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LA CHAMBRE DE LA MARQUISE

Tout en prononçant les paroles qui terminent le précédent chapitre, l'inconnu disparut dans une seconde pièce qui faisait suite à celle dans laquelle se trouvait M""" Clodion.

La vieille femme, fort contrariée de rester seule, dut cependant faire de nécessité vertu, et attendre patiemment que son étrange guide jugeât à propos de venir la prendre.

Quelques rayons lumineux, arrivant de la chambre voisine par une porte entre-bâillée, permettaient de distinguer les objets.

M"" Clodion se laissa tomber sur l'un des fauteuils du petit salon d'attente qui lui servait d'asile, ou, si on l'aime mieux, de prison.

Puis elle se livra à une série de réflexions peu agréables sur la situation dans laquelle elle se trouvait par sa faute.

Elle évoqua tous les dangers, réels ou prétendus, de cette situation. Elle les agrandit encore dans son esprit troublé, et elle regretta amèrement d'avoir cédé à la soif du gain et de s'être jetée, la tête la première, au milieu d'une intrigue terrible dont elle ne sortirait peut-être pas saine et sauve.

Sans aucun doute, en ce moment, M"'* Clodion aurait donné, et de grand cœur, pour se retrouver dans son logis de la rue Ribaude, non seulement l'or qu'elle avait reçu et celui qui lui restait à recevoir, mais encore quelques vieux louis, lires du trésor amassé par elle et soigneusement enfoui dans une cachette introuvable.

?^iais, encore une fois, il n'y avait pjlus à reculer, et il fallait accepter toutes les conséquences de l'imprudence commise.

M"" Clodion fut arrachée par un bruit soudain à cesréilexions sinistres.

Elle tressaillit de tous ses membres, puis elle prêta l'oreille afin do chercher à se rendre compte de la cause et de la nature de ce bruit.

C'étaient des gémissements sourds; c'étaient dos cris étoulîés.

Celui ou celle qui poussait ces cris et ces gémissements obéissait, à coup sûr, à une torture plus puissante que sa volonté.

Sans doute, la douleur physique brisait le corps avec une telle énergie qu'aucune force humaine ne pouvait condamner cette douleur à rester muette.

En ce moment, l'inconnu rentra dans la première pièce.

Si la demi-obscurité n'eût point empêché de distinguer son visage, M""" Clodion eût été épouvantée de sa pâleur.

De grosses gouttes de sueur ruisselaient une à une sur son front livide et contracté.

Il s'arrêta en face de M™° Clodion.

— Vous entendez? — fit-il d'une voix tellement émuo, qu'elle en était presque indistincte.

— Oui, — répondit la vieille femme.

— Et vous êtes prêle?...

— Oui.

— Alors, venez...

Et il fit quelques pas en avant.

Mais au moment d'atteindre le seuil de la seconde porte, il s'arrêta et se retourna.

— Ecoutez... — balbutia-t-il.

— Eh bien?

— Je vous ai dit, avant de quitter Toulouse, qu'il fallait me répondre c.i} la vie de la mère et aussi de celle de l'enfant... Vous vous en ?ouvonez, n'est-ce pas?...

— Je me souviens que je vous ai promis démettre en odu^tc toutes les ressources de la science... Ce qui se peut faire humainement, je le ferai : mais je ne réponds de rien au delà.

— En entendant ces paroles, l'inconnu pâlit encore sous sa pâleur. Il saisit le poignet de M"" Clodion. et. le serrant comme dans unétau

avec une force convulsivè , il reprit :

— Eh bien, répondez-moi de la mère, au moins... jurez que vous sauverez la mère...

— Oui... oui... — sWria M"*" Clodion, qui croyait sentir sonpoignot

se brissr sous la pression terrible de la main du jeune homme, — je la sauverai... je le jure...

— C'est bien, — ditrinconnu enlâchantla vieille femme. — N'oubliez pas que cette vie, il me la faut, et que la vôtre m'en répond... Aussi vrai que je vous tiens en mon pouvoir, aussi vrai que je me nomme le comte Henri de Maugiron, si vous laissez mourir celle que vous allez soigner... vous mourrez !...

M""' Clodion frémit.

Elle venait, pour la première fois, d'entendre prononcer le nom de son g-uide, et ce nom était célèbre dans toute la province pour les actes de violence terribles et impunis auxquels s'était bien souvent livré celui qui le portait.

D'ailleurs, il y a des accents qui ne se trompent point.

A la manière dont le comte de Maugiron venait de parler, la vieille femme était certaine que, le cas échéant, il exécuterait sa menace.

La situation se compliquait, comme on voit.

De quelque côté que M""" Clodion se tournât, il y avait pour elle un danger.

Elle aurait donné, non plus quelques louis, mais tout ce qu'elle possédait, pour se trouver bien loin de ce château maudit.

Ses dents s'entre-choquaient et ses instruments de chirurgie se heurtaient avec un bruissement métallique.

11 y eut deux ou trois secondes de silence.

— Yencz, — dit ensuite le comte, — venez, et que votre main ne tremble point, caria mienne irait droit au but, et au bout de la mienne il yamonépée.

Puis après avoir murmuré la dernière menace contenue dans ces paroles sinistres, il reprit, mais plus doucement, le bras de M"' Clodion et l'introduisit dans la seconde pièce.

Rien ne se pouvait voir de plus jeune, de plus frais, de plus coquet, et en même temps de plus somptueusement riche que cette chambre à coucher, toute tendue de soie blanche, sur laquelle serpentaient des touffes de roses et de chèvrefeuille brodées à Faiguille.

Le lit était à baldaquin, drapé de soie pareille à celle de la tenture.

Les colonnes dorées de ce lit formaient un déhcieux mélange de grappes de fleurs et de petits amours ailés.

Une pendule et des candélabres en porcelaine de Sèvres, pâte tendre, devançaient en quelque sorte la mode et faisaient pressentir les élégantes et gracieuses fantaisies que devaient un peu plus tard inventer les artistes de cette époque pour les maîtresses de Louis XV.

Dorriùru celle porte, il y a uu homme eudormi. (P. oOI.)

Une lampe d'albâtre, suspendue au plafond par une chaîne d'argent, éclairait toutes ces merveilles de sa lueur douce et voilée.

Et cependant, par l'un de ces contrastes étrangles dans lesquels semble se complaire le hasard ironique, cette chambre cliarmante était une chambre de tortures et presque d'agonie I...

Ce lit coquet, cette couche parfumée et voluptueuse, qui semblait

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JJOG LES MYSTÈRES DU PAEAIS-ROYAL

a|)})eler les amours et sourire aux plaisirs, élail un lit de souffrance, une couche de douleur.

Une jeune femme, dans tout le désordre d'une nudité presque complète, tordait sur les draps de toile de Hollande son beau corps aussi blanc qu'eux.

Ses grands cheveux, d'un noir d'ébène, ruisselaient autour d'elle et tranchaient violemment sur la blancheur éclantante de sa poitrine et de ses épaules.

De brusques tressaillements agitaient par instants les membres délicats de cette femme.

Alors elle rassemblait de ses deux mains les draps de son lit, elle les approchait de sa bouche, et, afin d'étouffer ses ciùs, elle les mordait avec une violence convulsive.

C'était vainement, — '■ et, malgré tout, les gémissements étoulfés que nous avons entendus déjà se faisaient jour de nouveau.

M""" Clodion s'approcha vivement du lit.

Elle appuya sa main sur les flancs gonflés de la jeune femme, et, après une ou deux secondes d'examen, elle lui dit d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre douce et caressante :

— Allons, madame, du courage. Vous n'avez plus qu'un instant à souffrir, et tout à l'heure tout ira bien...

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