DISPARUE
lis étaient, mon Dieu, Tiien simples, les nouveaux projets de M*" Clodion, et décelaient au plus haut point, chez cette excellente femmo. l'esprit du commerce et de la spéculation.
Expliquons-nous .
Pendant le cours de sa longue vie^ M"* Glodion avait fait à peu près lotis les inétiers.
Celui d'accoucheuse était venu le dernier et avait été le plus lucratif.
Voici pourquoi :
D'une part, la discrétion de M"" Clodion était inviolable et bien connue.
De l'autre, sa conscience se montrait accommodante, et nos lecteurs ont pu ise convaincre par eux-mêmes que la sage-femïne avait peu dr scrupules.
Atrêter brusquement et par les moyens les plus criminels «ne -grossesse accusatrice...
Aider à cacher les suites d'une faute, ou même en faire disparaître le tésultat...
Tout cela ne semibMt à M"' Glôdion qtie péchés véniels I...
Aitâsi^a clientèle était-elle nombreuse, et pécuniairement parlant, la meilleure de toutes.
La raison en est bien simple :
Aucune marchandise en ce monde ne se vend aussi cher qu'une conscience, si tarée qu'elle soit :
Rien ne s'achète plus cher qu'une complicité.
D'ailleurs, le vice qui se cache a pour habitude d être généreux, et le crime ne marchande pas quand il veut rester secret et par conséquent impuni.
M"** Clodion savait cela à merveille et elle en faisait son profit.
De là provenaient les économies assez rondelettes que nous avons mentionnées plus haut.
Ces économies, M™° Clodion rêvait de les arrondir encore.
Elle savait à merveille qu'il y avait à Toulouse une demi-douzaine de vieux libertins millionnaires.
On devine maintenant, sans que nous ayons besoin d'entrer dans de plus amples détails, quelle était la spéculation sur laquelle se basaient les beaux projets d'avenir de M"'' Clodion.
Si l'âme de la pauvre Henriette pouvait voir, depuis l'autre monde, quelle destinée on réservait à son enfant, certes, l'unique faute de sa vie était suffisamment expiée!...
Quatre ans se passèrent.
La petite Hébé grandissait à vue d'œil.
Sa beauté et sa grâce enfantines se développaient de jour en jour et promettaient de devenir vraiment miraculeuses dans quelques années.
M""" Clodion, que ses occupations peu sédentaires forçaient à être souvent hors de chez elle, laissait la petite fille dans la maison de sa nourrice, où le grand air et la liberté la développaient rapidement.
Deux ou trois fois par semaine, l'accoucheuse allait voir Hébé.
Elle s'extasiait de tout son cœur devant les perfections naissantes de l'enfant, elle se pâmait d'enthousiasme en face de ces longs cheveux noirs, épais et veloutés, en face de cette bouche mignonne, de cette peau satinée, de ces grands yeux dont le regard deviendrait bientôt irrésistible.
Et elle se frottait les mains, et elle commandait en imagination un coffre-fort, destiné à renfermer sa fortune imaginaire.
Une faut jamais, dit un vieux proverbe, com/?;er sans Ihôte.
Le hasard^ le destin, la fatalité, la Providence (qu'on choisisse entre ros divers noms d'une même chose) se charge bien souvent de démolir les plans les mieux conçus.
M""" Clodion avait compté sans l'hôte.
Cet hôte fut la mort.
Elle arriva, inattendue et foudroyante.
Un beau matin, la porte du logis de l'accoucheuse ne s'ouvrit point...
Ni le lendemain...
Ni le surlendemain.
C'était étrange, et l'on s'en étonna.
540 LES MYSTilRES DU PALAIS-ROYAL
D'officieux voisins forcèrent la porte et entrèrent dans la maison.
Une odeur infecte les contraignit de battre momentanément en retraite.
M™* Clodion avait rendu sa vilaine âme au diable.
Les vers se disputaient déjà son cadavre.
Personne ne songea seulement à regretter la vieille femme.
Personne, excepté la nourrice, qui songea tout aussitôt que la pension de la petite Hébé ne serait plus payée.
Mais cette nourrice était une brave femme.
Elle s'était prise d'ailleurs d'affection pour l'enfant et elle se décida à la garder chez elle et à la traiter absolument comme ses autres filles.
Malheureusement pour Hébé, les effets de cette bonne résolution devaient être annihilés par les circonstances.
La maison de la nourrice était située tout à fait à l'extrémité des faubourgs de Toulouse, c'est-ù-dire presque dans la campagne.
Un jour, Hébé, âgée en ce moment d'un peu plus de quatre ans, et ses deux petites sœurs de lait, sortirent comrre de coutume après déjeuner pour aller se promener dans les faubourgs ou dans les champs.
Le soir venu, les filles de la nourrice rentrèrent seules.
Hébé n'était plus avec elles.
La nourrice, désolée, interrogea ses filles.
Les petites répondirent en pleurant qu'elles avaient toutes trois suivi dans les faubourgs et jusque dans la ville des hommes vêtus de rouge et d'or, qui faisaient beaucoup de bruit en frappant sur des tambours et en soufflant dans des trompettes.
Ces hommes s'étaient arrêtés sur une grande place et étaient entrés dans une espèce de maison de toile et de bois, d'oii ils n'avaient point tardé à ressortir plus nombreux, accompagnés de femmes vêtues comme des princesses, et recommençant leur musique.
Une foule considérable ne tarda point à s'amasser sur la place et autour de la baraque.
Les petites filles se trouvèrent prises dans les groupes, ce dont elles ne s'affligèrent que médiocrement, car elles pouvaient satisfaire leur curiosité.
Combien de temps restèrent-elles là, la bouche béante elles oreilles avidement ouvertes?
Elles ne le savaient pas trop elles-mêmes.
Toutes trois se tenaient par la main.
Seulement, il arriva un moment où un reflux du populaire les disloi^nit avec violence.
mi
Les deux sœurs se retrouvèrent, mais Hébé n'était plus là.
Sans doute elle les cherchait.
' Elles attendirent.
Hébé ne vint pas.
Les petites filles se dirent, que, peut-être, leur compagne, ne les trouvant point, avait regagné le logis sans elles.
Elles attendirent encore un peu, puis, à leur tour, elles se remirent en marche.
Elles espéraient trouver, en arrivant, Hébé sur le seuil de la maison.
Et cependant leurs pauvres cœurs étaient bien gros.
Nous savons que l'enfant n'avait pas reparu.
La nuit se passa sans rien amener.
Le lendemain, on fit des recherches de tous côtés.
Elles furent vaines.
On se perdit en suppositions et en conjectures.
La seule vraisemblable fut qu'Hébé avait été volée par quelqu'un des bohèmes faisant partie de la troupe ambulante des charlatans et des saltimbanques qui paradaient la veille sur la place du Capitole.
Mais cette troupe avait quitté Toulouse le soir même, et l'on ne pou vait savoir de quel côté elle avait dirigé ses pas aventureux.
D'ailleurs, l'argent manquait à la pauvre nourrice pour faire conti nuer les démarches dans un cercle plus large.
Elle se résigna, non sans peine, et elle garda dans le fond de son cœur un faible et lointain espoir de revoir quelque jour sa petite fille adoptive.
Cet espoir était sans fondement.
La suite ne le prouva que trop.
Hébé ne reparut jamais.
Elle est morte!... — se dit la nourrice, au bout d'un certain
temps ; — elle est morte, la pauvre enfant !...
Et elle fit brûler des cierges et dire des messes pour le repos de l'âme de celle qu'elle avait nourrie de son lait.
Elle se trompait, hélas !
L'enfant était vivante, malheureusement pour elle-même, malheureusement pour d'autres encore?....