AMOUR BRISÉ. AMOUR RENOUÉ
M. et M""" de Lansac ne perdaient pas une seule occasion de prononcer devant leur fille, devenue la marquise Henriette de Roqueverde, le nom exécré de Henri de Maugiron, et ils ne manquaient jamais aussi
LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL oïl
d'accoler à ce nom les épithètes les plus méprisantes, et de l'enlourer d'anecdotes scandaleuses au sujet de la vie dissolue et désordonnée que menait TIenri.
Henriette prêtait l'oreille à ces récits, et ne répondait jamais.
Seulement une pâleur plus grande que de coutume envahissait son front tandis qu'elle écoulait, et le lendemain matin ses paupières rougies et ses yeux entourés d'un cercle bleuâtre témoignaient qu'elle avait pleuré pendant la nuit.
La malheureuse enfant s'efforçait d'oublier, et n'y pouvait point parvenir. Plus on voulait jeter en son cœur un levain de haine et de mépris, plus elle comprenait que son cœur restait plein d'amour.
Le marquis de Roqueverde n'était point jaloux.
A vrai dire, il ignorait la mutuelle tendresse de M. de Maugiron et d'Henriette. Il avait d'ailleurs une confiance absolue dans les principes ef dans les vertus de sa jeune femme. Mais il aurait suffi que l'étincelle du moindre soupçon vint à tomber dans son âme, pour y allumer un incendie dont les ravages seraient terribles. M. de Roqueverde appartenait d'aillem's à cette race d'hommes taillés dans le granit et coulés en bronze, qui ne transigent avec aucune faiblesse, et ne pardonnent point à une trahison dont ils ont la preuve.
Deux ans s'écoulèrent ainsi.
Henriette dépérissait de jour en jour et s'éteignait en quelque sorte. Liltéralementonlavoyailmourir, quoique sa beauté n'eût jamais paru plus éclatante. Ses grands yeux brillaient d'uu éclat étrange et presque insoutenable, ses joues pâlies offraient je ne sais quoi d'immatériel et de céleste.
Les plus savants docteurs des plus savantes Facultés du Midi ne pouvaient deviner quel mal inconnu minait ainsi sourdement chez Henriette les sources de la vie.
Ce mal, c'était la fièvre mortelle d'un amour inassouvi.
Sans une circonstance que nous allons raconter, l'agonie de M"" de Roqueverde ne se serait guère prolongée, et la pauvre jeune femme aurait reçu du ciel la palme de la douleur et du sacrifice.
Mais le hasard, ou plutôt quelque démon malfaisant en avait ordonné tout autrement.
Un beau jour, arriva à Toulouse une bande de comédiens ambulants, incarnation grotesque du Roman cojnique de Searron.
Ces balaiHus installèrent une baraque immense, moitié planches et moitié toile.
Une moitié de celte construction improvisée formait la scène et les coulisses du lliéàtre.
L'autre moitié était réservée aux spectateurs.
Il y avait des espèces de loges à pou près fermées pour la partie aristocratique du public, et des banquettes nullement rembourrées pour le populaire.
Les représentations de ces histrions nomades commencèrent, et furent accueillies tout d'abord par un éclatant succès.
Sans doute les farces étaient réjouissantes et les comédiens passables, car le petit peuple, puis la bourgeoisie, puis enfin la haute société envahirent le modeste théâtre.
Bientôt il devint de mode de se montrer pendant une heure dans la baraque de planches et de toile, comme aujourd'hui l'on se fait voir à l'Opéra ou au Théâtre-Italien,
Le marquis de Roqueverdc, espérant combattre par des distractions de toutes sortes l'anéantissement progressif de sa femme qu'il adorait, voulut absolument la conduire à ce qu'il appelait la. pa?'ade.
Henriette résista d'abord.
Un tel amusement lui répugnait par sa trivialité.
Cependant, de guerre lasse, elle céda; elle s'habilla avec une simplicité quasi monastique, et elle suivit son mari.
Au moment où le marquis et sa femme venaient de descendre de voiture devant la porte du théâtre, un grand carrosse, tout doré et attelé de quatre chevaux, arrivait avec une vitesse extrême et un fracas assourdissant, et s'arrêtait précisément en face de M. de Roqueverde et de sa femme.
Dans ce carrosse il y avait trois personnes.
Deux femmes et un jeune homme.
Les femmes, fort belles assurément, affichaient dans le laisser-aller de leur pose, dans la hardiesse provoquante de leurs regards et l'impudeur de leur folle toilette, affichaient, disons-nous, leur profession de prêtresses de Vénus.
Leur compagnon portait ses vêtements de gentilhomme avec un débraillé cynique.
Une ivresse, qui n'était point celle de l'amour, mettait dans ses yeux des flammes incertaines et colorait ses joues d'un incarnat foncé.
Ce libertin, ivre de vin et de débauche, qui descendit en chancelant de son carrosse entre deux courtisanes et qui trébucha sur le seuil du théâtre, était Henri de Maugiron.
Henriette était encore là, appuyée au bras de son mari que la curiosité avait retenu.
Henri, ne partez pas, vivez, vivez, car je vous aime I... (P, 520.)
Dans le premier moment, elle ne comprit pas de quelle nature était al scène à laquelle elle assistait.
Mais, au bout d'une seconde, la lumière se fit dans son esprit. Elle reconnut Henri. Elle devina la profession des deux compagnes de cet homme qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait tant encore.
Tout le sang de son corps reflua vers son cœur.
Elle sentit que la terre vacillait autour d'elle, et elle serait tombée à
Liy. 6"). — XAVII:B de MONïÉPIN. — les mystères du PALAIS-UOVAL. — ÉD. J. ROIFF ET C'f L1V.65
la renverse si elle ne s'était appuyée à Tun des poteaux de bois de la porte.
— Oh! je vous remercie, mon Dieu! — murmura-t-elle, — je vous remercie de me l'avoir montré ainsi, car maintenant je ne puis plus l'aimer I...
Henri, malgré son ivresse presque complète, reconnut la marquise.
Il recula comme foudroyé, et volontiers il eût donné dix années de sa vie pour pouvoir disparaître englouti dans les profondeurs de la terre.
Henriette avait rapidement repris ses forces.
— Entrons, — dit-elle à son mari qui ne s'était aperçu de rien, entrons vite.
Et elle l'entraîna dans le fond du théâtre.
Quand M. de Maugiron revint au sentiment de sa situation, la marquise n'était plus là.
Henri fut pris contre lui-même d'un violent accès de rage, mêlé de profond désespoir.
H venait de comprendre que tout ce qu'il avait fait pour s'étourdir et pour oublier n'avait servi de rien.
Vainement s'était-il roulé dans les plus fangeux bourbiers.
Il avait ruiné son corps et sali son âme, sans atteindre au but qu'il se proposait.
Il chassa avec colère et avec dégoût les filles qu'il avait amenées, et à son tour il entra au théâtre.
Nous affirmons qu'il ne restait plus trace en ce moment de lïvresse qui dominait M. de Maugiron si peu de minutes auparavant.
Une pâleur livide et presque cadavéreuse avait remplacé sur son visage les teintes ardentes allumées par le vin.
Ce n'était plus l'horreur et le dégoût que devait inspirer le malheureux jeune homme, c'était une profonde pitié!
Il n'eut pas besoin de chercher des yeux Henriette.
Son regard, comme s'il eût été invinciblement attiré par une puissance magnétique, alla droit à la loge où se trouvait M°' de Roqueverde.
Par un effet pareil, par un magnétisme semblable, les yeux de la marquise étaient tournés du côté de Henri.
Au moment où ces deux rayons se croisèrent, les deux anciens amants tressaillirent. On eût dit qu'une étincelle échappée de la roue électrique vtiuait de les frapper en même temps.
Henriette voulut détourner la tête.
Elle n'y parvint qu'après avoir constaté la pâleur et Fémotion de Henri et aussi que maintenant il était seul.
Par une sublime intuition que Dieu n'accorde qu'aux âmes d'élite et aux cœurs féminins les mieux doués, Henriette comprit tout ce que son amant avait souffert et souffrait encore ; elle devina que le ^•isag•e rieur et aviné du débauché n'était que le masque d'une douleur infinie.
Elle se sentit aimée d'un amour égal au sien et elle en éprouva une joie immense, sorte d'amère volupté qu'elle se reprocha du fond de l'âme, mais en vain.
Ainsi, nous le répétons, par un caprice étrange du hasard ou d'un démon railleur, cela même qui devait désunir plus que jamais les deux cœurs, les enla(;ait au contraire dans des liens indestructibles.
Longtemps avant la fm du spectacle, Henriette demanda au marquis de la reconduire à son hôtel.
M. de Maugiron les suivit de loin, à pied, jusqu'à la porto qui se referma sui* eux.
Un nouveau changement venait de se faire dans la vie de ces deux jeunes gens, que Dieu avait créés l'un pour l'autre et que les hommes avaient séparés.
A partir de ce moment. Henriette, terrassée par l'amour, ne devait plus lutter contre elle-même; elle allait désormais sans résistance abandonner son âme au torrent qui l'entraînait.
Quant à Henri, il rompait sans retour avec les tristes joies et les honteux plaisirs de la débauche.
Il allait opérer en lui-même une nouvelle régénération morale et redevenir pur par l'amour et pour l'amour.
Hélas! la catastrophe approchait!...
Deux mois environ après les faits que nous venons de raconter, le marquis de Roqueverde partit inopinément pour l'Espagne, où l'appelaient des affaires importantes.
Il s'agissait d'une succession considérable à recueillir.
Un parent éloigné du marquis, fixé à Madrid depuis vingt-cinq ans, venait de mourir, laissant sa fortune entière au mari d'Henriette.
Cette fortune, disons-le en passant, équivalait à plus d'un million.
Cela valait la peine de se déranger.
Donc, nous le répétons, le marquis quitta la France, laissant sa femme installée en son château de Roqueverde.
Son absence ne devait d'abord durer que quelques semaines: des circonstances imprévues firent qu'elle se prolongea bien davantage.
ol6 LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
Introduisons nos lecteurs clans le château et auprès de la jeune femme, huit jours après le départ du marquis.
Il était un peu plus de onze heures du soir.
A une journée brûlante avait succédé une nuit lourde et orageuse.
Pas un souffle d'air ne faisait frissonner les branches endormies des grands arbres.
Des nuées épaisses, immobiles et cuivrées, couvraient entièrement le ciel et mettaient un épais voile entre la terre et la pâle lueur des étoiles. Par instants, des éclairs éblouissants et silencieux déchiraient ce manteau de ténèbres.
Alors, et pendant l'espace d'une demi-seconde, le firmament ressemblait à une coupole embrasée et éblouissante.
Puis l'éclair s'éteignait, et l'obscurité, victorieuse, n'en paraissait que plus compacte.
Sous la pression de cette atmosphère étouffante, les fleurs et les feuillages laissaient s'échapper des parfums enivrants qui flottaient dans l'air saturé d'électricité.
Celait une nuit tout à la fois de terreur et d'amour.
Une lampe de nuit placée sur un guéridon dans un des angles de la chambre d'Henriette, répandait une lueur faible et incertaine.
La jeune femme ne pouvait dormir.
Enveloppée d'un long peignoir blanc, et accoudée à la balustrade de pierre du balcon, derrière les jalousies abaissées, elle se sentait en proie à un trouble étrange, à une langueur inconnue.
A son insu, peut-être, son âme s'abandonnait mollement à des pensées d'amour.
— Mon Dieu ! — se disait-elle, qu'ils ont été cruels, ceux qui m'ont fait une existence de tristesse, de chagrins, d'ennuis, au lieu de la vie heureuse et charmante à laquelle j'ai dû croire un instant ! Qu'ils ont été cruels !
u Combien je maudis ce nom que je porte! Combien je maudis ce rang et cette richesse qu'on m'envie !
(( Que ne suis-je l'une des humbles filles d'un paysan, d'un laboureur obscur!
« Pour celles-là, du moins, le bonheur est possible !
« Si elles aiment, elles peuvent donner leur vie à celui à qui déjà elles ont donné leur âme...
« On ne les jette pas dans les bras d'un vieillard, on n'ordonne pas à
LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL ol7
leur cœur de se taire et de ne plus battre, elles n'entendent point insulter lâchement chaque jour l'homme dont elles ont fait leur dieu.
« Elles sont heureuses!... oh! bien heureuses!...
« Henri, je ne t'appartiendrai jamais, mais mon âme est à toi...
« A toi sont toutes mes pensées !
« Oii es-tu?
« Pourquoi Dieu n'a-t-il pas permis que tu sois là, près de moi... près de moi sans cesse? Pourquoi Dieu n'a-t-il pas permis que je sois ta femme... ta femme dévouée et lidèle?
« Comme je t'aurais aimé! comme je t'aimerais! comme je t'aime!...
Ainsi pensait Henriette, et elle s'enfonçait peu à peu dans une rêverie de plus on plus triste et tendre à la fois.
Son cœur battait irrégulièrement et avec force.
Son sein ému soulevait violemment l'étoffe blanche de son peignoir.
Des bruissements confus emplissaient ses oreilles...
Son émotion grandissait de minute en minute et il lui semblait qu'un événement longtemps prévu et longtemps désiré allait se réaliser enfin.
Soudain, elle entendit ou plutôt elle crut entendre un léger biuit derrière elle.
Elle se retourna vivement.
M. de Maugiron était à ses pieds, et l'une des porlii-res, encore agitée, montrait assez que c'était par là qu'il venait de s'introduire dans la chambre.
Le premier mouvement de la jeune femme fut de se rejeter en arrière avec une exclamation détonnement et presque de terreur.
Un geste de Henri, geste douloureux et passionné, la retint à sa place.
— Oh! — murmura-t-cUe... — vous... ici!...
— Oui... moi... — balbutia M. de Maugiron...
— Comment avez- vous osé?
— Que n'oserais-je pas pour me rapprocher de vous!
— Vous ne songez donc point que vous pouvez me perdre !
— Je ne songe à rien, si ce n'est que je vous aime... que je suis ivro, que je suis fou... et que je meurs de ne pas vous voir...
— Imprudent!
— Dites amoureux!
— Mais enfin, que me voulez- vous?...
— Vous entendre... vous regarder... respirer l'air que vous respirez vous-même... voilà tout.
— Eh bien! vous m'avez enlendue... vous m'avez regardée... et maintenant...
Henriette hésita.
— Maintenant: — répéta. M. de Maugiron.
— Vous allez partir, n'est-ce pas?... — reprit la marquise avec un accent de prière.
— Partir!... — s'écria Henri.
— Oui.
— Déjà?
— Il le faut...
— J'arrive à peine.
— Mon ami, je le veux.., ou plutôt, je vous en prie, partez!... ■ — Mais pourquoi?
— Puis je rester ainsi seule avec vous, au miheu de la nuit?
Et tout en prononçant ces paroles. M""" de Roqueverde s'enveloppa plus étroitement dans son peignoir et dans sa pudeur.
M. de Maugiron, qui depuis le commencement de cet entretien, était resté à genoux devant Henriette, se leva tout à coup.
■ — Puisque vous me chassez, — dit-il d'une voix tremblante et d^ns laquelle on devinait des larmes, — puisque vous me chassez.,, j'obéis... je pars...
Et il se dirigea lentement vers la porte.
Ce fut au tour de la marquise de le retenir.
■ — Henri... — dit elle faiblement.
M. de Maugiron s'arrêta.
— Eh bien! — fit-il.
— Nous quittons-nous donc ainsi!... demanda la jeune femme d'une voix suppliante ; — nous quittons-nous, vous le cœur irrité, moi le cœur brisé tout à la fois par mes douleurs et par les vôtres?
Et elle tendit à M. de Maugiron une main que ce dernier ne prit pas.
— Quoi! — s'écria Henriette avec désespoir, — quoi! vous êtes irrité contre moi jusqu'à repousser ma main!
— Autrefois, — murmura le jeune homme, — autrefois, vous m'aimiez... vous me le disiez du moins...
Henriette ne répondit pas.
Mais l'expression de ses yeux levés vers le ciel rendit un éclatant témoignage à cet amour dont M. de Maugiron évoquait le souvenir.
— Tout à l'heure, — continua Henri, — tout à l'heure vous me demandiez ce que je voulais, et je répondais : Je veux vous entendreet
LES -MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL o)9
VOUS voir, voilà tout. Eh bien, Henriette, ne me croyez pas, tout à l'heure je mentais.
— Vous mentiez? — répéta la jeune femme avec stupeur.
— Oui.
— Que vouliez-vous donc?
— Je voulais vous interroger en vous suppliant à deux genoux do me répondre... Je voulais savoir si je dois vivre ou mourir... je voulais apprendre, enfin, si le passé n'est plus qu'un songe... si l'avenir existe pour nous; enfin, si vous m'aimez encore...
Henriette tressaillit.
Sa souffrance était évidente.
— Vous aimer!... — s'écria-t-elle, — vous savez que je ne le poux pas... que je ne le dois pas.... Vous savez bien, enfin, que j'appartiens ta un autre...
— Henriette... Henriette... — reprit le jeune homme en frissonnant, ce n'est pas là ce que je veux entendre de vous et ce qu'il faut que je sache! Pourquoi me parlez-vous de devoir?... pourquoi me parlez-vous d'un autre?... Je vous demande si vous m'aimez encore. Répondez... répondez oui ou non...
Henriette hésita.
Un combat terrible se livrait dans son àme entre le devoir et l'amour...
Elle aurait voulu répondre :
— Non... non... je ne vous aime plus... Elle ne pouvait pas, et elle se taisait.
M. de Maugiron crut que celte hésitation et ce silence étaient des preuves manifestes que le passé, ainsi qu'il venait de le dire, ne pouvait plus être qu'un songe.
Un désespoir amer et qui n'était pas joué se peignit sur ses traits.
— Adieu, alors, — murmura-t-il, — adieu... Ne craignez rien de moi, Henriette... Cotte fois, je m'éloigne, et vous ne me reverrez jamais.
Et tout en prononçant les paroles que nous venons de rapporter, Henri, pour la seconde fois, se dirigea vers la porte. Au moment de l'atteindre, il se retom'na.
— Henriette... — murmura-t-il d'une voix brisée, — quand je ne serai plus, n'oubliez pas tout à fait mon nom, et priez quelquefois pour celui qui vous a tant aimée...
— Mon Dieu!... — s'écria la jeune femme, épouvantée du ton do Henri. — Mon Dieu !... quel projet est le vôtre?,..
— Vous le saurez bientôl... balbutia M. de Maugiron.
— Vous songez à mourir, n'est-ce pas?
— Eh bien!... c'est vrai... — répondit Henri après un instant d'hésitation; je ne puis plus vivre^ puisque vous ne m'aimez plus...
Vaincue par l'accent désespéré avec lequel furent prononcés ces derniers mots, M"" de Roqueverde cessa de résister à la passion qui l'entraînait.
Elle comprit qu'il fallait, d'abord et avant tout, sauver Henri de la résolution fatale qui le poussait au suicide ; qu'il fallait, à quelque prix que ce fût, l'arrêter sur le bord de l'abîme.
L'amour, chez les femmes, aime à revêtir les apparences du dévouement.
Elles se perdent volontiers pour sauver les autres...
0 filles d'Eve, n'y a-t-il point parfois un peu d'égoïsme jusque dans vos sacrifices?
Henriette courut à M. de Maugiron.
Elle l'enveloppa d'un regard où se confondaient l'amour et l'effroi, puis elle murmura, en baissant ses grands yeux pleins d'une tlammo humide, et en devenant pourpre d'émotion et de pudique honte :
— Henri... Henri... ne partez pas... vivez... vivez, car je vous aime?...
M. de Maugiron poussa un cri et devint pâle comme un homme foudroyé par le bonheur.
Mais la réaction ne se fit guère attendre, et bientôt Henri refermait ses bras frémissants sur la marquise éperdue et palpitante.
Là doit s'arrêter notre rôle d'historien.
Toujours est-il qu'à partir de celte nuit, d'enivrantes réalités succédèrent, pour les deux amants, aux platoniques rêveries d'un amour malheureux.
Ges réalités eurent une suite naturelle et prévue.
Deux mois ne s'étaient point écoulés que la marquise de Roqueverde avait une certitude qui lui causa une joie profonde, mêlée d'un immense effroi.
Elle allait être mère?... elle allait donner à celui qu'elle aimait un gage de sa féconde tendresse?
Mais comment cacher au marquis de Roqueverde un événement si
Quel spectacle s'offrit à lui I (P. 528.)
UV. 66. - XAVIER DR MONTÉPIN. - LES MYSTÈRES DC PAUMS-ROYAL. - ÉD. J. ROUFF CT C'e. L.V 6G.
intéressant pour lui, et auquel, cependant, il avait si peu de part?...
Et dans le cas où on ne parviendrait point à le tromper, quelles ne seraient point les suites terribles de sa profonde et légitime colère?
Telles étaient les questions que se posait souvent Henriette dans ses moments de découragement et de tristesse.
Et à ces questions, il n'y avait pas de réponse possible.
Nous avons dit plus haut que des circonstances imprévues devaient prolonger outre mesure l'absence du marquis.
Les affaires de la succession s'embrouillèrent.
Un parent éloigné du défunt se prétendit lésé et entama un procès.
M. de Roqueverdo, piqué au vif par celte attaque inattendue, et irrité de ces prétentions qu'il taxait de mauvaise foi, voulut suivre ce procès lui-même.
Or, en Espagne comme en France, à cette époque comme aujourd'hui, la justice n'a jamais été et ne sera jamais expéditive.
Le marquis écrivit à Henriette pour la prévenir d'un retard dont, nous le savons déjà, elle se consolait facilement.
Bref, les procédures et les plaidoiries se prolongèrent si bien, que M"" de Roqueverde put croire un instant qu'elle aurait le temps d'accoucher avant le retour de son mari.
Cet espoir devait être déçu.
Deux ou trois jours au plus avaient à s'écouler encore jusqu'à la délivrance de la marquise, quand on apporta à cette dernière une lettre qui la fit pâlir et frissonner.
Cette lettre précédait le marquis de vingt-quatre heures et elle annonçait son arrivée pour le lendemain.
Ce fut un coup de foudre.
Heureusement, M. de Maugiron se trouvait au château et put se concerter avec Henriette.
Il proposa d'abord à la jeune femme de quitter le pays à l'instant môme, de fuir ensemble et d'aller cacher dans quelque retraite obscure. à l'un des bouts du monde, leur amour et leur bonheur.
M™" de Roqueverde refusa.
Elle ne put se décider à braver un scandale pareil à celui qui résulterait de sa fuite, et à attacher à sou nom la flétrissure d'un déshonneur public et éclatant.
Henri insista vainement.
La marquise se montra inébranlable.
Elle prit d'ailleurs le seul parti raisonnable dont l'exécution fût possible, facile même^ et présentât des chances de succès.
Ce fut de feindre une assez grave maladie, de se mettre au lit sur-lechamp et de n'en plus sortir qu'après son accouchement.
Henri devait se charger et se chargea en eiïet d'amener mystérieusement une sage-femme au château quand l'heure fatale serait venue. Le lendemain, arriva M. de Roqueverde.
En trouvant la mar(juise malade et alitée, il fut douloureusement surpris, mais aucun soupçon n'entra dans son âme.
Une nature franche et loyale comme l'était la sienne ne doute des autres qu'à la dernière extrémité et en face de quelque preuve éclatante et irrécusable.
Trois jours après le retour de son mari, Henriette comprit, à je ne sais quels mouvements étranges qui se firent au dedans d'elle-même et aux violentes douleurs qui vinrent bouleverser ses entrailles, que le moment décisif approchait.
Par l'intermédiaire d'une femme de chambre qu'elle avait dû mettre dans le secret de sa faute et qui lui était toute dévouée, elle fit prévenir à Toulouse M. de Maugiron.
Nous savons déjà comment ce dernier se mit en mesure de se procurer une accoucheuse, et de quelle façon il parvint à conduire >P^ Clodion au château de Roqueverde.
Nous avons en outre mis nos lecteurs au courant des distributions intérieures de l'appartement d'Henriette, et nous leur avons dit qu'une porte de communication réunissait cet appartement à celui du marquis.
Rejoignons maintenant M. de Maugiron et M°° Clodion auprès du lit de torture où M™" de Roqueverde subissait les crises d'indicibles angoisses qu'elle était forcée de rendre silencieuses.
La malheureuse jeune femme se tordait comme un serpent sous les étreintes d'une douleur surhumaine.
Elle mordait à belles dents les draps de sa couche dont elle déchirait la toile fine comme une charpie à demi brûlée.
De grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front livide, et des larmes tombaient de ses yeux à demi fermés et qui s'entouraient d'une bleuâtre auréole.
On entendait craquer les jointures des membres de la jeune femme, et le bois du lit crier et gémir.
M. de Maugiron cachait sa tête dans ses deux mains pour ne pas voir cette scène d'épouvantable torture.
Toul à coup M"* Clodion fît un geste de triomphe.
Un vagissement, étouffé aussitôt, retentit dans le silence; l'accoucheuse, tenant dans ses bras un enfant, s'avança vers M. de Maugiron :
— Tout est fini... — lui dit-elle tout bas, — c'est une fille...
— Vivante?...
— Et bien portante, comme vous voyez...
— Et la mère?...
— La mère va bien.
— En répondez-vous, maintenant?...
— Oui, j'en réponds, à moins cependant...
— A moins que?...
— A moins que quelque événement imprévu n'amène un danger que je ne prévois pas. Le plus grand calme est nécessaire pour la malade, une révolution la tuerait...
Les paroles qui précèdent avaient été échangées d'une voix sourde et étouffée entre Henri et M"" Clodion.
La marquise fit signe qu'elle voulait voir son enfant.
L'accoucheuse le lui porta.
Henriette serra la petite fille contre sa poitrine et la couvrit de baisers et de larmes.
Et tandis qu'elle l'embrassait ainsi, ses lèvres pâles murmuraient :
— Pauvre enfant que mon sein ne nourrira pas... Pauvre petit enfant d'une faute, toi que la tendresse d'une mère ne pourra protéger que de loin... que Dieu veille sur toi pendant les années de ta jeunesse, pendant ta vie entièrel... Qu'il ne te punisse pas, ce Dieu de justice, du crime que j'ai commis en te donnant le jour... Qu'il t'accorde l'innocence et de chastes amours... Qu'il ne te refuse point, enfin, un bonheur que ta mère n'aura jamais connu!...
Et la malheureuse Henriette levait vers le ciel qu'elle implorait son beau regard noyé de larmes.
Cependant M™' Clodion enveloppa de langes le petit enfant nouveauné.
Elle donna à Henriette tous les soins que réclamait son état, elle prescrivit les précautions à prendre pour le lendemain et les jours suivants; puis, désireuse au delà de toute expression de quitter ce château dans lequel elle ne se sentait point en sûreté, elle se tourna vers M. de Maugiron et lui dit :
— Il ne me reste rien à faire ici, monsieur le comte, et cette chère petite fille a besoin d'une nourrice...
— Je vous comprends, — répondit Henri, — nous partons...
526 LES MYSTf.RES DU PALAIS-UOYAL
L'enfant dont nous venons (le raconlor la naissance devait s'appeler un jour la Fille du Diable,
l'amant et le mari
Après les paroles ôchangées entre Henri et M"^ Glodion, le jeune homme s'approcha du lit de la marquise.
II s'agenouilla à son chevet, et au milieu de ses serments .d'éternelle tendresse, il lui jura de consacrer sa vie entière à l'enfant qui venait de recevoir le jour, il la supplia de se bien soigner pour l'amour de lui, et il lui promit de revenir la nuit suivante.
Ensuite il fit signe à madame Clodion, et tous deux, lui la main sur la garde de son épée, elle tenant entre entre ses bras la petite fille qu'elle emportait, sortirent de la chambre do la jeune femme et gagnèrent l'issue par laquelle ils s'étaient introduits dans le château.
Un instant après avoir franchi le seuil de la porte dérobée, et au moment oii il allait s'engager avec la sage-femme dans les allées du parc, M. de Maugiron se retourna pour jeter un dernier regard sur la façade du château et revoir la fenêtre faiblement éclairée de sa maîtresse.
Chose étrange!...
Il lui sembla que soudain cette lumière diminuait d'éclat, comme si un corps opaque se fût interposé, dans l'intérieur de la chambre d'Henriette, entre la lampe et la fenêtre.
Mais comment cela se pouvait-il faire, et qui donc, à celte heure, entrait dans cette chambre?
M. de Maugiron crut s'être trompé.
Il regarda mieux, espérant se convaincre qu'il n'y avait rien de réel dans le fait que ses yeux constataient.
Vain espoir...
Henri ne se trompait pas.
La lueur avait réellement pâli et voici qu'un cri étouffé, cri d'angoisse et presque d'agonie, traversa l'espace, et vint, comme un coup de poignard, frapper le jeune homme droit au cœur.
Il avait reconnu la voix d'Henriette...
A coup sûr, quelque malheur étrange, imprévu, terrible, était en train de se consommer derrière les murailles muettes du château.
M""" Clodion, elle aussi, avait entendu, et tremblait de tout son corps.
— Allez, — lui dit Henri d'une voix brève et rapide, et qu'une toutepuissante émotion rendait à peine distincte, — sortez du parc, rejoignez le carrosse, regagnez Toulouse... Ne perdez pas un instant, courez... sauvez l'enfant... Je retourne au cbâteau... Je vous re verrai demain. Allez... allez donc vite I...
L'accoucheuse ne se fit pas répéter deux fois cet ordre.
Elle s'enfuit en longeant les murailles, afin de s'orienter plus facilement, et de ne point courir le risque de s'égarer dans ce parc immense. Elle retrouva la petite porte.
Elle suivit le chemin qu'elle avait parcouru avec M. de Maugiron quelques heures auparavant.
Elle aperçut le carrosse, qu'elle rejoignit, et dans lequel elle s'élança, en criant au cocher :
— A Toulouse... et bride abattue. Votre maître vous ordonne de crever les chevaux pour arriver plus tôt... Il y va de vie et de mort.
Le cocher, convaincu que M""" Clodion lui transmettait eu effet les ordres de son maître, fouetta vigoureusement son attelage, qui partit au plus rapide galop, secouant le carrosse à le briser sur les pierres anguleuses du chemin.
En moins d'une heure, grâce à cette allure impétueuse, M"" Clodion descendait de voiture non loin de son logis.
Ajoutons que l'honnête accoucheuse ne se crut décidément en sûreté et à l'abri de tout péril que quand elle eut refermé sur elle, et assujetti à l'aide d'un verrou, la porte de sa petite maison.
L'enfant qu'elle avait emporté poussait des vagissements lamentables.
Rejoignons M. de Maugiron.
Au moment où M"" Claudion disparaissait à l'angle de la première allée, il avait pris son élan vers le château
Haletant, respirant à peine, il avait en quelques secondes franchi les marches de l'escalier qui conduisait au premier étage.
H avait traversé la galerie des portraits de famille, puis l'anticliambre d'Henriette, et là il s'était arrêté, collant son oreille avide contre la dernière porte qui le séparait de la chambre à coucher de la jeune femme.
Mais il n'entendait rien...
Rien qu'un bruit sourd, rapide, irrégulier, qui semblait résonner audedans de lui-même, et qui Tassourdissait en martelant ses tempes.
Ce bruit, c'était celui de son cœur qui frappait à coups redoublés les parois de sa poitrine.
Au bout de quelques secondes, ce bourdonnement confus s'apaisa.
Il devint possible à Henri de percevoir les bruits extérieurs, et alors, tandis que ses cheveux se hérissaient sur son front pâle, alors il entendit.
Et voici quelle phrase terrible vint frapper son oreille à travers la porte fermée :
— Son nom... le nom de votre amant... dites-le-moi... il le faut... je le veux... dites-le-moi... ou je vous tue...
La voix qui parlait ainsi, voix stridente et gutturale, était celle du marquis de Roqueverde.
Aucune réponse ne fut faite à cette demande impérieuse.
— Parlerez-vous!... — reprit le marquis d'une voix plus haute encore et plus menaçante, — parlerez-vous, malheureuse femme!...
Henriette se taisait.
Ce silence était elTrayant.
On entendit M. de Roqueverde frapper du pied avec fureur.
Henriette poussa un gémissement douloureux.
Puis le silence recommença.
Peut-être le marquis venait-il d'accomplir son horrible menace et de tuer la pauvre femme qui s'obslinait à ne point parler.
M. de Maugiron n'y tint plus.
Chancelant, livide, les yeux pleins de flammes et l'épée à la main, il parut sur le seuil de la porte.
Quel spectacle s'offrit à lui !
Henriette, à demi nue et mourante, s'était traînée jusqu'au milieu de la chambre aux genoux de son mari qui lui meurtrissait le poignet droit entre ses deux mains.
Elle semblait près de perdre connaissance, son regard s'éteignait, et sa tête, renversée en arrière, roulait d'une épaule à l'autre.
En apercevant Henri, ses yeux se rouvrirent.
Elle poussa un cri déchirant.
Elle fit un effort pour se relever et courir à lui.
Mais ses efforts la trahirent et elle retomba.
Tout cela s'était passé en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à l'écrire.
Nous savons déjà que le marquis de Roqueverde était un vieillard, et nous avons rendu hommage à la noblesse et à la loyauté habituelles de son caractère.
Alors, il rof,'relta de s'être trop bien vengé. (P. u32.)
Ajoutons que sa haute taille et sou front pâle entouré de beaux cheveux blancs donnaient à son aspect quelque chose de patriarcal.
En ce moment, il n'était plus lui-même.
La fureur décomposait ses traits et le rendait méconnaissable.
— Ah ! — murmura-t-il en lâchant le poignet d'Henriette, — je demandais son nom, et le voilà lui-même... c'est Dieu qui me renvoie I...
Il marcha jusqu'à Henri, qu'il reconnut aussitôt.
UV. 61. — XAVIEII DE JIONTÉPIN. — LES MYSTÈUES DU PALAlS-ItOYAL. — ÉOIT. J. ROUFF ET C". LIV. C7
n?,0 LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
— Vous !... — cria-t-il ensuite avec un rire pareil à celui que doivent avoir les damnés dans l'enfer; — vous, le comte de Maugiron! l'homme perdu de débauches !... l'homme de tous les vices, de toutes les fanges, de toutes les hontes!... l'amant des plus boueuses créatures de la rue Ribaude!... J'aurais dû m'en douter!... Quel autre homme que celui-là était digne de l'amour de la marquise de Roqueverde!...
L'injure, ne s'adressant qu'à lui, aurait glissé peut-être sur M. de Maugiron.
Mais, en même temps qu'elle le frappait au visage, elle atteignait Henriette au cœur.
Il s'écria à son tour, indigné et mcnarant :
— Taisez-vous, monsieur !... taisez-vous!...
L'audace de Henri sembla stupéfier M. de Roqueverde dans le premier moment.
Mais il se remit presque aussitôt, et il reprit :
— Vous osez... misérable!... vous osez me parler ainsi!... vous osez m'imposer silence ! . . .
— J'ose vous dire, interrompit M. de Maugiron, — j'ose vous dire que, s'il y a ici un misérable, c'est vousl... vous, le bourreau de cette femme, vous, rinfàme vieillard qui, après lui avoir fait subir votre horrible amour, l'assassinez sans pitié!...
Une écume blanchâtre vint aux lèvres du marquis.
Il lit un pas de plus en avant...
Il leva la main droite et il la laissa retomber sur la joue d'Henri.
Ce dernier brandit son épée pour frapper le vieillard.
Mais il l'abaissa aussitôt en balbutiant d'une voix étranglée :
— Une arme !... prenez une arme et défendez-vous!... Je ne suis pas un assassin comme vous, moi... un assassin et le bourreau d'une femme!...
M. de Roqueverde était entré dans la chambre d'Henriette avec une épée.
Cette épée gisait sur le seuil à quelques pas en arrière.
Il la ramassa, et il se précipita sur Henri avec une rage furieuse et avec toute l'impétuosité d'un jeune homme.
M. de Maugiron se mit en garde.
Le combat commença.
Henriette avait complètement perdu connaissance.