LE MAITRE
Quelle que soit celle des deux suppositions qui précèdent qu'il plaise à nos lecteurs d'admettre comme véritable, toujours est-il que, dans le courant de la soirée, un domestique, espèce de majordome qui semblait avoir sur les autres une supériorité quelconque, vint chercher Hébé pour la conduire dans le salon où était le maître.
Le maître, — car tel fut le titre qu'il lui donna, — voulait voir et entendre la jeune fille.
Hébé se disposa immédiatement à suivre ce valet.
La mère Rogomme se préparait à l'accompagner.
Mais on lui intima l'ordre de rester dans l'endroit où elle se trouvait.
Hébé sortit seule.
Son guide lui fit traverser plusieurs vastes pièces.
Ces pièces^ véritables galeries, n'avaient d'autres ornements que des faisceaux d'armes et des trophées de chasse.
Puis tous deux entrèrent dans une sorte de salon carré, entièrement tapissé de fourrures.
Le plafond et le plancher eux-mêmes disparaissaient sous des peaux de renards gris et bleus, dont le mélange produisait un effet assez piltoresque.
Un feu formidable pétillait dans une haute et vaste cheminée en pierre brute.
Sur cette cheminée était posée une coupe d'arg-ent.
Plusieurs souches de gros arbres, entassées les unes sur les autres, alimentaient le brasier.
On eût dit une masse de rochers enflammés.
Au coin de cette cheminée, le maître était assis, ou plutôt couché, dans un immense fauteuil.
Il dépassait, sans aucun doute, sa soixantième année, et il parut à Hébé plutôt petit que grand.
Il était d'ailleurs parfaitement conservé, et il semblait, en dépit de l'âge, n'avoir rien perdu de sa vigueur.
Son costume consistait en un justaucorps de drap gris de fer, et en des culottes de même couleur, le tout galonné en argent.
Aucune parole ne pourrait rendre d'une façon exacte l'impression qu'Hébé ressentit en regardant pour la première fois la figure de ce vieillard.
La couleur de la peau de son visage était d'un rouge brique.
Cette couleur était rendue plus foncée par la blancheur éclatante des moustaches et des cheveux, coupés ras.
Le nez, long et crochu, avait, à peu de chose près, la forme du bec d'un oiseau de proie.
Deux très petits yeux, d'un bleu verdâtre et excessivement pâle, hardis, perçants et fureteurs, complétaient cet ensemble, qui n'avait rien d attrayant, on en conviendra.
Le maître fumait une courte pipe noire.
Son coude s'appuyait sur une petite table en chêne sculpté, placée à côté de lui.
Sur cette table se trouvait un grand vase de cristal, taillé richement et rempli de vin épicé.
Il avait en outre une paire de pistolets damasquinés et montés en argent.
Au moment où Hébé entra, le vieillard fixa sur elle un regard froid et clair comme celui d'un chat.
L'enfant, hésitante et troublée, s'arrêtait sur le seuil.
Il lui fit signe d'approcher.
— Jeune fille, — lui demanda-t-il en polonais, — quel est votre pays?
Hébé ne comprit pas d'abord.
Le maître répéta sa question.
— Je suis née en France... — répondit la jeune fille. Le maître poursuivit alors en mauvais français :
— Comment vous appelez-vous?
— Hébé.
— Quel est votre âg-e?
— Seize ans, je crois.
— Vous croyez, dites-vous?
— Oui.
— Vous n'êtes donc pas sûre ?
— Non.
— Comment cela peut-il se faire?
— Je n'ai jamais connûmes parents, et je n'ai jamais su d'une façon exacte quel était mon âge?...
— x\insi, cette femme qui vous accompagne n'est point votre mère ?. . .
— Non, certes!
— • Alors pourquoi vivez-vous ensemble?
— Parce que c'est elle qui m'a élevée, et parce que c'est moi qui la fais vivre.
— De quelle façon?...
— • En chantant et en dansant... je chante, je danse, et l'on nous accorde du pain et l'hospitalité...
Il y eut un instant de silence.
Puis, le maître reprit :
— Chantez et dansez devant moi, je le veux... Hébé obéit à l'instant même.
Elle commença par chanter avec accompag-nement de guitare.
Elle saisit ensuite son tambourin et elle exécuta avec une verve singulière une danse très animée qu'elle avait apprise sur les frontières de la Biscaye.
Tandis qu'elle dansait et qu'elle chantait, les yeux du vieillard ne la quittaient pas un instant.
Même quand elle ne le regardait pas, il lui semblait voir rayonner sa prunelle pâle.
Quand elle eut fini, elle s'inclina devant le maître.
— Bien, — dit laconiquement ce dernier; — je suis content. Ensuite il frappa sur la table avec la poignée d'un de ses pistolets. Le majordome parut.
— Qu'ordonne monseigneur? — demanda-t-il.
— Emmenez cette jeune fille, — répliqua le maître, — ayez-en le
plus grand soin, donnez-lui un lit, ainsi qu'à la femme qui l'accompagne; mais que ni l'une ni l'autre ne quitte le château... Allez...
Le majordome salua respectueusement.
Il prit Hébé par la main, sortit avec elle et la reconduisit dans les cuisines.
La mère Rogomme l'attendait avec tous les signes d'une véritable impatience et se mit à la questionner avec une incroyable curiosité.