‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 83 sur 183 · VAGABONDAGE · texte numérisé non relu

VAGABONDAGE

L'un de ces misérables dont la vie ne devait plus se composer, désormais, que de quelques minutes, était cet horrible borgne aux vêtemonls sordides, qu'lïébé avait déjà aperçu deux fois.

L'autre...

L'autre était le compagnon de la mère Rogomme, l'Échiné, le saltimbanque.

Tous deux descendirent de la fatale charrette, au pied des potences jumelles.

Tous deux, livides et tremblants, se soutenaient à peine.

L'exécuteur ^des hautes-œuvres et son aide s'emparèrent des condamnés.

Hébé baissa la tête et ferma les yeux.

Une nouvelle clameur de la foule la força de les rouvrir.

La justice des hommes était faite.

Les pendus se balançaient au bout de leurs cordes.

L'agonie avait décomposé leurs figures grimmaçantes, et une suprême convulsion faisait tressaillir leurs muscles.

Cette scène épouvantable produisit une impression terrible sur la jeune imagination de l'enfant.

Pentlant bien longtemps, elle se réveilla plusieurs fois chaque nuit, baignée d'une sueur froide, poussant des cris déchirants, et croyant toujours voir, dans un insoutenable cauchemar, ces deux visages livides, aux lèvres tordues et aux prunelles agrandies, qui lui semblaient, quoique éteintes, la regarder fixement.

La mère Rogomme, alors, la battait pour la faire taire, en raccablant de grossières injures.

Hébé dévorait ses sanglots et s'efforçait de pleurer en silence;

Les pièces d'or, produit du crime que FEchiné avait expié sur la potence, étaient restées en la possession de la mère Rogomme.

Ces pièces d'or furent bientôt au moment d'être épuisées.

La mère Rogomme ne les ménageait guère.

Cette digne matrone buvait de l'eau-de-vie et des liqueurs fortes, non seulement tout le long du jour, mais encore pendant une bonne partie de la nuit.

Toutes deux quittèrent Montpellier et se dirigèrent vers les frontières de l'Italie.

La mère Rogomme avait acheté à Hébé un costume de saltimbanque, tout constellé de paillettes de cuivre.

Elle lui avait donné en même temps une nouvelle guitare et un tambour de basque.

L'enfant était donc redevenue une petite chanteuse et danseuse ambulante.

La femme phénomène et sa proie traversèrent lentement le midi de la France, vivant assez bien, grâce à largent qu'Hébé gagnait avec sa danse et ses chansons.

Nous passerons sans nous arrêter sur une intervalle de six ou sept ans.

Pendant ces quelques années, il n'arriva rien à nos deux personnages, — rien, du moins, qui vaille la peine d'être raconté.

Elles parcoururent le Piémont, le royaume de Naples, la Toscane, les Etats lombards, le Tyrol, l'Illyrie, menant partout une existence nomade et misérable, bien qu'elles fussent à peu près à l'abri du besoin.

Cependant Hébé grandissait.

D'enfant, elle devenait jeune fille.

Elle voyait, avec un étonnement mêlé d'une sorte de plaisir, les regards des hommes se fixer sur elle.

Et, dans ces regards, elle apercevait une expression qu'elle ne connaissait pas encore.

Maintenant, ce que nous allons dire paraîtra étrange, incroyable, et cependant ce sera de la plus exacte vérité.

Ilébé, la chanteuse des rues, élevée par la misérable créature que nous connaissons et qui l'accompagnait partout, — Hébé ignorante des principes et même des instincts de la morale, — accoutumée dès sa plus tendre enfance à entendre prononcer sans cesse des paroles obscènes et à chanter elle-même de grossières chansons, — Ilébé, disons-nous, avait conservé une complète pureté de cœur et d'imagination.

Les images erotiques mises constamment devant ses yeux n'avaient pour elle ni attrait ni signification.

Tjne pudeur innée entourait son âme de ses voiles épais et la garantissait des souillures.

Mais, comme le bonheur de ses jeunes années, ce voile devait bientôt être déchiré violemment.

L'existence vagabonde de la mère Rogomme et d'Hébé les avait conduites, toujours marchant au hasard et droit devant elles, jusqu'en Pologne.

A cette époque, Hébé avait à peu près dix-sept ou dix-huit ans.

Depuis quatre jours, la jeune fille et sa compagne traversaient d'immenses forêts, dans lesquelles elles n'avaient rencontré aucun être vivant.

Leur position était terrible, et, à peu de chose près désespérée.

Elles souffraient de la faim, car leurs provisions étaient épuisées.

Elles souffraient du froid, car on était au cœur de l'hiver.

Il ne leur restait plus à choisir qu'entre deux genres de mort, également horribles. ,

Vers latin du cinquième jour, au moment où, brisées de fatigue et de désespoir, elles allaient se laisser tomber pour ne plus se relever, les derniers rayons du soleil couchant leur montrèrent, à l'extrémité d une longue éclaircie dans les bois, une masse imposante de bâtiments.

Cette vue leur rendit un peu de force, et bientôt elles arrivèrent devant un pont-levis baissé qui donnait entrée dans des cours situées au centre de plusieurs corps de logis.

Elle saisit ensuite son tambourin, et exécuta avec une verve singulière une danse qu'elle avait apprise sur les frontières de la Biscaye. (P. SIS.)

Evidemment les deux femmes avaient sous les yeux une de ces grandes demeures féodales où l'on ne refuse jamais l'hospitalité au voyageur qui la réclame.

Un homme, un fouet à la main, était debout à côté du pont.

Hébé s'approcha de lui, et, prononçant tant bien que mal quelques

LIV. 72. — XAVIEn DE JIONTÉPIN. — LES MTSTÈP.ES DU P.\LA1S-R0YAL. — ÉD. J. RO UFF. ET C'C. LIV. 12

570 LLiS MYSTÈRES DU PALA IS-UOV AL

iftots empruntés à la langue du pays, elle lui demanda, en désigngjit le chèteau, si on consentirait à les y recevoir pour une seule nuit.

Disons en passant que l'habilude d'une vie errante avait donné à llébé une facilité merveilleuse pour apprendre et retenir les langues des. différentes contrées qu'elle traversait,

La mère Rogomme elle-même parvenait, au bout de très peu de temps^ à se faire comprendre d'une manière presque suffisante.

L'homme auquel Hébé s'était adressée examina curieuseBEbeiit les deux femmes de la tôle aux pieds.

Puis, désignant le pont levis du geste, il fit mi signe qui voulait dire :

— Passez...

Les deux femmes traversèrent le pont, eu effet.

Q/uand elles l'eurent franchi dans toute sa longueur, elles, entrèrent djajis une cour immense, oii elles furent accueillies d'abord parles clameurs et les huées d'une foule de valets portant une livrée de forme bizarre et sj^j'cliargée de galons et de brandebourgs.

Il paraît que, quand ces gens eurent mieux regardé Les.deiix femmes, la iigure d'Hébé les impressionna favorablement.

Les clameurs et les huées cessèrent aussitôt.

ï^'ua des valets. marcha devant la mère Rogomme et sa compagne et 1^6. introduisit dans les cuisines du château.

Arrivées là, on les fit asseoir en face d'un grand feu.

I)evant ce feu tournaient plusieurs broches.

Ces broches étaient chargées de viandes.

Et, non seulement de viandes, mais de volailles et de gibier de toute espèce.

On eût dit les préparatifs gigantesques de véritables, noces de Ga-

Qui3lq;ue6.minut,es s.'écoulèrent.

Puis, le môme valet qui avait introduit la, vieille femme et la jeune liilc leur apporta à boire et à manger.

Bientôt la faim d'Hébé fut apaisée.

Bientôt la douce chaleur du foyer eut rendu un peu de souplesse à son corps et d'élasticité à ses membres engourdis par le froid et affaiblis par la fatigue et le besoin.

Elle se leva.; elle prit sa guitare.

Puis elle se mit à en tirer quelques accords, tout en chantant de sa voix douce et pure une chanson française.

. Cette chanson produisit sur ses auditeurs un effet merveilleux, bien qu'ils n'eu comprissent pas un seul mot.

Quand elle eut fini de chanter, elle saisit son tambour de basque, qui était pendu à sa ceinture, et elle exécuta une de ses plus jolies danses.

Alors l'enthousiasme de la valetaille ne connut plus de bornes.

Les laquais émerveillés ne . savaient par quelles démonstrations manifester l'admiration profonde que leur inspiraient les talents d'Hébé.

Sans doute, quelques sons affaiblis de la guitare ou du tambour de basque parvinrent jusqu'aux oreilles du maître du château.

Ou bien un valet officieux lui rendit un compte favorable de la danse et du chant de la jeune fille.

Page 1