‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 71 sur 183 · LU CARROSSE · texte numérisé non relu

LU CARROSSE

— Maintenant, — reprit l'inconnu, — partons...

— A rinstant, — répondit la vieille.

— N'oubliez rien de ce qui peut vous être nécessaire...

— Je prends mes instruments et je suis à vous. M""" Clodion ouvrit une armoire.

Elle en tira une trousse très complète de ces outils de cliirur^-ie, ou plutôt de torture, que notre époque a perfectionnés et qui ressemblaient alors à l'arsenal du bourreau.

Elle les enveloppa dans un morceau de serge verte qu'elle assujettit solidement avec des bandelettes.

— Me voici prête, — dit-elle ensuite.

— Mettez le masque, — fit l'inconnu.

— Pas encore ; il faut que je voie clair pour fermer la porte de ma maison.

— C'est juste.

— Aussitôt que nous serons danslarue, je ferai ce qu'il vous plaira... quoique ma discrétion bien connue rende vraiment cette ^ précaution inutile.

L'inconnu ne répondit pas.

— ■ Allons, — reprit M""^ Clodion, — venez.

Et elle quitta avec le jeune homme la chambre, puis la maison.

Aussitôt que tous les deux eurent franchi le seuil et que la vieille femme eut fait tourner la clef dans la serrure massive, l'inconnu lui tondit le masque.

Elle le prit sans hésiter et l'attacha sur son visage.

L'inconnu s'assura que les cordons en étaient solidement noués par derrière. Ensuite il s'empara de la main de sa compagne et il l'entraîna rapidement vers l'une des extrémités de la rue Ribaude.

11 était en ce moment à peu près une heure du mutin.

Après avoir marché pendant vingt minutes et traversé tout un dédale de petites ruelles complètement désertes, l'inconnu s'arrêta et dil à M'"'^ Clodion essouftlée :

— La première partie de votre tâche est accomplie... nous allons monter en voiture.

En effet, un carrosse stationnait à l'angle de l'une des ruelles dont nous venons de parler.

Ce carrosse était attelé de deux chevaux noirs.

Un cocher sans livrée se tenait sur le siège, muet et attentif.

L'inconnu ouvrit la portière.

Il prit à bras-le-corps M'°° Clodion et la porta dans l'intérieur de la voiture.

— Au galop I... — cria-t-il ensuite au cocher, au galop I... au galop!... crève tes chevaux s'il le faut^ et sois arrivé dans une heure...

— • Oui, monsieur le comte, — murmura le cocher.

L'inconnu franchit le marchepied et s'assit à côté de la vieille femme. Le cocher toucha du bout de son fouet les chevaux jeunes et ardents, qui partirent ventre à terre, secouant rudement le carrosse sur les pavés anguleux et inégaux.

Au bout de peu d'instants, la voiture roula plus mollement, sur un terrain plat et uni.

On était sorti de la ville, et on courait à fond de train sur l'une des grandes routes qui se dirigent, depuis Toulouse, vers l'intérieur de la France.

Pendant trois quarts d'heure, l'allure des chevaux ne se ralentit pas un instant.

Des tourbillons de poussière jaillissaient sous les roues et enveloppaient le carrosse dans des nuages de poussière opaque.

Aucune parole ne s'échangeait entre l'inconnu et M""" Clodion.

Le jeune homme s'absorbait sans doute dans une préoccupation profonde et comptait les minutes, qui lui paraissaient longues comme des siècles.

Quant à la vieille femme, il est hors de doute qu'elle supputait dans son esprit les bénéfices qui ne pouvaient manquer de résulter pour elle de l'expédition de celte nuit.

Soudain une brusque secousse vint arracher l'inconnu à sa rêverie et M"° Clodion à ses calculs.

Puis les cahots recommencèrent.

Le carrosse venait de tourner à gauche.

Il avait quitté la grande route pour se jeter dans un chemin de traverse fort mal entretenu.

Les roues tombaient d'ornière en ornière.

L essieu craquait et gémissait.

fiJons, dit alors l'iacouau, allons vile !... El maiuluuaiil. iihis qtii' jamais, silence I (P. oUU.

Tout Téquipage, onlin, metunvail Jo se (lislotjucr, au grand cllVoi de M"" Clodion.

Mais, sans doute, le cocher comprenait aussi bien que son maître combien il était urgent d'arriver sans relard, car il ue modérait jxun! la marche impétueuse de sou attelage écumant.

Enfin le carrosse s'arrêta.

LIV. (i;!. — XAVIKR DE MONTÉI'IN. — LES MYSTÈUES DU PAUIS-ltOYAL. — tD. J. ROLFF. ET C"^. LIV. 63.

bête, mais il n'était point nécessaire Je faire autant de bruit tout à l'heure.

Le chien leva sa grosse tète et lécha les mains de celui qui venait de lui parler ainsi.

M"" Clodion se sentait complètement rassurée.

Le jeune homme continua :

— Maintenant, Fidèle, allez coucher!...

Et il fit un geste que le chien comprit sans doute, car il se releva aussitôt et s'éloigna du même côté par lequel il était venu.

— Nous en voilà débarrassés, dit alors le jeune homme à M""' Clodion ; mais il est possible que les aboiemejtits de cette maudite bête aient donné l'éveil, et je crois prudent d'attendre quelques minutes avant de nous approcher du château.

La vieille femme fit de la tête un sig^ne aftirmatif.

L 'émotion qu'elle venait d'éprouver un instant auparavant lui avait momentanément enlevé l'usage de la parole.

Son compagnon la fit entrer dans un taillis où il la suivit, et tous deux, l'oreille au guet, silencieux et immobiles, attendirent pendant cinq minutes.

Aucun bruit ne se fit entendre.

Tout resta calme, dans le parc et aux alentours du château.

— Allons, — dit alors l'inconnu. — allons vitcl... et, maintenant plus que jamais, silence... silence...

Nos personnages se remirent en marche.

Ils allaient doucement, retenant leur haleine, évitant de froisser les feuilles sèches, côtoyant le mur d'enceinte aim de rester dans l'ombre et de ne pas être trahis par les clartés révélatrices de la lune.

Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la façade du château.

Cette construction grandiose et quasi princière étalait aux regards tous les trésors de son architecture.

Un large perron, à marches de pierres polies et à balustres de fer capricieusement ciselés, conduisait par une double rampe aux trois portes cintrées du vestibule.

De gigantesques caryatides supportaient sur leurs robustes épaules le balcon du premier étage.

Autour de chacune des fenêtres s'enroulaient des ornements sculptés dans la pierre avec une délicatesse infinie et digne du ciseau de Jean Goujon.

Des sirènes accouplées arc-boutalont leurs corps fantastiques pour

LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL oOl

former le cintre des mansardes qui faisaient saillie sur un toit de briques à girouettes armoriées.

M""" Clodion n'eut que le temps de jeter à toutes ces merveilles un coup d'œil rapide.

Sou guide l'entraînait déjà.

Le jeune homme et la vieille femme tournèrent autour du château et arrivèrent à une issue si bien cachée dans la muraille qu'il fallait la connaître pour se douter qu'elle existât.

Les panneaux grisâtres et vermiculés de la porte imitaient la pierre de taille et se confondaient avec elle.

A l'aide d'une seconde clef, le jeune homme ouvrit cette porte ; mais, quand M.""" Clodion et lui eurent pénétré dans l'intérieur, il ne la reforma qu'à demi, sans doute afin de ménager les moyens d'une retraite facile et prompte.

Derrière cette porte, il y avait un couloir obscur.

Au bout de ce couloir se trouvait un escalier étroit et rapide.

En haut de cet escalier,le jeune homme appuya le doigt sur un ressort.

Un panneau de boiserie glissa sur lui-même comme par enchantement, découvrant un espace assez large pour qu'une personne de grosseur moyenne y put passer en s'y présentant de prolll.

La vieille et son compagnon se trouvaient alors dans un large corridor, ou plutôt dans une galerie faiblement éclairée par deux lampes posées sur des supports, à chacune des extrémités de celte galerie.

A droite et à gauche s'ouvraient de hautes et larges portes.

Il y en avait douze de chaque coté, en tout vingt-quatre.

Entre chacune de ces portes de grands portraits de famille, tous blasonnés et magnifiquement encadrés, remplissaient les panneaux.

On distinguait vaguement, dans la pénombre, les sauvages liaures des chevaliers bardés de fer, les visages solennels des procureurs généraux et des présidents à mortier, et les corsages aristocratiquemenl empesés des aïeules belles et laides du marquis de Roqueverde alors vivant.

L'inconnu se tourna vers sa compagne.

Il ne lui adressa pas un seul mot, mais il appuya un doigt sur ses lèvres, et sa physionomie, tandis qu'il faisait ce geste, avait une éloquence bien supérieure à toutes les recommandations du monde.

En même temps, il retira l'un de ses pistolets du ceinturon de son épée, il l'arma eu étouffant le bruit de la détente, et il marcha sur la pointe du pcid, tenant à la main ce pistolet prêt à faire feu.

L'épouvante, un instant dissipée de M"^ Clodion, était revenue de plus belle et atteignit son paroxysme.

Elle perdait à demi la tête, et cependant, par instinct, elle se conformait aux précautions qu'elle voyait prendre a son guide.

Ce dernier s'avança jusqu'à l'extrémité de la galerie, du côté gauche.

Il ouvrit l'un des battants d'une grande porte sculptée et dorée.

Il prit M"^ Clodion par le bras, il la fit entrer avec lui, il referma la porte et poussa un verrou intérieur.

— Nous touchons au bat, — lui dit-il alors à voix basse; — jusqu'à présent tout va bien... Attendez-moi là, je reviens à l'instant.

Page 1