‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 9 sur 183 · AMOUR · texte numérisé non relu

AMOUR

Le chevalier reprit :

— Grâce à vous, mademoiselle, je sens que je suis sauvé! il me sera permis, grâce à vous, d'aller m'ag-enouiller sur la tombe de la noble femme que vous pleurez, et que je bénis sans l'avoir connue... Je vous dois la vie, mademoiselle, et peut-être la reconnaissance que j'éprouve me donne-t-elle le droit de vous demander quelque chose de plus...

— Je vous écoule, — répondit la jeune fille; et si ce que vous allez me demander dépend de moi, croyez que cela sera fait...

— Eh! bien — continua Raoul, — oubliez que je suis pour vous un étranger, presque un inconnu, recueilli par charité dans votre maison... oubliez que je suis un homme jeune encore... ne voyez en moi qu'un vieil ami, un frère... quelqu'un enfin pour qui vous êtes sacrée, qui ferait de votre bonheur le but de sa vie, et ayez en moi la même confiance que vous accorderiez à cet ami ou à ce frère dont je parle...

Jeanne, ne devinant pDint où Raoul en voulait venir, répondit :

— Soyez satisfait, monsieur, car j'éprouve pour vous le sentiment de confiance qu'un frère inspirerait à sa sœur...

— Merci de celte bonne parole!... — s'écria Raoul, — elle me donne le courage de poursuivre. Vous me répondrez donc, ma scrur, avec une entière franchise?...

— Oui.

LES MYSTÈRES DU PALA IS-R ' jYAL 77

— Quoi que je puisse vous demander?...

— Oui.

— Vous me laisserez lire dans votrr àme et vous ouvrir la mienne et vous ne sourirez pas Je dédain en '^-/entendant exprimer des espérances et des vœux que vous prendrez peut-être pour les derniers rêves d'une fièvre mal éteinte?...

— Soyez tranquille, — répondit tristement Jeanne, — mes lèvres ne savent plus sourire!...

— Vous m'avez dit, n'est-ce pas — poursuivit le chevalier — vous m'avez dit que vous étiez pauvre?..,

— Oui, — fit la jeune fille, — je vous ai dit cela.

— Vous m'avez dit encore que votre mère s'était vue forcée d'aliéner, pour vivre, la propriété de celte maison, et que rien ici n'était plus à vous?...

Jeanne indiqua par un sig-ne de tète que Raoul ne se trompait pas. Le jeune homme continua :

— Ainsi donc, maintenant, pauvre orpheline que vous êtes, vous pouvez, d'une heure à l'autre, vous voir chassée d'ici par un impitoyable créancier?...

— Oui, — répondit Jeanne.

— Avez-vous un asile?...

— Non.

— Des parents?...

— Aucun.

— Des amis?...

— Pas un seul.

— Ainsi, vous êtes abandonnée?...

— Abandonnée des hommes; et, j'en ai bien peur, abandonnée aussi de Dieu!...

— Qu'allez-vous faire?

— Je l'ignore.

- — Quel avenir s'offre à vous? ,•

— Je n'y veux pas penser.

Après un instant d'hésitation, Raoul reprit :

— L'autre jour, vous vous en souvenez sans doute, en apprenant de votre bouche que je me trouvais en face d'une misère si grande et si noblement portée, j'avais cru pouvoir vous offrir un appui que vous avez repoussé avec une fierté héroïque, mais désolante... Vous m'avez fait sentir que rien ne me donnait le droit de vous faire une offre semblable, et je n'ai pas pensé qu'il me fût permis d'insister...

— Vous avez eu l'aison, — dil Jeanne.

■ — Aujourd'hui, je ne renouvelle pas mes offres... ■ — Et je vous en remercie, — murmura la jeune fille. • — Je viens seulement vous adresser une question... De votre réponse dépend le repos... le bonheur de ma vie...

■ — Parlez!... parlez!... — • s'écria Jeanne vivement.

— Jeanne, — fit M. de la Tremblaye d'un ton grave et ému tout à la fois, — Jcjanne, voire cœur est-il libre?

A cette interrogation si peu prévue, ia jeune fille rougit malgré sa pâleur. Son front, ses joues et la naissance de son cou se colorèrent d'un pourpre ardent.

— Une semblable demande... — balbutia-t-elle.

— Vous étonne et vous offense, — se hâta d'interrompre Raoul, — et cependant il ne restera bientôt dans votre esprit, je l'espère, ni un étonnement, ni un blâme. Quelques mois doivent me justifier à vos yeux, et ces mots que je voudrais prononcer à genoux, ces mots doux et sacrés sont ceux-ci : Jeanne, je vous aime!...

— Vous m'aimez!... — s'écria la jeune fille avec un transport soudain de joie et de surprise.

— Oui, — continua Raoul — je vous aime, et, chose étrange! je vous aimais déjà avant de vous avoir vue...

Le regard étonné de Jeanne exprimait clairement qu'elle ne comprenait point.

M. de la Tremblaye développa ainsi sa pensée :

— A partir du moment où la tapisserie que voilà offrit à mes yeux troublés encore l'image adorable de cette jeune reine dont vous êtesle vivant portrait, cette douce figure, que je prenais pour une vision bienfaisante, s'empara de mon cœur. Quand vous mapparùtes pour la première fois, ce cœur vous était tout acquis et vous y régniez en souveraine!... Depuis ce jour, mqn amour s'est agrandi de toute l'admiration et de toute la reconnaissance que vous m'avez inspirées. Je vous aime aujourd'hui de toutes les forces de mon âme, de toutes les puissances de ma vie!... Voire présence m'est devenue aussi nécessaire que l'air et le soleil, et si vous m'éloignez de vous maintenant, en vérité, je vous le dis, il eût été moins cruel de me laisser mourir que de me rendre un instant la vie pour me la retirer ensuite!

Raoul s'interrompit.

— Mon Dieu!... — balbutia la jeune fille. — un pareil aveu... dans on pareil moment...

— Oh! — reprit vivement Raoul, — le moment est bien choisi, car

il est solennel!... N'est-ce pas à l'heure où tout s'écroule autour de vous que je peux, que je dois vous tendre la main et vous dire : Appuyez-vous sur moi... sur moi qui vous soutiendrai toujours! 5 eùime, vous n'avez plus de famille, et je veux remplacer par mon amour l'afFection d'une famille... Jeanne, vous êtes pauvre, et je veux vous faire riche!... Ma fortune est grande, mon nom est honorable, ma tendresse est profonde!... Jeanne, en présence de Dieu qui nous voit, en présence de votre mère dont l'ombre nous écoute et nous bénira, je viens vous demander si vous voulez être ma femme?...

Jeanne ne répondait pas. Elle ne pouvait pas répondre.

Un bonheur trop grand et trop inattendu, s'emparant soudainement de son cœur où la douleur débordait déjà, venait de donner à tout son être une commotion terrible, qui ne se peut guère comparer qu'à l'étincelle foudroyante échappée de la machine électrique.

Raoul feignit de méconnaître les véritables symptômes de l'ouragan qu'il venait de soulever.

— Mon Dieu! — murmura-t-il avec l'expression d'une amère douleur, — mon Dieu! ne répondrez-vous point?...

Jeanne porta la main sur sa poitrine et fit signe qu'elle ne se sentait pas la force de parler.

— Est-ce un refus?... — continua le jeune homme. — Oh! si c'est un refus, je sens bien que je vais mourir!...

La force était revenue à Jeanne.

— • N'avez-vous donc pas compris? — s'écria-t-elle d'une voix qui s'échappait du cœur. — N'avez-vous donc pas compris que, moi aussi, je vous aimais?...

Raoul s'attendait à ce mot.

Cependant les mouvements de joie qu'il laissa éclater furent aussi vifs que si les paroles de Jeanne lui eussent apporté une révélation imprévue.

Puis, après ces premiers transports, il passa au doigt annulaire de la jeune fille un anneau d'or qu'il portait au petit doigt de sa main droite, et lui dit :

— A partir de cette heure, devant votre mère et devant Dieu, Jeanne, vous êtes ma fiancée!...

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