‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 74 sur 183 · MAUGIRON · texte numérisé non relu

MAUGIRON

Un instant de calme succéda à la crise terrible qui venait de torturer la jeune femme.

M. de Maugiron protita de ces quelques secondes de répit.

Il reprit M'"° Glodion par le bras et l'entraîna jusqu'auprès de l'embrasure de l'une des fenêtres.

— Eh bien? — lui demanda-t-i! louî bas.

— Quoi? fit la vieille femme.

— Maintenant- que vous avez vu, que pensez-vous?

— • J'cSpî'TO...

— Beaucoup?... — murmura le comte vivement et avec bonheur.

— Oui, beaucoup...

— Pour la mère et pour l'enfant ?

— Pour l'un et pour l'autre; la mère est jeune et forte, je jurerais que tout ira bien.

Ces pai'oles causèrent une joie si vive à celui à qui elles étaient adressées, qu'il oublia l'abjection de la vieille femme jusqu'au point de lui prendre la main et de la lui serrer.

— Oh I — murmura-t-il, — ■ faites ce que vous venez de me promettre... sauvez-lcL^ tous les deux, et ma reconnaissance envers vous n'aura pas de bornes, vous en aurez la preuve...

Le sourire de la cupidité entr 'ouvrit les lèvres flétries de M"" Clodion.

Elle hocha la tète à deux ou trois reprises, et elle se préparait à répondre.

Mais un nouveau gémissement de la jeune femme vint interrompre l'entretien de nos deux personnages.

M""" Clodion fit un mouvement pour retourner auprès du ilL.

Le comte l'arrêta.

— Un mot encore... — • murmura-t-il à son oreille.'

— Lequel?

— Vous voyez cette porte...

Et il indiquait une large porte à panneaux dorés pratiquée dans le côté gauche de la chambre et fermée seulement par un petit verrou incapable d'opposer une résistance sérieuse à un eiïort vigoureux.

— Je la vois... — répondit M""" Clodion.

— Eh bien, c'est là qu'est le danger...

— Comment?

— Derrière cette porte, il y a un homme endon::i... La vieille femme lit un brusque haut-le-corps.

— Un homme ! — répéta-t-elle avec effroi.

— Le mari.

— Ah!

— Un cri imprudent, le plus léger bruit, peuvent lui donner l'alarme... Alors il s'éveillera... il voudra entrer... il entrera... et cette chambre deviendra le théâtre d'une scène terrible et sanglante, car l'un de nous deux, lui ou moi, n'en sortira pas vivant...

Et comme s'il eût voulu, par un fait matériel, donner une force nouvelle aux paroles qu'il venait de prononcer, le comte de Maugiron tira du fourreau son épée qu'il posa sur un fauteuil, à côté de ses pistolets tout armés.

— Mon Dieu!... mon Dieu!... — balbutia M"'" Clodion, dont l'épouvante grandissait, — mon Dieu!... comment donc faire?...

— Redoublez de précautions... — n''[)ondit le comte; — agissez

aussi promptemenl que faire se pourra, et surtout, aussitôt que tout sera terminé, étouffez les cris de l'enfant.

— Je réponds de moi. — dit M"" Clodion. — Mais cette dame?...

— Soyez tranquille, cette dame connaît le danger, elle sera courageuse, et, dût-elle en mourir, elle ne criera pas...

La jeune femme, en effet, se tordait sur le lit comme un serpent, mais elle ne poussait pas un cri.

Elle parvenait même, en s'imposant une violence héroïque, à dominer ses gémissements.

— Ah! — murmura M"*^ Clodion. — le moment est arrivé!...

Laissons M""" Clodion en train d'accomplir la terrible besogne que lui imposait son état, et expliquons en peu de mots la situation de deux des nouveaux personnages que nous venons de mettre en scène.

Cette histoire est très simple, par conséquent elle sera très courte.

Henri de Maugiron, cavalier accompli de sa personne, fort grand seigneur et possesseur d'une fortune considérable, jouissait, dans la province entière, de la renommée la plus détestable qu'il fût possible d'imaginer.

Il suffisait de prononcer son nom pour soulever aussitôt un véritable ouragan de clameurs accusatrices.

— C'était, disait-on de toutes parts, un cœur gangrené et une âme perdue, en qui les plus damnablesdes sept péchés capitaux s'étaient donné rendez-vous.

Il était joueur comme les cartes.

Colère jusqu'à la fureur.

Buveur plus que les templiers, de bachique mémoire.

Libertin. . . oh! libertin comme un coq ou comme un satvre.

Pour un mot, pour un geste, pour un regard, souvent pour moins encore, il mettait l'épée à la main et tuait son homme, six fois sûr sept, en moins de quatre minutes.

Il adorait le scandale et semblait vouloir se faire un trophée de ses vices, un diadème de ses mauvaises actions.

Il séduisait les filles pour en faire les instruments de ses plaisirs.

Il embauchait les garçons pour les rendre compagnons de ses débauches et complices de ses orgies.

Bref, nous le répétons, il était entouré de l'animadversion publique et redouté à l'égal du feu.

Voilà ce qu'était Je comte Henri de Maugiron, ou plutôt, voilà ce qu'il avait été, car, un beau jour, tout cela changea.

Le comte abandonna tout d'un coup ses désordres, ses maîtresses, ses amis, ses flatteurs; il cessa d'étonner Toulouse par ses profusions insensées, par ses excentricités scandaJeuses.

Sa vie devint si régulière que le plus farouche censeur n'eût rien trouvé à y reprendre.

— D'où provenait celte conversion subite et si peu prévue?

Personne ne le devina.

On cria au miracle.

C'en était un en effet.

Les curieux ne surent à quoi l'attribuer.

Nous, mieux informé, disons que l'amour, ce roi tout-puissant qui règne sur les maîtres du monde, venait pour la première fois de s'em[>arer du cœur de Henri, qu'il avait par sa seule présence régénéré et purifié.

Le comte de Maugiron aimait.

Il aimait d'une tendresse chaste et profonde une jeune fille digne d'inspirer un pareil amour.

Henriette de Lansac, tel était le nom de cette jeune fille, appartenait à une famille tout aussi noble et tout aussi riche que celle de M. de Maugiron.

-Henriette partagea de toute son âme la tendresse qu'elle inspirait.

L'avenir de ces deux jeunes gens semblait tracé d'avance, et, certes, il était bien facile.

Ne devaient-ils pas trouver dans une union convenable de tout point un bonheur à peu près certain ?

Mais quels sont les parents qui n'ont pas, plus ou moins, la prétention de disposer de la vie de leurs enfants, et de leur arranger un avenir à leur guise!

Les parents d'Henriette ressemblaient à tous les autres.

Le comte de Maugiron fit officiellement la demande de la main de la jeune hlle.

Sa déplorable réputation l'avait devancé I

On ne se dit pas que les folies de sa jeunesse étaient un gage de sécurité pour son âge mûr.

On oublia que les ex-mauvais sujets font presque toujours les meilleurs maris.

Enfin on ne tint aucun compte de l'amour d'Henriette, amour qui, cependant, parla par des larmes éloquentes et par un muet désespoir.

M. de Maugiron fut évincé.

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Il le fut de façon à ne conserver aucun espoir, et comme on redoutait les emportements de son caractère fougueux, surexcité encore par sa passion contrariée, on résolut d'élever entre Henriette et lui une infranchissable barrière...

On maria la jeune fille.

On la jeta dans les bras du marquis de Roqueverde, un gentilhomme noble comme le roi et loyal comme son épée, mais dont les soixante ans sonnés et les moustaches grises contrastaient étrangement avec les dixhuit ans et les cheveux noirs d'Henriette.

La malheureuse enfant savait qu'aucune résistance n'était possible en face de l'inflexible volonté de son père.

Elle se résigna.

Elle fit mieux.

Elle" s'efforça de cacher ses larmes et elle se jura à elle-même d'être une épouse sans reproches.

M. de Maugiron, désespéré, voulut essayer, sinon d'oubher, du moins de se distraire.

Il se rejeta à corps perdu dans les plus profonds bourbiers de la plus fangeuse débauche.

Il renoua tous lesliens qu'il avait rompus quelque temps auparavant.

Il fit de son hôtel et de son château un tripot et un mauvais lieu.

Jour et nuit les chants de l'orgie et les cris de Fivresse retentirent là où Henri avait rêvé de savourer les délices d'un amour pur et partagé.

M. et M""" de Lansac s'applaudirent de toute leur âme de n'avoir point abandonné leur fille à ce misérable perdu de débauches, et ils dormirent dans la paix de leur conscience.

Pauvres gensl...

Ils ne soupçonnaient point que c'étaient eux seuls qui venaient de rendre au vice cette proie que lui avait arrachée l'amour!...

Hélas ! le monde est plein de ces aveugles qui font le mal sans le savoir et qui s'applaudissent de ce qu'ils ont faiti

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