façon^ qui ne contribuaient pas peu à obscurcir et à embrouiller les choses.

Pendant toute la durée de cette narration, M. de la Tremblaye donna des signes d'émotion manifeste.

— Où est en ce moment cette malheureuse jeune fille? — demâudat-il quand Claudine eut achevé.

— Elle s'est cachée pour ne pas voir partir l'entenement de sa mère...

— Par charité, madame, cherchez-la, et dites-lui que l'étranger auquel elle a accorde une hospitalité si généreuse la supplie à genoux de le venir trouver un instant...

— Je ferai cela de grand cœur! — s'écria Claudine; — et si vous savez des paroles pour consoler un peu cette pauvre demoiselle, dites ces paroles, monsieur, et ce sera une bonne action!...

— Allez, madame, — répéta Raoul, — allez vite!..,

— Je cours, — répondit la paysanne.

Et elle sortit.

■ — Je porte malheur! — murmura le chevalier resté seul. — On

dirait que j'attire la foudre sur les maisons oii je repose ma tête !,.. Décidément, c'est à croire qu'il y a un Dieu!...

M. de la Tremblaye s'absorba pendant un temps assez long dans une méditation sombre et profonde. Puis il reprit mentalement :

— Qui pourrait dire si ce que je yais faire est en effet une bonne action ou un crime odieux?... Qui pourrait me condamner ou m' absoudre?... Qui pourrait juger le sentiment auquel j'obéis, et que moimôme je ne définis pas bien?... Il me semble que mon cœur bat plus vite... Je ne croyais point que cela fût encore possible!...

Raoul appuya la main sur son cœur, dont il sembla compter les pulsations.

Un sourire glissa sur ses lèvres, et il continua avec une expression ironique : . '

— Oui, il bat!... il bat comme celui d'un enfant!... il bat comme celui d'une femme!... Philippe d'Orléans ne l,e croirait guère... ni les autres non plus!... Comme ils riraient de moi, s'ils savaieiit cela, et comme ils feraient bien!... Est-ce que je l'aime, cette jeune fille?...

Raoul parut interroger de nouveau les battements de son cœur, et il se répondit :

— Le sort en est jeté! Oui, je l'aime!

A peine achevait-il ses paroles incohérentes, et qui semblaient manquer de sens et de logique, que la porte s'ouvrit et que Jeanne entra dans la salle basse.

La pauvre enfant était bien changée depuis la veille.

Sa figure, habituellement si rose et si blanche, était d'une pâleur uniforme, que les larmes avaient marbrée de sillons d'une teinte violette. Ses grands yeux, entourés d'un cercle d'azur, brillaient de l'éclat que donne la fièvre.

Ses longs cheveux blonds, dénoués et flottants, semblaient pleurer autour de son visage.

Elle était vêtus d'une robe noire.

Son attitude, au moment oii elle entra dans la chambre, exprimait le trouble et l'embarras.

Elle se souvenait de l'ingrate et terrible accusation qu'elle avait portée contre Raoul dans le courant de la nuit précédente, et elle frémissait de remords en songeant aux conséquences que cette accusation avait failli entraîner.

Nous savons, d'ailleurs, que les sentiments qu elle éprouvait pour le chevalier étaient loin de l'indiilerence, et elle se reprochait la vivacité de

ces sentiments à l'heure où il lui semblait qu'elle aurait dû s'absorber tout entière dans une douleur religieuse.

Elle s'efforça, mais vainement, de dissimuler ce qu'elle éprouvait, elle dit d'une voix tremblante et presque indistincte :

— Vous avez désiré me parler, monsieur? me voici.

— Mademoiselle, — fit Raoul d'un ton qui n'était guère plus assuré que celui de la jeune fille, — j'ai voulu vous dire, d'abord, combien est profonde la part que je prends au coup terrible qui a vous a frappée...

Jeanne ne répondit que par ses larmes.

— Pour sauver la vie qui s'est éteinte cette nuit, — poursuivit Raoul, — j'aurais donné la mienne.

— Oh! s'il savait, — pensa Jeanne, — s'il savait qu'il n'est encore vivant que parce que ma mère est morte!...

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