‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 79 sur 183 · VOLÉE · texte numérisé non relu

VOLÉE

Quand Hébé se réveilla du sommeil lourd et profond provoqué par im puissant narcotique, des ténèbres opaques régnaient autour d'elle.

Dans le premier moment, elle ne se rendit, on le comprend, nullement compte de sa situation.

Il lui sembla d'abord qu'elle était le jouet d'un songe bizarre.

Klle étendit ses mains pour tâcher de reconnaître en quel lieu elle se trouvait.

Elle s'aperçut alors qu'elle était étendue sur un tas de paille el de foin.

Elle se leva et voulut marcher.

Une muraille de toile s'étendait devant elle à sa droite.

Elle se tourna vers la gauche.

Sa main rencontra une muraille semblable.

Elle alla en avant.

L'espace était libre pendant une dizaine de pas.

A mesure qu'elle avançait, Hébé sentait un air plus frais la frapper au visage.

Enfin, elle alloignit l'extrémité de sa prison de toile el elle reconnut qu'elle était dans un chariot couvert, dételé sur une grande route, au milieu de la campagne.

Hébé avança timidement la tète et regarda au dehors.

Un spectacle digne do tenter 'es crayons de l'immortel Callot s'ollVit à ses yeux.

C'était une halte do bohémiens, dans tout son pittoresque désordre.

La nuit était noire.

La troupe de charlatans et de saltimbanques que nous avons vue h Toulouse campait autour d'un g-rand feu allumé dans un fossé

Ces bandits, en quittant la ville, avaient dépouillé leurs costumes d'apparat et leurs oripeaux brillants.

Ils étalaient maintenant leurs haillons avec un désordre cynique et une repoussante malpropreté!

L'homme maigre ressemblait à une belette efflanquée.

M"" ['ogomme avait l'air de la plus hideuse de toutes les sorcières.

Le souper de la bande se préparait dans un énorme chaudron, suspendu au-dessus de la flamme.

Toute cette population bohème, déguenillée, affamée, hideuse, semblait joyeuse et insouciante.

Quelques bouteilles au ventre rebondi passaient de main en main, et chacun leur donnait au passage une accolade plus ou moins longue.

Les charbons ardents du brasier projetaient une lueur vive et rouge sur ces visages avinés, sur ces faces patibulaires, et produisaient des effets de lumière à la Rembrandt.

On entendait des éclats de rire, des cris joyeux, des fragments de chansons graveleuses.

Bref, c'était étrange, comique et horrible tout à la fois.

On comprend qu'une enfant de l'âge d'Hébé ne put embrasser d'un seul coup d'œil les détails du tableau que nous venons d'esquisser.

Elle n'en vit que le côté effrayant.

Elle sentait qu'elle était seule, abandonnée, perdue.

Elle songea à fuir...

Mais comment!...

Mais où aller?

Avec cette instinct inné qui se développe souvent chez de très jeunes enfants dont l'intelligence est précoce, Hébé calcula [que Toulouse devait se trouver dans la direction opposée à celle que suivait le chariot qui l'emmenait.

Elle se laissa donc couler en bas de ce chariot, bien décidée à suivre la grande route jusqu'à ce qu'elle eût rejoint le logis de sa mère nourrice.

Malheureusement, au moment où le pied de la petite fille allait toucher terre, sa robe s'embarrassa dans une roue et lui fit perdre l'équilibre.

Elle roula dans la poussière.

Le bruit de sa chute, si léger qu'il fut, attira l'attention des saltimhanques.

La mère Rogomme aperçut la petite fille et poussa d'une voix de basse-taille un juron formidable.

L'homme maigre, dont une souquenille bleu en lambeaux avait remplacé les vêtements gris, se leva, courut à Hébé, la releva brutalement et, U poussant par une épaule, la conduisit jusqu'auprès du reste de la bande qui siégeait autour du feu.

— Eh bien!,., eh bien!... petite, fit la grosse femme enricanant, — où donc nous allons comme ça?...

Hébé, dont le cœur battait à rompre sa poitrine, garda le silence.

— J'aime pas qu'on se taise quand je veux qu'on parle... — reprit la mère Rogomme avec un commencement de colère; — ainsi, réponds, petite, ou je tape...

Hébé ne put que fondre en larmes.

La grosse femme ramassa à côté d'elle un fragment de branche cassée et elle en donna quelques coups sur les bras et sur les épaules de l'enfant, en répétant :

— Parleras-tu?...

— Oui... oui... oui... — balbutia Hébé au milieu de ses sanglots.

— Alors, dépèche-toi!... il n'est que temps!...

— Oui... oui... — répéta l'enfant.

— Que faisais-tu?

— Je me sauvais...

— Où allais-tu?

— A Toulouse...

— Pourquoi faire?

— Pour y retrouver maman... et mes petites sœurc... La mère Rogomme se mit à rire.

— Il faudra t'en passer désormais, ma biche, — reprit-elle, — il faudra t'en passer de ta maman et de tes petites sœurs... tu ne nous quitteras plus...

Hébé fit un geste d'effroi.

— Est-ce que cela te déplairait, par hasard? — demanda la mère Rogomme.

— Oh! — murmura l'enfant, — que voulez-vous donc faire de moi?...

— Tu le verras.

— Je vous en supplie, madame, laissez-moi partir. La grosse femme se mit à siffler d'un air sardonique.

— Assez causé, cher amour, — dit-elle; — voyons, as-tu faim et veux-tu souper avec nous?

Hébé fît un geste négatif.

— As-tu sommeil?

L !-:S M \ s ï i: H ES I » i: i» a l a i s - U O 'n a l

Hébé secoua la Lêtc.

— Ah! lu ne veux ni mang'er ni dormir... à ton aise... assieds-toi dans ce fossé, petite, et tête ton pouce... et surtout souviens-toi bien que si tu recommençais ton escapade de tout à l'heure, si, en deux mois, lu cherchais à te sauver de nouveau, nous avons les jambes plus longues que les tiennes, lu serais rattrapée bien vile, et je mo chargerais, moi qui te parle, de te casser les reins avec le premier manche à balai venu...

Puis, la mère Rogomme tourna le dos à Hébé et sembla ne plus s'occuper d'elle.

La petite fille, tremblante de frayeur, se laissa tomber par terre, où elle s'accroupit, cachant sa tête dans ses mains et étouffant de son mieux le bruit de ses sanglots.

Au bout de ce temps, brisée de fatigue, l'enfanî s'endormit malgré son chagrin.

Le matin venu, quand elle ouvrit les yeux, elle était étendue de nouveau sur les bottes de paille du chariot qui marchait lentement, traîné par des chevaux étiques.

Nous saurons bientôt quelle exi^^tence était destinée à la triste Hébé et comment elle allait être appelée à jouer un rôle dans le plus étrange et le plus sinistre de tous les drames.

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