‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 82 sur 183 · L ASSASSINAT · texte numérisé non relu

L ASSASSINAT

Dès les premières notes, le grincement de la lime sur le fer cessa tout à coup de se faire entendre.

Peu à peu le trot du cheval retentit plus faible et moins distinct.

Bientôt il finit par se perdre tout à fait dans l'éloignement.

Le cavalier était passé ! . . .

Hébé crut alors qu'elle pouvait interrompre sa chanson.

Le bruit sourd de la lime recommença.

Ce fut court.

Au bout de deux minutes environ, tout rentra dans le silence le plus profond.

Le ciel était sombre.

De grands nuages noirs, déchiquetés çà et là par un faible rayon de la lune, couraient dans l'espace comme une rangée de lourds chevaux de bataille.

Ilébé était en proie à une sorte de vertige étrange et douloureux.

Ses oreilles tintaient, sa poitrine se soulevait, haletante et brisée.

Pour essayer de se rassurer et de lutter contre ce vertige qui la dominait de plus en plus, elle fixait obstinément ses regards sur la petite lumière qui brillait toujours à la même place entre les arbres.

Les pendus se balancèrent au bout de leurs cordes. (P. 566. i

LIV. "l. — XAVIER DE SIO.NTÉPIN. — LES MYSIÈRKS DL' PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROCFF ET C'". LIV. 71.

Soudain cette lumière s'éteignit.

En mémo temps Hébé entendit un cri.

Un seul!

■ Mais, solennel! déchirant ! terrible ! désespéré!...

Puis, plus rien!

Une sueur froide baigna aussitôt la racine des cheveux de l'enfant.

Elle laissa tomber sa guitare.

L'instrument se brisa en exhalant un son rauque comme le râle d'un mourant.

Hébé aurait voulu fuir

Mais ses jambes se dérobaient sous le poids de son corps anéanti.

Il lui semblait que la terre tournait autour d'elle, et, sans avoir jamais eu l'idée bien distincte de la mort, elle crut qu'elle allait mourir.

Le bruit d'une course rapide la tira de cet anéantissement.

L'Echiné et l'inconnu franchissaient la palissade comme deux bêtes fauves.

Le saltimbanque saisit Hébé par la main et l'entraîna en lui disant d'une voix étranglée :

— Vite!... vite!...

L'enfant ne pouvait le suivre.

Ses genoux ployaient en s'entre-choquant. Elle tomba.

L'Echiné étouffa un blasphème ou une menace.

Il prit Hébé dans ses bras et il continua de fuir dans la direction du petit bois.

— En selle!... — cria-t-il dune voix brève et sourde à la mère Rogomme, au moment oii ils la rejoignirent.

On jeta Hébé en travers comme un paquet sur le cou de l'un des chevaux.

L'enfant entendit un bruit métallique, pareil à celui qu'aurait produit le froissement d'un sac plein d'or.

Les chevaux partirent avec une vitesse fantastique.

Tant d'émotions violentes, en si peu de temps, étaient au-dessus des forces de l'enfant.

Elle perdit connaissance, et, cette fois, son évanouissement fut complot.

Quand elle revint à elle, nos trois personnages se trouvaient dans un bois de haute futaie, qui ne ressemblait point au taillis de la veille. 11 faisait grand jour.

Les chevaux, exténués de fatigue, s'étaient couchés dans les grandes fougères déjà llélries par les froides brises de l'automne.

La mère Rogomme avait allumé un feu de branches sèches cl brûlait des vêtements qui parurent à Ilébé tachés de sang.

L'Échiné, assis à l'écart sous un vieux chêne, comptait des pièces d'or.

Du reste, la transformation des deux saltimbanques était complète.

Si complète que, dans les premiers moments, llébé eut quelque peine à les reconnaître.

Ils avaient remplacé leurs vêtements ordinaires par des costumes de paysan et de paysanne du Languedoc.

On avait habillé Hébé elle-même en petite fille de la campagne.

Quand vint le soir, les saltimbanques abandonnèrent les chevaux qui se trouvaient hors d'état de continuer leur route.

Ils prirent à pied le chemin du plus prochain village.

Là ils cherchèrent un gîte, dans un cabaret obscur.

Le lendemain matin, l'Échiné sortit pour se procurer d'autres chevaux.

La mère Rogomme et Ilébé restèrent pour l'attendre dans une salle basse dont les fenêtres donnaient, les unes sur la cour, les autres sur un jardin.

A l'extrémité du jardin on voyait la campagne.

Hébé avait été en quelque sorte abrutie par les événements de l'avantveille.

Elle ne parlait pas...

Nous dirions presque qu'elle n'avait pas la force de penser.

L'absence de l'Échiné se prolongeait plus que de raison.

Hébé voyait la mère Rogomme s'impatienter et même donner quelques signes d'inquiétude.

Tout à coup la femme phénomène poussa une exclamation de terreur. Celte exclamation fut répétée par Hébé.

L'Échiné entrait dans la cour.

Il marchait entre deux soldats de la maréchaussée.

Ses mains étaient attachées derrière son dos par de petites chaînes de fer.

Ses yeux étaient hagards et rien ne se pouvait comparer à l'iiorrcur qu'inspirait son visage, couvert d'une pâleur cadavérique.

Ce spectacle, du reste, ne fut pas long.

La mère Rogomme, sans perdre une seconde, ouvrit une des fenêtres de derrière et, malgré son énorme corpulence, sauta dans le jardin.

Il n'y avait guère que deux pieds de cette fenêtre au sol.

Hébé, à qui la femme phénomène avait fait un signe impérieux, s'élança derrière elle.

Quelques minutes après, protégées par les haies dont le pays était couvert, elles avaient gagné la campagne.

Le soir, elles se cachèrent de nouveau dans les bois.

Alors commença pour la mère Rogomme et pour flébé la plus étrange et la plus épouvantable existence.

Pendant deux mois, elles vécurent sans asile.

Elles couchaient à la belle étoile dans les lieux les plus solitaires.

Elles mangeaient des fruits sauvages, et, parfois, un peu de pain noir acheté à des bergers.

Cette année-là, l'hiver était rigoureux, môme dans le midi de la France.

La mère Rogomme sentit [la nécessité absolue de se rapprocher des lieux habités et de se cacher dans une ville.

Elle gagna donc Montpellier, en compagnie d'Hébé,

D'abord, elles marchèrent la nuit, afin d'éviter d'attirer l'attention par l'excessif délabrement de leurs costumes.

Enfin, peu à peu, achetant ici un chapeau de paille, là un jupon, plus loin un fichu, elles parvinrent à se recomposer des vêtements presque décents et elles osèrent voyager à la clarté du grand jour.

R était sept heures du matin quand elles arrivèrent aux portes de Montpellier.

Une foule immense encombrait les rues et les places publiques.

Cette foule paraissait émue par l'attente de quelque grand événement.

Cette foule, ardente comme toutes celles du Midi, entraîna avec elle la mère Rogomme et Ilébé, qui, sans savoir où elles allaient, se trouvèrent tout à coup sur une grande place.

Là, sur le ciel éclatant de lumière, se dessinaient les sinistres et noirs profils de deux potences parallèles.

Évidemment une exécution était imminente.

La mère Rogomme voulait s'éloigner avec Hébé.

Mais les masses toujours grossissantes des spectateurs quiles pressaient de toutes parts les contraignirent à demeurer là où elles se trouvaient.

Tout à coup une formidable clameur s'éleva au milieu de cette foule qui les retenait prisonnières.

Des hurlements, des imprécations se croisaient et se succédaient sBns relâche.

En môme temps, les flots agités de la multitude s'ouvrirent violemment.

Une cliairelle, escortée de cavaliers de la maréchausée, amenait à l'échafaud deux condamnés à mort.

La populace jetait à ces condamnés, — spectacle horrible!... — de la boue, des pierres et des insultes.

Ilébé essaya d'abord de détourner les yeux.

Elle ne put en venir à bout.

Une invincible curiosité la contraig-nit à regarder les deux condamnés.

Elle les reconnut I...

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