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LA SORCIÈRE ET LA PENDUE

A l'aube naissante, Hébé tomba, épuisée de fatigue, au pied d'un

sapin.

Elle laissa errer ses regards autour d'elle, et crut reconnaître une des routes, dans le bois, qu'elle avait parcourues avec la mère Rogomme quelques jours auparavant.

Mais alors elles avaient quelques provisions, encore un peu d'argent et enfin elles étaient deux, tandis qu'elle se retrouvait seule, sans la plus humble pièce de monnaie, et à peine garantie du froid par des vêtements souillés et déchirés dans les efforts qu'elle avait faits pour gravir les talus des fossés du château.

Elle avait en outre oublié son chapeau dans la chambre maudite, et elle se trouvait la tête nue. Sa position était horrible.

Elle la vit sans la moindre illusion.

Elle se mit à pleurer et pleura longtemps.

Ces larmes abondantes la soulagèrent un peu; elle se sentit plus

forte; il lui sembla qu'elle pouvait continuer sa route, et elle se remit à marcher.

Elle marcha ainsi jusqu'au soir.

Quand la nuit vint, les forces lui manquèrent complètement; elle crut qu'elle allait mourir, elle s'affaissa sur le sol et perdit connaissance.

Elle resta dans cet état pendant plusieurs heures.

Au bout de ce temps, elle fut tirée de son évanouissement par le contact de mains rudes et brutales qui la secouaient avec violence.

Elle ouvrit les yeux et se vit entourée par une douzaine d'hommes, dont quelques-uns avaient un costume à peu près militaire, et dont les autres portaient la livrée du maître.

Tous poussaient des cris furieux et de rauques exclamations.

Hébé était prisonnière.

Sans se préoccuper de son état d'excessive faiblesse, qui rendait de sa part toute tentative d'évasion impossible, on lui lia les pieds et les mains et on la jeta sur une charrette qui stationnait à quelque distance et dont le cheval, fouetté à outrance, partit aussitôt à une rapide allure.

Etendue sur un peu de paille, Hébé quoique effroyablement cahotée par la lourde charrette, perdit la conscience de son malheur et tomba dans un profond engourdissement.

Cet engourdissement ne cessa qu'à la porte de la prison de la ville la plus prochaine.

Il était nuit, on délia les pieds et les mains de la jeune fille, on la conduisit dans un cachot obscur et infect, dont on referma la porte sur elle.

Le lendemain matin, un geôlier lui apporta un pain noir et une cruche d'eau et sortit sans prononcer une parole.

Dans la journée, ce geôlier revint.

— Suivez-moi, — dit-il.

— Où me conduisez-vous? — demanda Hébé.

— Dans la prison commune ; — je n'ai pas l'ordre de vous laisser au secret.

Hébé suivit son gardien.

Il lui fit traverser un certain nombre de couloirs sombres et malpropres.

Puis il ouvrit, — à l'aide de l'une des clefs qu'il portait en trousseau à sa ceinture, — il ouvrit, disons-nous, une porte basse, pourvue d'une serrure gigantesque, et presque entièrement doublée en fer.

Aussitôt que cette porte eut tourné sur ses gonds criards, on entendit un murmure confus.

C'était un mélange de rires, d'imprécations, de malédictions, de sanglots.

Ces bruits sinistres épouvantèrent Hébé, qui se demanda dans quel enfer on allait l'introduire.

— Passez, — dit le geôlier.

Elle entra.

La porte se referma derrière elle.

La pièce dans laquelle se trouva la malheureuse jeune fille était une salle basse, voûtée, assez vaste.

Tout à l'entour régnait une banquette en bois de chêne, noirci par l'usage. Excepté cette banquette, il n'y avait dans la salle basse aucun meuble.

Huit ou dix femmes se trouvaient là, les unes assises, les autres debout, quelques-unes immobiles, quelques autres marchant à grands pas.

Presque toutes ces femmes offraient les types hideux du vice et du crime, dans leur plus repoussante laideur.

Au moment oii Hébé entra, il se fit un grand silence.

Les prisonnières parurent l'examiner avec une curiosité malveillante.

Sa jeunesse et sa beauté les disposaient à la haïr.

— Qu'est-ce qu'elle a donc fait, celle-là?... — se demandaient-elles, est-ce une voleuse?

— Je sais qui c'est, — répondit une prisonnière arrivée le matin même ; c'est une drôlesse qui a coupé le cou à un vieux seigneur dont elle était amoureuse... Le geôlier, qui est de mes amis, me l'a dit...

— On la pendra!... on la pendra!... — crièrent deux ou trois mégères, — au gibet la belle fille !...

Et toutes, ou du moins presque toutes, répétèrent avec une horrible unanimité :

— Au gibet!... au gibet!...

— Ah ! — dit une créature contrefaite qui avait assassiné une vieille femme pour lui voler quelques misérables pièces d'argent, et dont la physionomie ignoble et farouche décelait les instincts infâmes et sanguinaires, — elle nous aurait regardées du haut de sa grandeur, cependant, pas plus tard qu'hier... Parce que c'est jeune et que ça plaît aux hommes, ça se croit tout permis...

— Elle nous aurait méprisées! — fit une autre.

— Crache dessus! — ajouta une troisième.

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— Et ça n'empêche pas, — reprit la bossue, — qu'aujourd'hui la voilà avec nous!...

— Et qu'on la jugerai

— Et qu'on la condamnerai

— Et qu'on la pendra !

Puis les prisonnières reprirent, avec un ensemble formidable et un crescendo furibond :

— Au gibet!... au gibet, la belle fille!.,.

Et, en même temps, elles firent mine de se précipiter sur Hébé. La malheureuse enfant, épouvantée de cette agression inattendue, crut qu'elle allait devenir folle de terreur.

Tremblante, éperdue, elle voulut se réfugier dans un des angles de la salle basse, — partie obscure où la lumière ne pénétrait qu'à peine.

Mais à peine avait-elle fait quelques pas dans cette demi-obscurité qu'elle poussa un cri perçant.

Elle venait de sentir une main décharnée saisir son poignet et le serrer avec force.

Les jambes d'Hébé ployèrent sous elle, — la tête lui tourna et il lui sembla qu'elle allait s'évanouir.

Cependant il n'en fut rien.

Une femme qui, jusque-là, était restée assise sur la banquette dans la partie la plus obscure de la salle basse, — celle à qui appartenait la main décharnée, — se leva lentement et, marchant vers le centre de la pièce, elle attira Hébé sous un des rayons lumineux qui tombaient d'une étroite fenêtre garnie de barreaux de fer, et, là, elle attacha sur elle un regard fixe et perçant.

Cet examen dura plusieurs secondes.

Hébé, à son tour, leva les yeux sur celle qui la contemplait ainsi.

C'était une femme de très haute taille et d'une maigreur peu ordinaire.

Peut-être, jadis, avait-elle été belle, — alors qu'une chair jeune et dorée recouvrait la charpente osseuse de son corps et les traits de son visage qui, maintenant, semblaient recouverts d'un parchemin tanné et racorni.

Cette femme avait de grands yeux noirs, enfoncés dans des orbites profondes et charbonnécs.

Par moments les éclairs d'un feu étrange jaillissaient de ses sombres prunelles.

Le nez, un peu long et fortement aquihn^ donnait à son profil une vague ressemblance avec celui d'un oiseau de proie.

La partie inférieure de sa iigure recevait une expression sinistre de ses joues creuses et de sa bouche rentrée en dedans.

Le costume que portait cette femme ajoutait encore à l'étrangeté presque effrayante de son apparence.

Un mouchoir rouge, en lambeaux, se nouait sur sa tête, en affectant une forme de turban.

A travers les déchirures nombreuses de cette singulière coiffure, s'échappaient, comme des serpents argentés, de longues mèches de cheveux gris.

Une robe de serge noire, très large et à manches flottantes, enveloppait ce grand corps osseux.

Une corde, terminée par plusieurs nœuds, serrait cette robe à la taille. Telle était la femme et tel était le costume.

Ils se complétaient, en quelque sorte, l'un par l'autre.

Nous le répétons, elle regardait Hébé avec une surprenante fixité.

De son côté, la jeune fille levait sur elle un œil timide et presque suppliant.

Les prisonnières avaient fait silence et formaient le cercle.

Mais ce silence leur pesait.

— Voyez donc!... — s'écria l'une d'elles, — voyez donc la sorcière et la pendue qui s'examinent, pour se reconnaître au sabbat I...

Un éclat de rire formidable accueillit cette horrible plaisanterie. Encouragée par cette approbation bruyante et non équivoque, la prisonnière reprit :

— Il faut que la mère Moloch dise la bonne aventure à la pendue !

— Oui!... oui!... — répondirent plusieurs voix, — la bonne aventure !...

Hébé tremblait de tous ses membres.

La bossue, car c'était elle qui venait de parler deux fois, poursuivit :

— Mère Moloch, dis-lui dans combien de jours elle dansera, entre ciel et terre, en tirant la langue, au bout d'une corde de chanvre...

— Dis-lui cela, mère Moloch, — s'écria une autre, — et, pour ta peine, elle te donnera un morceau de sa corde... ce qui te portera bonheur. . .

— En attendant qu'on t'en donne une tout entière et toute neuve, exprès pour loi...

— Une corde à la mère Moloch!... — répliqua la bossue, — }pensez-vous?

— Pourquoi donc pas?

LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL [iOl

— Une corde!... vous voulez dire un fagot!... on ne pend pas les sorcières... on les brûle!...

— C'est vrai!... c'est vrai!...

Puis les prisonnières reprirent en chœur :

— Aux fagots, la'mère Moloch !... au gibet, la belle fille !... Et à ces cris succédèrent ceux-ci :

— La bonne aventure à la pendue!...

Cet infernal charivari fut interrompu soudainement.

La femme grande et maigre qu'on appelait la mère Moloch, et à laquelle on décernait le titre de sorcière, fit deux pas en avant, fronça le sourcil, regarda d'un air menaçant les prisonnières qui l'entouraient et étendit la main.

La sorcellerie inspirait, à cette époque, une terreur instinctive si puissante, que toutes lès femmes, redoutant quelque maléfice, reculèrent et se turent.

La mère Moloch allait parler.

Mais elle n'en eut pas le^temps.

Trois ou qual-re geôliers entrèrent dans la salle basse.

L'heure était venue de reconduire les prisonnières dans les cachots 011 elles passaient la nuit, deux ou trois ensemble et quelquefois plus.

Jusqu'à ce jour, la mère Moloch avait été seule.

Hébé, comme la dernière venue, fut désignée pour partager son cabanon.

L'idée de se trouver seule, dans une obscurité profonde, avec cette effrayante créature, sembla à Hébé cent fois pire que la mort.

Elle demanda à être remise dans son premier cachot.

Elle pria, elle pleura, elle supplia.

Ce fut en vain.

On ne lui répondit que pai^ un rire ironique et brutal et on l'enferma avec la sorcière.

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