‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 87 sur 183 · L ÉVASION · texte numérisé non relu

L ÉVASION

Une obscurité profonde régnait dans le cachot où la vieille femme et la jeune fille furent enfermées.

Hébé, aussi tremblante que si on l'eût jetée dans la cage ae quelque bête farouche, se réfugia dans l'un des angles et s'y blottit.

Une heure se passa.

On n'entendait d'autres bruits que ceux produits par les battements du cœur d'Hébé et par la respiration saccadée et en quelque sorte intermittente de la, mèro Moloch.

Tout d'un coup, Hébé tressaillit.

Une lueur pâle, mais dont l'éclat augmentait de seconde en seconde, venait de jaillir de l'angle opposé à celui dans lequel elle avait cherché un abri.

Bientôt le cachot tout entier se trouva vivement éclairé.

Hébé était muette de stupeur et d'épouvante.

A quoi, en effet, attribuer ce qu'elle voyait, si ce n'est au magique pouvoir de la sorcière et à ses évocations infernales?

Il eût été cependant possible d'expliquer autrement le phénomène apparent qui se manifestait.

La mère Moloch venait tout simplement de communiquer à la mèche d'une très petite lampe de cuivre, l'étincelle qu'elle avait fait jaillir de matières inconnues.

Pais, cette lampe allumée, elle l'avait placée sur une pierre humide qui faisait saillie dans la muraille du cachot.

La vieille femme regarda Hébé.

Elle vit que la pâleur et le troubl.j empreints sur les traits de sa compagne exprimaient un profond effroi.

Sans doute une sorte do pitié s'empara de son cœur, car elle dit :

— Est-ce que vous avez peur de moi, jeune fille?...

— Oh! oui... — balbutia Hébé, — bien peur...

— Et pourquoi?...

— Je ne sais... mais ces femmes disaient... tout à l'heure. ..

Puis, se relevant et saisissant Hébé par le poignet, elle lui dit très bas, mais très vite. (P. îJ96 )

Ilébé s'interrompit.

La mère Moloch acheva :

— Ces femmes m'appelaient sorcière, est-ce là ce qui vous efl'raye?

— Je Tavouc...

— Eh bien! ne craignez plus... que je sois ou non sorcière, je no vcuxvous faire aucun mai et je puis vous faire peut-être beaucoup de bien.

LIV. IS. — XAVIER DE JIOMÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C''^. LIV,75.

Ilébo regarda la mère Mcloch avec étonnement.

— Quel bien me feriez-vous? — demauda-l-elle, — Dans la position où je me trouve, je n'ai de secours à attendre ni à espérer de personne...

— Qui sait?

Hébé ne répondit pas.

La mère Moloch reprit :

— Voulez-vous avoir confiance?...

— En vous, madame?

— Oui, en moi.

— ' Comment aurais-je confiance en une inconnue... que je rencontre on un lieu comme celui-ci?

— Vous voulez dire en prison?

— Oui, — répondit îlébé.

— Mais, n'y êtes-vous pas vous-même?

— C'est vrai.

— Dans tous les cas, querisquez-vous?

— C'est encore vrai...

— D'ailleurs, il m'est facile de vous prouver que j'ai des droits à votre confiance...

— Et comment?

— Donnez-moi votre main. J

— Qu'en voulez-vous faire?

— Vous montrer, en vous parlant du passé, que ni le présent ni l'avenir n'ont de secrets pour moi...

La jeune fille hésita.

Cependant, après un instant de réUexion, elle tendit sa main. La vieille femme s'empara de cette main blanche et amaigrie. Elle en étudia longuement et minutieusement les lignes.

— Vous avez beaucoup soufï'ert déjà, — dit-elle, — je le vois.

— Oh! beaucoup, — murmura Hébé.

— L'étoile sous laquelle vous êtes venue en ce monde est néfaste. II y a eu du sang répandu à l'heure de votre naissance...

llébé fit un geste d'effroi.

— Ne le saviez-vous pas? — demanda la vieille femme.

— Non.

— Je vois dans votre vie beaucoup de sang versé. La pâleur d'ilébé augmenta. La mère Moloch poursuivit :

— Dans les jours de votre enfance vous avez été l'involontaire et innocente complice d'un meurtre. Évoquez vos plus lointains souvenirs... est-ce vrai?

— C'est vrai, — balbutia Hébé.

— Depuis lors, par une nuit, sinistre, votre main vient de répandre des flots de sang, mais c'était justice et non crime... est-ce encore vrai? Vous avez tué, et pourtant vous n'êtes pas coupable.

— Vous le voyez? — s'écria Hébé.

=~ Cela est pour moi aussi lumineux que les rayons du soleil.

— Mais, alors, je serai renvoyée absoute, n'est-ce pas?... n'est-ce pas?...

— Non.

— Je serai condamnée?

— Vous l'êtes déjà.

— Condamnée! — répéta Hébé.

■ — Oui, condamnée à mourir.

— Oh! mon Dieu!

Hébé se tordit les mains avec désespoir et éclata en sanglots convuJsifs. Puis elle reprit :

■ — Mais, alors, je suis perdue?

— Non.

— Et qui me sauvera?

— Moi.

Après ce que venait de lui dire la vieille femme, Hébé n'avait plus le droit de douter de la véracité de ses paroles.

Elle se rassura donc un peu, mais elle n'en demeura pas moins absorbée dans la terreur que lui causaient les effrayantes paroles qu'elle venait d'entendre.

La mère Moloch sembla comprendre et respecter le trouble de la jeune fille.

— Dormez, — dit-elle seulement, — dormez et tâchez de reprendre des forces, car, bientôt, vous en aurez besoin...

Puis elle éteignit la petite lampe, et, pendant tout le reste de la nuit, l'obscurité et le silence régnèrent dans le caihot.

Le lendemain, à l'heure accoutumée, la mère Moloch et Hébé furent conduites dans la salle commune.

Comme la veille, l'une et l'autre se virent en butte aux railleries atroces et aux plaisanteries infâmes de leurs compagnes d'infortune.

Seulement, quelques secondes avant le moment où les geôliers venaient reprendre les prisonnières pour les ramener dans leurs cachots, la mère Moloch dit à Hébé :

— Tout à l'heure, quand vous m'entendrez prononcer ces mots :

— Jm nuit qui va commencer sera longue... appuyez votre mouchoir contre votre visage, et, au risque de suffoquer, ne respirez pas...

— Pourquoi?

— Vous le verrez.

— Il ne s'ag-it point de commettre un crime, n'est-ce pas?

— Non.

— Vous me le jurez?

— Je vous le jure.

— Alors, je ferai ce que vous voulez.

— Bien.

Les geôliers entrèrent.

Ils firent passer les prisonnières devant eux et se dirigèrent avec elles vers les cachots.

La mère Moloch, arrivée à l'extrémité de la galerie souterraine, et au moment où le geôlier introduisait la clef dans la serrure du cabanon, articula distinctement :

— La nuit qui va com.mencer sera longue...

En môme temps elle approcha du visage du geôlier une petite boîte enlr'ouverte d'où s'échappait un parfum subtil.

Hébé, qui tenait son mouchoir à la main, l'appuyait fortement contre ses narines et contre sa bouche, et s'efforçait de ne point respirer.

Le geôlier poussa un profond soupir.

Il étendit les bras, chancela comme un homme ivre, et tomba tout de son long contre la muraille.

La mère Moloch se pencha sur lui.

Elle détacha le trousseau de clef qu'il portait à la ceinture.

Puis, se relevant et saisissant Hébé par le poignet, elle lui dit très bas, mais très vite :

— Venez!... venez I... suivez-moi...

Hébé obéit machinalement.

Au bout de quelques pas. la vieille femme ajouta:

— Vous pouvez maintenant ôter votre mouchoir et respirer... il n'y a plus de danger.

— Ah! — murmura Hébé, aussitôt qu'elle entrepris haleine, — ah! vous m'avez trompée !...

— En quoi?

— Vous m'aviez juré qu'il n'y aurait pas de crime I

— Eh bien?...

— Eh bien! cet homme est mort!...

— Non pas.

LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL s&y

Hébé se retourna et reg-arda le corps étendu sur le sol.

— Cependant... — commença-t-elle.

La vieille femme l'interrompit en disant :

— Il n'est pas mort... pas même malade ; il est étourdi, voilà tout, silence et venez... venez vite...

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LA FUITE

Ensemble elles parcoururent des couloirs dans lesquels Hébé se serait perdue cent fois, mais dont la vieille femme semblait connaître admirablement les détours.

Evidemment elle était une habituée de la prison.

Hébé ne put s'empêcher d'en faire la remarque dans son for intérieur.

Durant ce trajet, elles ne rencontrèrent personne.

Elles arrivèrent ainsi en face d'une petite porte doublée de fer comme toutes celles de ce triste séjour.

La mère Moloch essaya plusieurs des clefs du trousseau.

Enfm elle rencontra la bonne.

La porte s'ouvrit.

L'air de la nuit, un air vif et pur, frappa Hébé au visage, et lui produisit une sensation délicieuse.

— Sommes-nous libres? — demanda-t-elle.

— Pas encore, — répondit la vieille femme, — mais bientôt... L'endroit dans lequel elles se trouvaient en ce moment était une

petite cour entourée d'une muraille très élevée .

Dans cette muraille se voyait une poterne dont on ne se servait presque jamais, et qui donnait sur la rue.

La mère Moloch trouva cette poterne.

H lui fut beaucoup plus difficile de l'ouvrir qu'elle ne le supposait peut-être. L'intérieur de la serrure était rouillé. La clef grinçait, mais sans faire jouer le pêne dans la gâche.

Les quelques minutes qui s'écoulèrent en essais et en efforts infr^c-

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tueux furent horribles pour Hébé et lui semblèrent avoir la longueur d'un siècle. Elle se voyait de nouveau prisonnière, — reconduite dans son cachot, et bientôt menée au supplice.

Ce qu'elle souffrit, nous ne saurions le dire.

Enfin, un dernier effort, — dont on n'aurait point cru capables les membres débiles de la vieille femme, — triompha des obstacles.

La serrure céda.

La porte tourna, en criant, mais enfin elle tourna.

De l'autre côté, c'était la rue, c'est-à-dire la liberté,

La mère Moloch reprit le poignet d'Hébé et lui dit en l'entraînant :

— Je vous ai prévenue que vous auriez besoin de toutes vos forces... armez-vous donc de courage, car ici nous ne sommes point en sûreté et il nous faudra faire beaucoup de chemin cette nuit...

— N'ayez pas peur, — répliqua Hébé, — j'aurai du courage et de la force, je vous le promets.

La mère Moloch se mit donc à marcher silencieusement, évitant les rues fréquentées et s'engageant dans un labyrinthe de petites ruelles mal famées qui formait autour du sombre édifice de la prison un inextricable lacis.

Peu à peu, les maisons devinrent plus rares.

Elles finirent par disparaître tout à fait.

On était en rase campagne,

La mère Moloch ne ralentit point sa marche ou plutôt sa course.

Seulement, elle ne suivit point la grande route.

Elle se jeta avec sa compagne dans des chemins de traverse, étroits et sinueux, et qui eussent semblé difficiles, même en plein jour.

Elle ne manifestait aucune hésitation. Elle allait droit devant elle, d'un pas toujours également ferme et assuré.

Il n'en était point de même pour Hébé.

La malheureuse enfant trébuchait presque à chaque instant.

Cent fois elle serait tombée, si le bras de la mère Moloch ne l'avait soutenue avec une incompréhensible vigueur.

Enfin, après deux heures de marche, Hébé sentit que les forces lui manquaient complètement.

Ses jambes engourdies et douloureuses refusaient, non seulement d'avancer encore, mais même de la porter davantage.

Elle tomba sur ses genoux en murmurant :

Je ne peux plus... je ne peux plus...

La mère Moloch s'arrêta.

— Ainsi, — demanda la vieille femme, — vous êtes épuisée?

— A ce point que je me sens mourir,. .

— Vous vous croyez incapable d'un dernier effort?

— Hélas! oui... mais je vous en supplie, madame^ ne vous inquiétez point de ce- que je deviendrai... fuyez seule... abandonnez-moi... je n'en serai pas moins reconnaissante jusqu'au dernier moment de ma vie de ce que -^ous avez fait pour moi...

— Vous abandonner!... non pas...

— Il le faut.

— J'achèverai mon œuvre!...

— Je vous le répète, je suis incapable de marcher plus longtemps...

— Vous vous figurez cela, mais peut-être est-il possible de vous prouver le contraire...

Ilébé ne répondit que par un gémissement. Elle perdait à demi connaissance.

La mère Moloch la porta ou plutôt la traîna jusqu'à un talus gazonné, sur lequel elle l'assit.

— Oh! si je pouvais boire! — murmura Hébé.

— Je connais un ruisseau sur notre chemin, à une demi-lieue d'ici.

— Une demi-lieue!... je mourrai sans l'avoir atteint!

— Peut-être... Ecoutez, je vais faire pour vous ce que je ferais àpeine pour ma fille. Hébé se souleva.

La mère Moloch tira de sa poche un petit flacon d'un métal brillant, sur lequel la douteuse clarté de la lune, perdue entre des nuages blafards, mit une pâle étincelle. Elle déboucha ce flacon.

— Ecoutez, — répéta-t-elle, — chaque goutte de ceci que je vais vous donner représente plusieurs semaines de ma vie... dos mois peutêtre... peut-être une année...

— Qu'est-ce donc?

— C'est tout à la fois la vie et la mort.

La mère Moloch approcha le flacon des lèvres d'Hébé, et elle poursuivit :

— Vous allez boire quelques gouttes, vous m'entendez bien... deux ou trois, tout au plus... Deux ou trois gouttes, c'estla force, c'est la vie... Une gorgée, ce serait la mort... la mort soudaine, foudroyante... Ainsi, jeune fille, prenez garde!...

Et, tout en parlant ainsi, elle appuya l'orifice du flacon sur les lèvres pâlies d'Hébé.

Cette dernière fit avec crainte et tremblement ce que lui disait la vieiUe femme.

A peine avait-elle bu une ou deux gouttes de la liqueur étrang-e qu'on lui présentait, qu'il se passa en elle quelque chose d'inouï.

Il lui sembla qu'un sang plus jeune et plus chaud circulait dans ses veines délicieusement gonflées. Un bien-être infini envahit tout son être. La fatigue et les souffrances s'évanouirent comme par enchantement. Elle se sentit mieux reposée et plus vigoureuse qu'elle ne se souvenait ne l'avoir été jamais.

Elle se leva, en s'écriant :

— Vous aviez raison, madame, marchons... marchons tant qu'il le faudra... Me voici, grâce à ce merveilleux breuvage, plus forte et plus vaillante qu'au départ.

— Je vous le disais bien, — murmura la mère Moloch en reprenant le précieux flacon, — je vous le disais bien, c'est la vie!...

Et toutes deux recommencèrent leur course rapide. Bientôt elles arrivèrent auprès du ruisseau dont la mère JMoloch avait parlé.

— Si vous avez soif encore, dit la vieille femme — Buvez... Mais Hébé n'avait plus soif.

Elle continuait à jouir de cet ineffable bien-être qui suppléait à tout et la plongeait dans une volupté douce et continue.

Au moment où la mère Moloch s'arrêta, les étoiles pâlissaient au firmament. Du côté de l'orient, une bande d'une lumière pâle commençait à se détacher sur les teintes sombres du ciel. Le jour approchait.

Les deux femmes avaient marché toute la nuit.

Elles se trouvaient en ce moment sur le sommet d'une montagne rocheuse, peu élevée et presque entièrement couverte de bois.

Le plateau qui dominait cette montagne offrait, à son centre, un amoncellement de roches énormes, revêtues de lierres, de mousses, et de toutes sortes de plantes parasites.

La mère Moloch s'approcha de l'un de ces rochers.

Elle écarta des touffes de fleurs grimpantes.

Elle fit reculer quelques pierres et elle mit à découvert une ouverture étroite et basse, mais par laquelle, cependant, une personne de taille moyenne pouvait facilement passer.

Elle pénétra la première dans cette ouverture.

— Venez, — dit-elle ensuite à Hébé.

La jeune fille, toujours surexcitée parla boisson magique, n'hésita pas à la suivre.

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