LA BOURSE
Lorsque Hébé eut raconté tout à la mère Rogomme, depuis la manière étrange dont le maître la reg-ardait, jusqu'à l'ordre qu'il avait donné de ne pas laisser partir les deux femmes sans sa permission, l'enfant vit les prunelles fauves de la még-ère briller d'une joie bizarre et infernale, dont elle ne comprit la cause que plus tard.
— Ah ! tu es bien heureuse, petite! — s'écria la mère Rogomme
— Heureuse? — répéla la jeune fille.
— Oui.
— Pourquoi ?
La vieille femme haussa les épaules d'un air dédaigneux et méprisant.
— Pourquoi? — répéta Hébé.
La mère Rog-omme lui tourna le dos, et un sourire sinistre effleura ses lèvres épaisses.
Le majordome revint, et conduisit les deux femmes dans une chambre au fond de laquelle se trouvait un lit assez large pour contenir sans difficulté sept ou huit personnes.
On leur laissa de la lumière.
On leur apporta en outre quelques provisions et plusieurs flacons de vin et de liqueurs, que la mère Rogomme avait demandés, sans doute afin de faire l'essai de la naissante faveur d'Hébé.
Elles ne tardèrent point à se coucher l'une et l'autre, et, comme la
jeune fille était accablée de fatigue, elle s'endormit presque aussitôt profon dément.
Le lendemain, dans la journée, le majordome vint de nouveau chercher Hébô, et cette fois il ordonna à la mère Rogomme de la suivre.
Toutes deux traversèrent les mêmes longues galeries qu'Hébé avait traversées la veille ; elles arrivèrent dans le même salon et trouvèrent le vieillard à la même place et dans la même attitude que le soir précédent.
Au moment où elles entraient, il se leva.
La mère Rogomme se confondit en de grotesques révérences.
Il lui fit signe de le suivre dans la profonde embrasure d'une fenêtre.
Tous deux se mirent à causer à voix basse.
Leur conversation fut longue.
C'était un dialogue d'autant plus étrange et embarrassé que les deux interlocuteurs s'exprimaient difficilement dans la même langue.
Souvent ils regardaient Hébé.
Parfois même ils la désignaient du geste.
L'enfant comprit, à ces signes, que c'était d'elle qu'on s'occupait.
Elle était restée debout auprès de la cheminée.
La mère Rogomme l'appela.
Hébé s'approcha d'elle et du vieillard.
La mégère détacha prestement les épingles à la tête de cuivre doré qui maintenaient la coilFure de l'enfant, elle secoua ses longs cheveux pour les dérouler, et, les soulevant, elle sembla en faire admirer au vieillard la splendide richesse et le soyeux éclat.
Ce n'est pas tout.
Elle porta la main sur les agrafes du justaucorps montant d'Hébé, comme si elle allait découvrir les épaules de la jeune fille.
Heureusement elle s'arrêta.
La pauvre Hébé souffrait plus que nous pourrions le dire de cette exhibition étrange, dont elle ne comprenait pas le but, mais qui la faisait instinctivement rougir.
On la renvoya d'un geste, comme on l'avait appelée.
La conversation mystérieuse recommença.
Quand cette conversation fut terminée, le maître ouvrit une petite armoire pratiquée dans la muraille.
Il prit, dans rinlérieur, deux ou trois piles de pièces d'or.
Il mit ces pièces d'or dans une bourse de peau.
Et, enfin, iljeta cette bourse à la mère Rogomme.
Celle-ci attrapa la bourse au vol.
Elle la fit disparaître dans les profondeurs de Tune de ses poches.
Elle fit une profonde révérence, s'approclia d'Ilébé, et Tembrassa sur le front avec une hypocrite tendresse, qui causa à l'enfant une inexprimable impression de terreur.
— Nous partons? — demanda Hébé,
— Oui... — répondit la mère Rogomme, — c'est-à-dire... moi, je pars...
— Et moi avec vous ?
— Non, ma fille...
— Comment, non?... — s'écria Hébé.
— ïoi, tu vas rester... — poursuivit la mégère, — oh! pour peu de temps... Je reviendrai te prendre dans quelques jours... Jusque-là, sois sage, c'est-à-dire ne refuse rien de ce que ce digne gentilhomme te demandera... Il te veut du bien, ma fille, cet excellent seigneur... oh! beaucoup, beaucoup de bien...
— Mais, — murmura Hébé avec épouvante^ — je serai donc seule, abandonnée?...
— Non pas, puisque ce gentilhomme s'intéresse à toi...
— Non... non... — ^ interrompit Hébé en donnant à sa voix toute l'énergie possible, — je ne veux pas rester I. . .
— Ah! — répliqua la mère Rogomme avec un sang-froid désespérant, — il le faut absolument, sans cela on nous pendrait toutes les deux comme ton père l'Echiné !...
Et l'abominable mégère,profitant de la complète stupeur où ce terrible souvenir plongeait Ilébé, ouvrit rapidement la porte, la referma sur elle et disparut.
— Pendant quelques minutes, la jeune fille resta comme anéantie, cherchant vainement à comprendre ce qui se passait.
Peu à peu, je ne sais quel vague instinct vint Téclairer et lui inspirer la pensée que sa situation était périlleuse.
Elle allait donc se précipiter vers la porte pour essayer de rejoindre l'horrible femme dont la présence lui semblait, malgré tout, une sorte de protection.
Mais le maître semblait avoir prévu ce mouvement.
Il mit sa main sur le bras de la jeune fille, l'arrêta court et paralysa tous les efforts qu'elle fit pour se dégager de son étreinte.
Eu mômç temps, il frappa sur !a table de chêne avec la crosse de l'un de ses pistolets. (P. HIH.)
— Je veux m'en aller. . , je veux m'en aller ! . . . — cria Hébé en frappant du pied avec une fureur presque enfantine.
— Et moi, dit le vieillard en lui serrant les poignets avec une force à les briser, et moi je veux que vous restiez...
— Vous n'êtes pas mon maître !... je ne vous obéirai pas...
— Ah! je ne suis pas votre maître!...
I.IV. 73. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DO PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROIFF ET C'= HV. 73
i78 ' LKS MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
— Non...
— Vous croyez?
— • Certes !...
— Eh bien, vous vous trompez, enfant...
— Mon maître!... vous!. . et de quel droit?
— Du meilleur de tous.
— Lequel?
— Eh! pardieu, vous êtes à moi parce que je vous ai achetée...
— Achetée!... — répéta Ilébéavec une stupeur mêlée de dégoût et d'elFroi.
— Vous le savez aussi bien que moi, puisque vous m'avez ^-u payer là, tout à l'heure, en or.
Hébé comprit alors quel marché infâme la mère Rogomme venait de consommer.
Il lui fut impossible de contenir plus longtemps l'explosion de sadouleur. Elle éclata en sanglots. Elle fondit en larmes amères.
Et cependant, qu'elle était bien loin, mon Dieu, de prévoir alors tous les malheurs qui devaient l'accabler encore.
LE Vl?« DORÉ
— Je n'aime pas les pleurs, — dit sèchement le vieux gentilhomme ; allez, je vous reverrai plus tard, quand vous serez devenue sage...
En même temps, il frappa sur la table de chêne, avec la crosse de Tu, de ses pistolets. Le majordome entra aussitôt.
— Emmenez cette enfant, — dit le vieillard. Le valet de confiance sortit avec Hébé.
Il la conduisit à une vaste chambre. Celte chambre était tendue de damas d'un rouge sombre et en quelque sorte sanglant. Il y avait, pour tout ameublement, un lit, une table, un fauteuil et un miroir. Un grand feu brûlait dans la cheminée.
Le majordome se retira.
Mais, quand il sortit, il sembla à la jeune fille qu'elle entendait un bruit semblable à celui que produit un verrou qu'on repousse.
Elle alla à la porte.
Cette porte se trouvait effectivement fermée en dehors.
Plus de doute !
Hébé était prisonnière ! Il n'y avait pas moyen de se faire la moindre illusion à cet égard.
Elle tomba anéantie sm' un fauteuil.
Ses sanglots redoublèrent avec une violence inouïe.
Elle eut un véritable accès de désespoir.
Quand ce paroxysme fut un peu passé, elle s'efforça de calmer sa tête et d'imposer silence à ses sanglots convulsifs.
Elle y parvint à moitié et elle se mit à réfléchir sur sa position.
Elle se dit que sa captivité ne serait que passagère, car, enfin, il était impossible qu'une femme qui devait l'aimer, puisqu'elle avait pris soin de son enfance, l'eût à tout jamais vendue pour quelques misérables pièces d'or.
Elle se persuada que la mère Rogomme reviendrait bientôt la chercher.
Elle réfléchit enfin que, dans tous les cas, le mieux était de paraître docile et résignée, sauf à saisir la première occasion qui se présenterait pour s'échapper.
Or, cette occasion, selon elle, ne pouvait manquer de se présenter tôt ou tard.
Elle se trouvait dans ces dispositions tranquilles, quand il se fit un léger bruit à la porte. Cette porte s'ouvrit.
Un laquais, accompagné du majordome, lui apporta son diner.
Elle s'assit auprès de la table et elle goûta de quelques plats.
Tous étaient si fortement épicés que leur âpre saveur lui brûlait le gosier.
Elle remplit à moitié son verre d'un vin couleur de topaze contenu dans un flacon de cristal.
Elle but, afin de chercher à calmer sa soif dévorante.
A peine avait-elle avalé la première gorgée qu elle éprouva une sensation étrange...
Puis une sorte d'engourdissement lourd et invincible, plus puissant que le plus impérieux sommeil, envahit successivement ses membres et son esprit.
Elle finit par se coucher et s'endormir, ou plutôt par s'évanouir tout à fait.
Peut-être, — et, pour notre part, nous le croyons, — peut-être le vin qui lui avait été aj»porté contenait-il un narcotique quelconque.
Au milieu de la nuit elle fut arrachée à ce repos factice par une sensation étrange.
Elle ouvrit les yeux...
La lampe s'était éteinte...
Il lui sembla entendre quelqu'un près d'elle...
Elle voulut se précipiter hors de son lit...
Deux bras vigoureux la saisirent en la contenant...
Elle tenta de se débattre...
Une vigueur supérieure à la sienne paralysa ses efforts...
Elle essaya un inutile appel...
Mais la voix s'étouffa dans sa gorge contractée...
Et, d'ailleurs, qui aurait entendu ses cris?
Qui aurait pris la défense d'une pauvre fille abandonnée, dans ce château oii il n'y avait que de vils esclaves et un implacable despote I...
Pour la sauver, il fallait un miracle!...
— Un miracle 1...
Comment l'espérer? — d'où l'attendre?
Le miracle se fit.
On dit que, dans toutes les agonies violentes, il y a un moment terrible... solennel..".
Un moment où la vie jette une passagère mais énergique lueur, comme la mèche expirante d'une lampe qui va bientôt s'éteindre.
Ainsi, le malheureux qui se noie roidit ses bras crispés, pour s'accrocher aux saules du rivage.
Ainsi, la victime qui se débat sous le couteau de l'assassin arrête, une seconde encore, avec une force surnaturelle, le fer homicide qui va la frapper mortellement.
Pour s'arracher à cette étreinte qui, de plus en plus violente, meurtrissait ses chairs et paralysait ses membres, — pour s'élancer de sa couche, elle fit un dernier effort...
Effort suprême, dans lequel la vie, prête à l'abandonner, se concentrait tout entière!
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Sa main défaillante, levée vers le ciel, — peut-être pour implorer la protection, — rencontra dans les ténèbres les plis lourds des longs rideaux de damas, et s'y cramponna machinalement.
Grâce à ce point d'appui, elle parvint à donner à son corps, exténué par la lutte, une vigoureuse impulsion.
Elle se spntit rouler dans le vide.
Elle entendit un craquement.
Puis un bruit subit, comme celui qu'occasionne la chute d'un objet pesant. Puis un blasphème affreux... Un gémissement sourd... Un rùle étouffé... Puis plus rien!...
En tombant sur le tapis de peaux de renards qui recouvrait le plancher de la chambre, Hébé ne s'était fait aucun mal...
Seulement, les émotions terribles qu'elle venait de subir, la résistance désespérée qu'elle avait faite, la terreur qui la glaçait encore, lui avaient ôté toute lucidité d'esprit.
Peu à peu, elle revint à elle, c'est-à-dire au sentiment exact de sa situation.
Alors, seulement, elle put commencer à se rendre compte de ce qui s'était passé.
Elle était couchée par terre.
Un silence profond, une obscurité complète, régnaient autour d'elle.
Seulement, dans le foyer éteint, quelques charbons brûlaient encore et semblaient autant de prunelles ardentes qui la regardaient fixement.*
Elle se dirigea à tâtons vers la cheminée.
Là, accroupie et courbée sur la cendre, elle chercha à ranimer avec son souffle la flamme des charbons expirants.
Longtemps toutes ses tentatives furent vaincs.
Enfin elle parvint à faire jaillir quelques étincelles.
Elle alla à l'endroit où elle avait laissé sa petite lampe avant de se coucher. Elle la trouva.
Elle approcha de ces mourantes lueurs la mèche imbibée d'huile.
Quelques secondes après cet instant, elle avait de la lumière. *
Tremblante, mais résolue, elle s'approcha de l'alcôve.
Un spectacle terrible, inattendu, saisissant d'horreur s'offrit à sa vue.
Dans l'effort désespéré et convulsif auquel elle avait dû sa délivrance,
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elle était parvenue à desceller l'anneau de fer qui retenait au plafond le ciel du lit en bois sculpté.
Celte lourde charpente et les rideaux épais couvraient presque entièrement l'immense couche.
La tète du vieillard, car c'était lui, s'afl'aissait, immobile et inclinée sur l'oreiller. Ses cheveux blancs étaient ensanglantés.
Le sang-, filtrant entre les lèvres béantes d'une large et profonde blessure, coulait sur ses joues et baignait son épaisse et longue moustache.
Cette rosée pourpre augmentait, avec un clapotement sourd et monotone, une petite mare déjà formée.
Ilébé recula vivement, glacée d'épouvante, et reprise d'un nouveau désespoir.
LA FUITE
Le vieillard était-il mort?
Hébé l'ignorait.
Mais, qu'il fût mort ou seulement évanoui, la position de la jeune lille n'en était pas moins aifreuse!
Dans le premier cas, elle passerait infailliblement pour l'avoir assassiné.
Et alors Hébé fmirait comme le malheureux saltimbanque, ainsi que la mère Rogomme le lui avait prédit, alin de vaincre la répugnance qu'elle éprouvait à se séparer d'elle.
Dans le second cas, n'avait-elle pas à craindre de la rage furieuse et du désir de vengeance plus que probable du vieillard?
Il ne lui restait donc qu'un seul parti à prendre...
La fuite.
Mais, comment fuir?
D'abord lui serait-il possible de se retrouver sans guide dans, le dédale de corridors, de passages et d'appartements qu'il lui avait fallu traverser pour arriver à cette chambre fatale?
Ensuite, elle n'avait pas oublié que l'entrée du château était défendue
par un pont mobile, qu'on relevait chaque soir, à la tombée de la nuit. Attendre le jour?
Mais les domestiques ne la considéraient-ils pas comme prisonnière?... Certes, ils ne la laisseraient pas sortir sans un ordre de leur maître. Et alors que deviendrait-elle, quand ils apprendraient les sinistres événements qui venaient de se passer?
Hébé voyait le péril partout.
Elle n'apercevait le salut nulle part.
En présence de tous ces abîmes, elle sentait sa tête s'égarer. Le peu d'énergie qu'elle avait retrouvé fléchissait sous le poids de ces accablantes et confuses pensées.
Pendant un moment, elle crut qu'elle allait devenir folle. Elle en était réduite à regarder la perte de sa raison comme le seul bonheur qui pût lui arriver désormais.
Elle s'approcha machinalement de la fenêtre. Elle l'ouvrit, pour essayer de rafraîchir son front brûlant à l'air glacé de la nuit.
Il n'y avait pas de lune, mais le ciel était pur et brillant comme il l'est souvent dans le Nord, pendant l'hiver.
Bientôt ses yeux fatigués s'accoutumèrent à la demi-obscurité qui régnait au dehors.
Elle crut remarquer qu'il n'y avait guère qu'une vingtaine de pieds d'élévation entre la fenêtre sur laquelle elle était appuyée et le fossé qui se trouvait au bas.
En même temps elle se rappela qu'il n'y avait pas d'eau dans ce fossé. Le talus opposé, elle avait la certitude de l'avoir remarqué, était recouvert de gazon.
L'idée lui vint aussitôt que, par là, peut-être, il ne serait pas impossible de fuir de cette maison à jamais maudite.
Elle résolut de tenter ce moyen extrême, puisque c'était là son unique chance de salut.
Elle n'avait pas de cordes dont elle pût se servir pour fabriquer des échelles.
Comment faire, alors?
Elle promena tout autour de la chambre un regard quêteur et désespéré.
Une seule idée lui fut suggérée.
C'était qu'elle pourrait peut-être remplacer par les rideaux de damas entassés sur le lit la corde qui lui manquait. Mais ces rideaux étaient ensanglantés.
584 LES MYSTÈRES DU PALÀlS-ROYAL
Mais, pour les prendre et les déchirer, il fallait sans doute tremper ses mains dans ce sang.
Il fallait soulever ce hideux cadavre, dont la seule vue la glaçait d'une insurmontable terreur.
Pendant longtemps, ce sentiment d'invincible répulsion l'empêcha de mettre son projet à exécution.
Parfois même, elle songeait à y renoncer et às'abandonner au hasard qui venait de la sauver une première fois.
L'heure avançait.
Déjà il lui semblait voir une ligne plus lumineuse que le reste du ciel blanchir, s'étendre, et monter graduellement à l'horizon [lointain.
Parfois, aussi, elle croyait entendre quelques bruits vagues dans l'intérieur du château.
Hébé se disait que parmi les nombreux serviteurs du vieillard, quelques-uns devaient, sans doute, se lever de bonne heure.
Alors elle retombait dans ses perplexités.
Elle revenait à ses projets, qu'elle abandonnait encore le moment d'après.
Enfin, entre ces deux épouvantes, celle de se trouver au jour dans celte chambre terrible, et celle de s'approcher de cette couche ensanglantée oii gisait un cadavre, elle se décida résolument à choisir la dernière.
Elle s'approcha du lit.
Elle saisit d'une main tremblante le corps inerte du vieillard.
Elle le dégagea des épais rideaux qui l'enveloppaient de leurs plis.
L'épreuve la j)lus terrible était subie.
Hél)é ne s'arrêta pas.
A l'aide de ses ongles et de ses dents, elle déchira ces rideaux en quatre parties. Elle noua ces partiesles unes avec les autres aussi solidement que le lui permirent ses forces épuisées.
Elle se trouva posséder ainsi une espèce de corde, de vingt-cinq a trente pieds de longueur.
Cette corde lui parut plus que suffisante pour arriver jusqu'au fond du fossé.
Cela fait, elle s'habilla à la hâte.
Elle traîna, dans l'embrasure de la fenêtre, la table dont elle s'était servie pour barricader la porte.
Elle attacha sa corde aux pieds de cette table.
Ces différentes opérations lui prirent beaucoup de temps.
5sr»
L'idùe de se trouver seule, dans une obscurité profonde, avec cette effrayante créature. (P. 391.)
D'abordparce qu'elles étaient très difficiles, ensuite parce que l'anxiété qu'elle éprouvait la rendait maladroite.^
Enfin ces préparatifs furent terminés.
Elle assujettit son tambour de basque et sa guitare sur ses épaules.
Elle recommanda son âme à Dieu.
L.V. 74. — XAVIER DE MONTÉPIN. —LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉDIT. J. ROt'FF ET C''. î.:7. 74
Elle enjamba la balustrade de la fenêtre.
Elle saisit la corde à deux mains et elle se laissa glisser dans Tespace.
Elle atteignit le sol, plus morte que vive, mais sans accident et sans blessure.
En s aidant de ses mains et de ses genoux, elle gravit aussi vite que possible le talus escarpé du fossé.
Quelques secondes lui suffirent pour se trouver en rase campagne.
A lors elle se mit à courir de toutes ses forces.
Où allait-elle ?
Elle l'ignorait.
Mais elle était certaine qu'elle s'éloignait de ce château maudit.
— La pauvre enfant bénissait Dieu et n'en demandait pas davantage.