‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 76 sur 183 · LE JUGEMENT DE DIEU · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT DE DIEU

A quoi bon décrire un duel de plus?

Les pages batailleuses des précédentes parties de ce livre ne fourmillent-elles pas de grands coups d'épéo, do feintes, do parades, d'estocades de cent espèces, qui, toutes, se ressemblent plus ou moins?...

Nous préférons nous abstenir de nouvelles redites.

Le combat dont nous no racontons point les péripéties, et qui, du reste, ne dura que quelques minutes, fut en réalité l'expression de ce que, au moyen âge, on appelait la jugement de Dieu.

Certes, au point de vue de la justice et de la moralité, le bon dj'oit était du côté d^u marquis de Roqueverde.

Si atténuantes que fussent certaines circonstances qui militaient en faveur des deux amants, il n'en est pas moins certain que M. de Maugiron était un larron d'honneur et Henriette une femme adultère.

Dieu défend les criminelles amours, et le serment d'inviolable fidélité fait par-devant le ministre du Très-Haut doit être et rester sacré.

Le crime avait été commis.

La punition fut terrible... mais il faut s''incliner sous l'arrêt de la volonté suprême...

Le murmure, en cette circonstance, serait, lui aussi, une faute.

L'épée du marquis atteignit en pleine poitrine M. de Maugiron.

Telle avait été la violence du choc que la pointe de l'arme ressortit entre les deux épaules.

Henri lâcha son épée.

Un Ilot de sang monta de sa poitrine à ses lèvres, arrêtant ainsi les paroles qu'il aurait voulu prononcer.

11 y eut alors pour lui, en moins d'une seconde, un siècle de torture.

n se sentait frappé de mort...

H comprenait qu'avant qu'une minute se fût écoulée, il aurait cessé do vivre... et il pensait à Henriette... à Henriette et à son enfant!... sa maîtresse et sa fille... abandonnées!... abandonnées toutes deux!...

Qu'allaient-elles devenir quand il ne serait plus là pour défendre Tune et pour protéger l'autre?...

Oh! sans doute, Dieu est sévère, mais il est bon, mais il est juste.

A chaque créature humaine il mesure sa part de souffrance, et à ceux qui ont beaucoup souffert il pardonne beaucoup.

Eh bien! nous n'en doutons point. Dieu tint compte à M. de Maugiron de cette suprême et indicible angoisse, de cette épouvantable torture, et quand l'âme du jeune homme put s'échapper enfm de son enveloppe terrestre, elle parut devant un juge indulgent et prêt au pardon.

Henri tourna deux fois sur lui-môme.

L'éclair de ses yeux s'éteignit.

Le sang jaillit de ses lèvres enlr'ouvertes.

11 tomba de toute sa hauteur, comme un chêne dont on a sapé le tronc par la base.

On entendit un faible et dernier soupir.

Puis, tout fut fini.

M. de Maugiron était mort!...

Le marquis de Roqueverde, après avoir achevé, ainsi que nous venons de le dire, la première partie de sa terrible tâche, regarda avec stupeur et presque avec effroi ce jeune et beau cadavre étendu à ses pieds.

Alors il eut peur de son œuvre...

Alors il regretta de s'être trop bien vengé.

— A elle... murmura-t-il faiblement, à elle, du moins, je pardonnerai...

Et il se pencha pour prendre le corps d'Henriette et pour le replacer sur le lit.

Il y parvint, mais non sans peine, car à mesure que se dissipait sa colère, un complet épuisement succédait à la force factice qui l'avait soutenu jusque-là.

— Quelle pâleur!... pensa-t-il, oh! la malheureuse femme, comme elle a dû souffrir ! . . .

Il ramena avec précaution les draps du lit sur la poitrine nue d'Hen riette.

Cette poitrine était glacée.

Il appuya sa main sur le cœur de sa femme, et il lui sembla d'abord qu'il ne trouvait point la place où ce cœur devait battre.

Il chercha de nouveau...

Il cherchait, et toujours en vain...

— 0 mon Dieu!... s'écria-t-il avec désespoir, mon Dieu!... mais son cœur ne bat plus ! . . .

Et sa main cherchait encore, espérant surprendre à la longue un mouvement léger.

Hélas! M. de Roqueverde ne se trompait pas.

Henriette avait cessé de souffrir.

Son cœur ne battait plus.

Son âme s'était envolée la première, et celle de son amant n'avait fait que la rejoindre ! .. .

Voici comment s'explique la présence du marquis dans la chambre de sa femme presque au moment où Henri et M"" Glodion venaient d'en sortir.

Pendant toute la première partie des événements qui remplissent les précédents chapitres, M. de Roqueverde avait dormi sans défiance.

Soudain il s'éveilla, et il lui sembla, dans le premier instant de son réveil, qu'un bruit léger se faisait dans la chambre voisine.

C'étaient Henri et l'accoucheuse qui partaient.

Le marquis sauta en bas de son lit et alla écoutera la porte.

Il n'entendit plus rien.

« Je me serai trompé, » pensa-t-il.

Mais une agitation bizarre et sans cause apparente venait de s'emparer de lui.

H sentait qu'il ne pourrait plus dormir cette nuit-lù, et, au lieu de se recoucher, il prit à la hâte quelques vêtements et s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le parc. .

Au bout d'un instant, vision bizarre ! il vit distinctement deux personnes, un homme et une femme, qui s'éloignaient du château et se dirigeaient rapidement vers les allées ombreuses.

n sembla au marquis qu'il recevait un coup dans le cœur.

Une pouvait révoquer en doute le témoignage de ses sens.

Donc, un instant auparavant, il ne s'était point trompé; ce bruit entendu à son réveil avait une cause, quelqu'un venait de sortir de la chambre d'Henriette...

Quelqu'un!... mais qui?

Cette question, M. de Roqueverde ne se la posa point deux fois de suite.

Avec une incompréhensible et effrayante lucidité, il entrevit la vérité tout entière, il devina, il comprit ce qui venait de se passer...

Alors, saisissant son épée, et poussé par une rage infernale, il se précipita dans la chambre de sa femme.

Cette dernière, le voyant entrer, livide, terrible et l'épée à la main, poussa un cri d'angoisse, d'épouvante et d'agonie, qui devait arriver jusqu'au cœur de son amant.

Puis, se jetant aux pieds du marquis, elle s'y traîna, suppliante, en murmurant :

— Grâce!... grâce!...

Nos lecteurs savent le reste.

Le lendemain matin, les domestiques du château, en pénétrant dans la chambre de leur maîtresse, y trouvèrent deux cadavres : celui d'Henriette couché dans son lit et semblant endormie; celui de M. de Maugiron, étendu tout sanglant sur le sol.

Quant au marquis de Roqueverde, il avait disparu.

Un voile impénétrable pour tous (excepté pour nous qui venons de le soulever) enveloppa les événements de cette nuit sinistre.

Comme les plus grands noms de la province se seraient trouvés mis en cause dans un procès criminel, la justice n'informa point.

Un an après cette époque, un vieillard chancelant, et qui semblait avoir déjà un pied dans la tombe, prononçait ses vœux dans un couvent d'Italie de l'ordre des Dominicains.

Ce vieillard était le marquis de Roqueverde.

LES PROJETS DE MADAME CLUDiON

Le matin du jour qui suivit les événements sinistres accomplis au château de Roqueverde, M""" Glodion, l'honorable habitante de la rue Ribaude, se mit en devoir de chercher une nourrice pour la frêle petite créature confiée à ses soins par M. de Maugiron.

Cette recherche, faite habilement, amena un prompt résultat.

Une heure après les premières démarches de M'"® Clodion, la petite fille prenait avidement le sein d'une fort belle jeune femme qui promettait d'avoir pour elle les mêmes soins et la même tendresse que pour ses propres enfants.

Ceci fait, M""* Clodion rentra dans son logis, et elle attendit fort impatiemment M. de Maugiron.

Nous disons fort impatiemment , car l'accoucheuse se souvenait à merveille d'une chose que nos lecteurs, eux, ont peut-être oubliée, c'est-àdire qu'un supplément de récompense assez important lui avait été promis par le comte, si elle menait à bonne fm l'accouchement de la nuit précédente.

Or, M. de Maugiron n'arrivait pas.

A mesure que s'écoulaient les heures, l'impatience de M""^ Clodion faisait place à un vif sentiment d'inquiétude.

Elle se rappelait ce cri terrible qu'elle avait entendu retentir soudainement dans le silence de la nuit, et qui avait décidé M. de Maugiron à la quitter en toute hâte pour retourner au château.

Elle tremblait qu'un malheur ne fût arrivé.

Non point que M""" Clodion eût bon cœur.

Ah! grand Dieu!... qui pourrait supposer une pareille chose?...

Le cœur de l'accoucheuse était depuis bien longtemps ossifié, si outefois (ce qui nous paraît infiniment douteux) il avait existé jamais.

Mais un malheur arrivé à M. de Maugiron se soldait en déficit dans le bilan des intérêts précuniaires de l'accoucheuse.

11 en résultait d'abord la perte nette et immédiate de la récompense promise.

Ensuite, il pouvait se faire que l'enfant restât à sa charge, et cette charge serait lourde^ s'il fallait payer la nourrice et les frais de toute espèce qui se succéderaient à mesure que la petite fille grandirait.

A cette seule pensée, une sueur froide venait mouiller la maigre échine de la vieille femme.

Cependant elle attendait toujours, et elle espérait encore.

Pendant deux jours elle attendit et elle espéra.

Le troisième jour, la rumeur publique apporta jusqu'à elle le récit tronqué et incohérent de l'épouvantable drame du château de îloqueverde. M"" Clodion comprit tout.

Elle se persuada qu'elle était complètement ruinée, et elle se désola eu conscience.

Une pensée soudaine vint cependant calmer un peu cette g-rande douleur.

— Ce qui est arrivé cinq minutes après mon départ aurait pu arriver cinq minutes avant... — se dit l'accoucheuse, — et qui sait si, ce cas échéant, je serais encore dans ce monde à l'iiouro qu'il est!... Or. me

voici vivante et bien portante ; ce n'est donc qu'un peu d'argent de perdu. Il ne faut pas se désespérer outre mesure...

Puis, la sage-femme, après s'être ainsi raisonnée, prit sa cape et sortit de sa maison.

Où allait-elle?

Chez la nourrice.

Dans quel but?

Dans le but de lui déclarer qu'à partir de la fm du présent mois, elle prétendait ne plus se mêler en quoi que ce fût de ce qui regardait l'enfant, laissant la nourrice parfaitement libre de le porter, si elle le jugeait convenable, à l'hospice des enfants trouvés.

Mais ses intentions ne tardèrent point à se modifier du tout au tout.

Yoici pourquoi :

— Ah! madame, lui dit la jeune femme en patois méridional, après les premiers compliments, que voilà donc une petite garcette qui sera une belle fille un j our ! . . .

— Vous croyez? demanda l'accoucheuse.

— Si je le crois?... mais regardez donc comme c'est fait, ces petits membres mignons !... Ah! grand bon Dieu, oui, la. petiote en fera tourner des têtes, quand elle aura tant seulement quinze ans!...

M™" Clodion se prit à réfléchir.

Elle se souvint de l'incomparable beauté de cette malheureuse jeune femme dont elle avait aidé la délivrance.

Elle se souvint que le comte de Maugiron passait dans tout le pays pour le cavalier le plus charmant qu'il fût possible de rencontrer.

Elle se dit que la petite fille tiendrait, sans nul doute, de ceux à qui elle devait le jour, la beauté, son seul héritage...

Et quand M""" Clodion eut envisagé tout cela, il lui parut prouvé que cette enfant abandonnée pouvait non seulement n'être point pour elle une cause de ruine, mais encore aider puissamment à une fortune inespérée.

Seulement, il fallait attendre.

Mais M"° Clodion se croyait jeune encore, et quinze ans ne lui semblaient point, ma foi, un avenir trop éloigné.

Donc, les réflexions que nous venons de rapporter changèrent absolument le cours des idées de M"^ Clodion et modifièrent du tout au tout ses déterminations.

Au lieu d'engager la nourrice à se défaire le plus tôt possible de son nourrisson, elle lui recommanda de l'entourer des soins les plus continuels et les plus minutieux.

LES MYSTÈRES DU PALAlS-KOYAL

Bonjour, ma potile... lui disait-i! «l'une voix mielleuse et eu fixant sur;^ses lèvre, miucee un sourire qu'il s'etfnrçait de rendre caressant. iP. .>.2.)

Et qiiand la jeune femme demanda :

~ Comment que vous voulez que nous l'appelions, celle chère

pelite?

M"" Glodion, qui se piquait de mythologie, répondit :

— Il faut l'appeler Iléhé... — Hébé versait dans lOlympo lo ncclar

aux immortels...

UV. 68. — XAVIKK DEMU.VrÉPl.N. —LES UYSIKUESDU PALAIS-IIOYAL. — KO. 1 . ROfFFF.TC'e UV. 63.

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