QUATRIÈME PARTIE LES PREMIÈRES NOCES
ANCIBrNîfE.S COMNAISSA,NiCJ:S
Où se passaient les faits que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs?
Peu importe.
Qu'il nous suffise de savoir que c'était dans une province du midi de la France, et deux ans environ après les événements qui terminent la procédeute partie de ce livre.
Il pouvait être neuf heures et demie ou dix heures du soir.
Ce même chariot que nous connaissons déjà, et qui contenait la troupe des saltimbanques ambulants, côtoyait lentement une route monhieuse et mal entretenue.
Le bidet poussif attelé à ce chariot n'avait que la peau et les os et semblait prêt, à chaque pas, à rendre le dernier soupir.
Yainement le conducteur accablait de coups de fouet la misérable haridelle.
Vainement il s'épuisait en jurons sonores et d'une énergie ullrabrutale.
Le chariot n'en allait pas plus vite, et, certes, il n'avançait point d'un quart de lieue à riieure.
Enfin, la machine cahotée atteig-nit le sommet d'une petite éminence.
De là, la vue plongeait à quelque distance, et l'on découvrait les lumières d'un village.
Le cheval comprit sans doute que son gite et son souper l'attendaient en ce vil] âge.
Toujours est-il qu'il prit de lui-même une allure qui ressemblait à une sorte do trot, et dont on aurait cru incapables ses membres raidis et ankylosés.
Au bout d'un quart d'heure, la carriole s'arrêtait devant une auberge de mauvaise apparence. Trois personnages en descendirent.
C'était d'abord cet homme maigre que nous avons entendu appeler
l'ÉcJiiné.
C'était ensuite cette énorme femme qui répondait au nom de madame Rogomme.
Et enfin une petite fille finette et pâle qui n'était autre quHéàé.
Un grand changement avait eu lieu dans l'apparence des individus qui nous occupent.
L'excessive maigreur de l'Échiné avait pris des proportions telles, que son grand corps dégingandé semblait être devenu tout à fait diaphane.
Au contraire, les tonnes de graisse de M""^ Rogomme s'étaient métamorphosées en véritables cascades de chair humaine.
Le vermillon des joues avait pris la nuance du violet foncé, et la figure bouffie de la femme phénoménale suait le vice et le crime, plus encore que deux ans au paravent.
Quant à la pauvre Hébé, son charmant visage, pâli par les privations de toutes sortes et les mauvais traitements, exprimait la soufi"rance et le désespoir.
■ — Hé! l'hôte!... — cria l'Échiné d'une voix de gorge enrouée cl déchirante pour l'oreille.
L'hôte accourut.
— A souper!... —dit le saltimbanque. — Nous mourrons de faim...
— Qu'est-ce que vous voulez que je vous serve?
— Qu'est-ce que vous avez?
— Du lard et des œufs.
— Voilà tout?
— Oui.
— Eh bien, nous ne vous demanderons pas autre chose... avec du vin et de l 'eau-de-vie, bien entendu...
— Alors, c'est une omelette au lard qu'il vous faut?
— Un omelelte de quarante-huit œufs.
L'hôte jeta un regard sur les trois voyageurs.
Leur équipage et leur apparence lui inspirèrent sans doute quelques appréhensions à l'endroit de leur solvabilité, car il dit :
— J'ai l'habitude de faire payer les consommations d'avance.
Bientôt deux bruits, d'une nature différento, arrivèrent jusqu'à roreille d'Hébé. (P. 559.)
— Ah! vous avez celte habitude-là!...
— Mon Dieu, oui.
— Eh bien, si vous traitez de la sorte les gens qui arrivent chez vous on voilure, c'est joh!...
— C'est comme ça... que ceux qui ne sont pas contents s'en aillent ailleurs.
LIV. 70. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTi5:RES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'<=. LIV . 70.
— Vous le mériteriez; mais, ma foi, puisque je suis ici, j'y reste, el je ne veux pas avoir de discussion avec vous...
— Alors vous payez?
— Voici un écu de six livres pour répondre de la dépense. L'hôte prit la pièce d'arg-ent.
Il la tourna et la retourna dans tous les sens, afin de s'assurer qu'elle avait bien le poids. Puis, tranquillisé par cet examen, il dit :
— Voilà qui va bien. Je vais casser les œufs et mettre la poêle sur ie feu...
Ensuite, se tournant vers l'intérieur de la maison, il ajouta :
— Hél Margoton, venez chercher le cheval de ce gentilhomme, et conduisez-le à l'écurie...
— Et qu'on en ait le plus grand soin... — reprit l'Echiné, d'un ton sérieux; — c'est une bête de prix...
Cinq minutes après, l'Echiné, M™^ Rogomme et Ilébé étaient attablés dans la salle intérieure du cabaret.
Un feu clair et pétillant brûlait dans la haute et large cheminée.
On entendait crépiter le lard et les œufs dans une poêle immense qui devait provenir de la succession de Gargantua, de rabelaisienne mémoire.
Sur une nappe d'une blancheur plus que douteuse, se voyaient trois assiettes ébréchées, trois gobelets mal rincés, trois fourchettes de fer, un pot de g-rès rempli du vin capiteux de la Gascogne, une petite cruche d'eaude-vie et un- grand pain noir.
— Voilà votre omelette, — dit l'hôte en transvasant dans un plat de terre le contenu de la poêle et en le posant sur la table.
Les convives se mirent aussitôt à dévorer, et, pendant quelques minutes, on n'entendit que le bruit des fourchettes et des mâchoires.
En moins de cinq minutes, l'omelette avait complètement disparu et le pot de grès était vide.
L'Échiné et M™^ Rogomme s'apprêtaient à entamer la cruche d'eaude-vie, quand un nouveau personnage entra dans la salle.
C'était un homme de très mauvaise mine et d'une laideur repoussante.
De profondes cicatrices sillonnaient tout son visage, comme si, jadis, il était tombé dans une fournaise.
L'un de ses yeux avait complètement disparu.
L'autre, d'un gris. pâle, et singulièrement hagard, avait une expression basse et sinistre.
Les vêtements de cet homme étaient à peu près en lambeaux et ne semblaient tenir les uns avec les autres qu'à l'aide de ficelles.
A l'aspect de cet inconnu, Hébé no put retenir un mouvement de frayeur, ce qui lui valut un coup de pied de FÉchiné, et un autre de j\p<= Rogomme.
Le nouveau venu promena son œil unique tout autour de la salle, et, capercevant l'Échiné, vint immédiatement s'asseoir à côté de lui.
Le saltimbanque l'accueillit avec une grimace qui ressemblait à un sourire, et avec une cordiale poignée de main.
I^mo Rogomme en fit autant.
— Un verre d'eau-de-vie, hein, vieux? — lit l'Echiné.
— Est-ce que ça se refuse? — demanda le borgne.
Et, tout en parlant, il vida le gobelet rempli jusqu'aux bords, que le saltimbanque lui présentait.
— Puis il ajouta :
— Je vous ai guettés une heure sur la route, je croyais que vous
n'arriveriez pas ce soir...
— C'est la faute du cheval, — fit M"° Rogomme.
— Du reste, il n'y a pas de mal, puisque vous voilà...
— Manquer de parole à un ami! — s'écria l'Échiné... — jamais î... Puis, se penchant vers le borgne et lui parlant à voix basse et dans le
tuyau de l'oreille, il lui demanda :
— Ça va-t-il toujours?
— Parbleu I — répondit le borgne du même ton. Le saltimbanque se froUa les mains d'un air joyeux. Puis il ajouta :
— Et quand ça se joue-t-il?
— Demain soir.
— Sans remise?
— Oui, — voici le plan de la chose...
Il allait continuer. Mais il regarda lîébé et il s'arrêta.
— Eh bien? — demanda l'Échiné.
5o6 LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL