‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 78 sur 183 · LES BOHÈMES · texte numérisé non relu

LES BOHÈMES

Voici ce qui s'était passé.

Au moment où les trois petites filles avaient été séparées les unes des autres par un mouvement brusque de la foule qui les eutqurait, un homme long, pâle et maigre, à la mine de furet, aux yeux louches, aux cheveux roux, vêtu d'un costume entièrement gris, d'une douteuse fraîcheur, et coiffé d'un vieux feutre à larges bords, s'était approché d'Hébé qui cherchait des yeux ses compagnes,

— Bonjour, ma petite... lui avait-il dit d'une voix mielleuse et en fixant sur ses lèvres minces un sourire qu'il s'efforçait de rendre caressant,

Hébé, habituée aune politesse enfantine par sa mère nourrice, avait répondu avec une belle révérence :

— Bonjour, monsieur...

— Est-ce que vous êtes toute seule ici, mon enfant?... — demanda l'inconnu.

— Nenni, monsieur.

— Votre maman vous accompagne, sans doute?.., Hébé secoua la tète d'une façon négative.

— Qui donc, alors?... — reprit l'homme maigre.

— Mes petites sœurs.

— Ah!... et oh sont-elles?

— Là, tout près.

■ — Pourquoi les avez-vous quittées?...

— Ce n'est pas exprès, mais je vais les rejoindre...

— Je vous y conduirai... justement je crois les voir...

— De quel côté ?

— De celui-là.

Et l'homme maigre montra la gauche.

Hébé secoua de nouveau la tête d'une façon mutine, et sa petite main indiqua le côté droit.

— C'est par là qu'elles sont... dit-elle.

— Eh bien! nous irons par là... Est-ce que vous êtes de Toulouse, ma petite?...

— Oui, monsieur... c'est-à-dire je suis d'un faubourg-.

— Et vous êtes venue à la ville pour entendre la belle musique et voir les beaux tours de ces messieurs habillés de rouge, et de ces grandes dames vêtues comme des reines?

— Oui, monsieur.

— Cela vous amuse-t-il?

— Oh! beaucoup.

— Mais, petite comme vous êtes, il me semble que vous ne devez pas trop bien voir?

— C'est vrai.

— Seriez-vous bien aise de voir mieux?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, venez...

— Où?

— Plus près des baraques... je vous soutiendrai dans mes bras, et vous verrez tout à votre aise...

Hébè fit un mouvement de joie.

Mais elle s'arrêta aussitôt.

— Et mes petites sœurs... — dit-elle.

— Sitôt que je vous aurai placée, j'irai les chercher, et je les amènerai à côté de vous.

— Bien sûr?

— Oui, bien sûr.

— Eh bien, allons...

L'inconnu souleva Hébé, et, chargé de ce léger fardeau, il fendit la fouie, et ne tarda point à arriver au premier rang, tout auprès de la balustrade.

Cette balustrade empêchait le public d'envahir une plate-forme sur laquelle une demi-douzaine de saltimbanques, hommes et femmes, paradaient et gesticulaient au bruit d'un orchestre discordant.

Hébé, pétrifiée d'admiration, n'avait pas assez de ses yeux pour voir, de ses oreilles pour entendre.

Elle s'étonnait de ce mouvement, do ce bruit, de ces costumes qui lui semblaient splendides, de cette musique qui lui semblait harmonieuse.

Au bout d'un instant, son guide lui dit :

— Cela vous paraît beau, n'ost-ce pas?

— Oh!... — s'écria l'enfant, pour loule réponse.

— Et bien, si vous voyiez...

— Quoi donc?

— Le spectacle auquel on assiste dans l'intérieur de cette baraque, cela vous semblerait, ma foi, tout autre chose...

— Oh!... — répéta la petite fille.

— Voulez-vous en juger?

— Oui, — fit Hébé.

— Rien n'est plus facile.

— Comment?

— Entrons.

— Nous laissera- t-on passer?

— Sans doute, en payant.

— Mais je n'ai pas d'argent...

— J'en ai, moi, et je veux vous donner ce plaisir. Hébé frappa dans ses mains avec une ivresse véritable.

Mais, presque en même temps, sa figure s'assombrit.

— Et mes sœurs... — murmura-t-elle, — mes sœurs qui ne savent pas ou je suis!...

— Sitôt que vous serez entrée, j'irai les chercher et jeles ferai entrer à leur tour...

— Alors, dépèchons-nous.

L'inconnu souleva de nouveau Hébé et franchit la balustrade avec elle.

Ceci fait, il écarta une sorte de portière en grosse toile et se trouva sous une espèce de tente grossière.

Sous cette tente, et assise sur une escabelle de bois blanc, se prélassait une énorme femme, au buste déformé et au visage enluminé vigoureusement.

Une petite table, placée pour ainsi dire entre ses jambes, supportait des bouteilles, des verres et un sucrier.

La grosse femme semblait ivre à moitié, et, de plus, absorbée dans une méditation bachique.

L'arrivée de l'homme maigre lui fit lever la tète.

— Tiens, c'est toi, l'Echiné I... — fit-elle.

L'inconnu mit un doigt sur ses lèvres et désigna la petite fille qui l'accompagnait.

La grosse femme fit un geste de surprise.

Elle regarda Hébé et elle s'écria : i -

— Nom d'un chien!... la belle enfant!...

— Qu'en dites-vous, chère madame Roi^ommc?...

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Hébé ! fit à son tour la grosse femme. Pardieu I c'est un joli nom qui lui va comme

un gant. (P. 545.)

— Un trésorl... Bonjour, ma fillo; comment t'appollos-tu?...

— Ilébé, madame.

— ïu disl...

L'enfant répéta.

— llébé! — fit à son tour la i^a-osso femme, — parJieu!... c'est v.:\ joli nom qui lui va comme un i;ant I...

uv.G'.). — XAVIF.R ni; montépin. — les mystères du palais-royal — i:D. j. rolff et c". liv. (JJ.

5ir, LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

elle ajouta en s'adressant à rÈGhoîîé:-

— Oèb àamo, q^iie vous arez déiiiché ee kel oiseaiii? — ■ Sut la place, à de-rix pas d'ici.

— C'est; bien traTSBÏUié, cela!...

— Je m'en piq|Me'.

— Se;Hle?...

— Il y a les pétille» seeurs. . .

L'Eckiaé cligna d'e l'œil.

Puis il conliniflja en appuyant sœt cbaqne rawat^ en te .fmUnjfmmi to qwâf^m sorte :

— Lfis petites scE-rars- qpie Je vaiis; chercher... vous entendez bien,

chère madame Rogomme... qiie je vais chercher... po.ir lour faire voir le spectacle, eommie à ce chérubin que voilà... Placz-la. lji(-a, celle ÎJcile eafant, et ayeœ-eaa seiimi comme de la prunele ie- vos ye-oix^ Jiisq.ii'^à ee »£ue je revieiLEDe- ave® les aiaitres.

— Soyez tranquiBe', — répoindHi la grosse' femme.

Lliomme vêtu de gris cligna die nouveaui de rceil, por-

ti'èire de toil'e et sortit.

Madame Rogomjaaie re^sta seimle avec Hébé.

La petite fî;l-e ne se sentaî:t rassHaré®' qrne- méMmatemigsaÉL

Une émotion de vagne £rayenr^ firayeair înstim^rÊîve' et saiœs eaiiK^e aipparenfte, s'emparait pe^ia à pem de soBt âiHae'.

EU© tremblait sans savotir pKD'waniTaioi.

III"'^ Kogomme se leva.

— Eh bien, ehier annoutr, — dîl!-e'lïl!e à MéM^ — sMûrias. sMsm& l'aller -mmr^ ce ^e^tacle. Mais d'ab<i)t]rd, et^-mnoie n^iMos a^cctns cJMnrf,. bob» ailfijins hoir© Tim petit verre de vimi hmm saciré pMaianr nMmB raifraîcMr.

— Je n'ai pas soil!, madame. ., — baMwBiâa Hébé.

— Bah r ça ne fait rien, on boit toinit de* mB&nm©... le vin s^eré' n'en seimibfe egTiie mieilleiair...

Et Ta grosse femme, empilant quatre ou cinq morceaux de sucre dans un verre qu'elle remplit de vin à moitié, versa sur ce mélange quelques gouttes du contenu d'un polit flacon qu'elle tira de sa poche.

Ensuite elle fit fondre le sucre avec une cuiller d'élain et elle préseiila le verre à Ilébé en lui disant :

— Allons, ma belle petite, avalez-moi ça lestement, puis nous irons voir le spectacle, ce beau spectacle, et attendre les petites sœurs...

ïïébé prit le verre.

Elle n'osa pas refuser de le porter à ses lèvres, et, malgré son

dégoût, elle en avala une gorgée. Mais à peine avait-elle bu, que le verre s'échappa de ses mains et qu'elle s'affaissa dans les bras de M""' Rogomme qui, s'attendant à ce résultat, était là, prête à la soutenir. Elle dormait

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