LA GROTTE
On ne voyait pas clair dans cette demeure souterraine. Mais Hébé sentit que ses pieds foulaient un tapis de mousse mollement étendue sur le sol. Au bout d'une seconde, la mère Moloch alluma un flambeau, par le même procédé qu'elle avait mis en œuvre dans la prison.
Hébé put alors jeter un coup d'oeil autour d'elle.
Elle se trouvait dans une grotte haute et large, aux parois brillantes de stalactites.
Rien n'y décelait la moindre trace d'humidité.
Au fond se voyait un lit formé de mousse et de feuilles sèches.
Ce lit et quelques sièges rustiques composaient tout l'ameublement de la grotte.
— Vous êtes chez moi, — dit la mère Moloch à Hébé, — et je vous réponds que personne ne viendra vous y chercher.
— Chez vous? — répéta Hébé.
~ Oui.
— Quoi, vous vivez ici?...
— • Souvent.
— Oui, — poursuivit la vieille, — souvent... presque toujours!... C'est ici que je traîne une misérable existence, quand je ne vagabonde pas à travers les campagnes, ou quand je ne suis pas en prison...
— En prison !... — répéta Hébé ; — pourquoi en prison?
— • Parce que je n'ai d'autre moyen pour gagner ma vie que de me servir de ces deux sciences terribles qu'on appelle la divination et la
COi LES MYSTERES DU PAL.M.S-ROY AL
magie... — Ainsi que je l'ai fait pour vous, je dévoile le passé, je prédis l'avenir... — Mais mes lèvres ne savent point prononcer le mensonge... — Quand on m'interroge, je réponds la vérité... — Or, cette vérité trompe souvent bien des espérances, froisse bien des vanités, blesse bien des intérêts... — On s'irrite et on me jette en prison...
— Mais, alors, pourquoi continuer ce triste métier?
— Encore une fois, comment voulez-vous que je vive?... Cependant, j'ai pris un parti...
— Lequel?
— Un parti auquel vous n'êtes point étrangère...
— Moi?...
— Vous-même, et vous allez voir... Ce parti, c'est de quitter ce pays sur-le-champ, et de vous emmener avec moi.
— Vous voulez vous charger de moi? — demanda Hébé avec étonnement.
— Oui, si vous ne vous refusez point à m'accompagnor... et, à \Tai dire, dans la position où vous vous trouvez, je ne vois pas trop comment vous feriez pour refuser.
— Mais où comptez-vous aller?
— Dans un pays et dans une ville où nous vivrons facilement.
— Et c'est?...
— La France, Paris.
— Paris ! — répéta Hébé.
Puis elle demanda :
— Et, à Paris, que ferons-nous?
— Ce que je fais ici... nous dirons la bonne aventure... Vous passerez pour ma fille. Je vous apprendrai à lire, comme en un livre ouvert, dans les lignes de la main; vous êtes jeune et belle, vous gagnerez de l'or... beaucoup d'or... et nous serons heureuses!...
En prononçant ces dernières paroles, la mère Moloch s'anima et lo feu sombre de la convoitise étincela dans ses prunelles.
— Mais, — reprit Hébé, essayant une dernière objection, — vous me l'avez dit vous-même, ici vous mourez presque de faim, malgré toute votre science...
— Ici, c'est vrai, mais à Paris il n'en sera pas de même. Paris est une ville où le merveilleux plaît par-dessus tout, et où les secrets que révèle mon art sont appréciés et magnifiquement payés...
Hébé ne se sentait point parfaitement convaincue. Mais elle n'avait pas d'autre ressource que celle d'accepter la proposition de la vieille femme. Elle l'accepta donc.
— Je vous accompagnerai, — dit-elle.
— Bien, — répliqua la mère Moloch, — j'y comptais...
— Quand partirons-nous ?
— Dans huit jours.
— Pas avant?
- — C'est impossible.
• — Pourquoi si tard?
— Parce que la prudence l'exige. Songez donc qu'à l'heure qu'il est on s'est aperçu de notre évasion... La mienne est de peu d'importance, mais la vôtre!... La famille de celui que vous avez tué réclamera votre mort, qu'elle croit être une juste vengeance, et cette famille est puissante... Tous les limiers de la police sont sur pied... On va battre les campagnes, et, si nous nous aventurions maintenant de compagnie sur lei routes, nous sommes facilement reconnaissables et nous serions reprises presque aussitôt.
La jeune fille comprit la justesse de ce raisonnement et n'insista pas.
— Comment vous appelez-vous? — lui demanda la vieille femme.
— Uébé.
— Eh bien, Hébé, reposez-vous, tandis que je vais aller à une ferme voisine, dont les habitants me connaissent et ne me trahiront point, chercher quelques provisions qui nous sont indispensables... Mon absence du reste, ne sera pas longue...
Le jour commençait à paraître.
Une faible lueur, pénétrant par l'ouverture de la grotte, faisait pâlir la clarté vacillante du flambeau que la mère Moloch avait allumé.
La vieille femme éteignit cette torche, faite d'une sorte de bois résineux, et sortit.
Hébé alla se jeter sur le lit de mousses et de feuilles sèches qui se trouvait au fond de la grotte.
Au bout de quelques secondes, elle sentit une sorte d'engourdissement la gagner. Un sommeil profond et réparateur s'empara d'elle.
Elle dormit pendant plusieurs heures.
Quand elle rouvrit les yeux, un rayon de soleil pénétrait dans la grotte en traînée lumineuse. Il était à peu près midi.
La mère Moloch, accroupie dans un coin, semblait épier le réveil de la jeune fille.
— Avez-vous faim? — lui demanda-t-elle.
— Je crois que oui, — répondit Hébé.
— Eh bien, mangez... voici du pain et quelques fruits... c'est tout ce qu'il m'a été possible d'avoir.
Nous passerons rapidement sur les huit jours pendant lesquels la mère Moloch et Ilébé habitèrent la grotte.
Ces huit jours n'offrirent pas le moindre incident digne d'être mentionné dans ce récit.
Hébé s'habituait à appeler la vieille femme : ma mère.
La mère Moloch, ainsi qu'elle l'avait annoncé, lui apprenait à lire l'avenir dans les lignes de la main.
Nous savons déjà qu'IIébé avait le goût le plus vif pour les sciences occultes.
Les leçons qu'elle recevait lui offraient un intérêt prodigieux.
Somme toute, cette semaine passa vite.
Un après-midi, la mère Moloch annonça qu'elle avait fixé le départ ce môme jour, à la tombée de la nuit.
En même temps elle dénoua un paquet qu'elle avait apporté.
Elle en tira d'abord un costume moresque, enrichi de sequins en cuivre doré, puis un petit poignard et un tambour de basque.
Elle fit revêtir le costume moresque à Hébé.
Elle lui lava ensuite le visage avec une eau dans laquelle certaines plantes cueillies sur la montagne infusaient depuis deux jours.
Cette eau donna au visage d'IIébé, au lieu de sa pâleur habituelle, une teinte brune et chaude, semblable à celle des Bohémiennes nées sous le soleil brûlant des Espagnes.
— Yous voici méconnaissable, — lui dit-elle ensuite; — ceux-là mêmes qui vous ont arrêtée ne vous reconnaîtraient pas..
La mère Moloch fit aussi subir quelques modifications à son propre costume.
Elle souleva une grosse pierre qui se trouvait à côté du lit.
Sous cette pierre elle prit une bourse contenant quelques pièces de monnaie, et qu'elle mit dans sa poche.
Elle noua dans un'linge ce qui restait du pain et des fruits qui avaient formé, pendant une semaine, toute leur nourriture, et elle attacha ce paquet à l'extrémité d'un bâton noueux.
Ces préparatifs achevés, la mère Moloch attendit que l'obscurité eût. envahi le ciel, puis elle dit à Hébé ;
— Partons!
Et toutes deux sortirent de la grotte qui leur avait servi d'asile.
La jeune fille avait son petit poignard au côté et tenait le tambour de basque à la main.
Après un voyage lent et fatigant, les deux femmes atteignirent les frontières de France, sans avoir eu à affronter des dangers réels.
On les laissa passer et on leur indiqua la direction dans laquelle elles devaient marcher pour se rapprocher de Paris.
Depuis longtemps les misérables pièces d'argent qui formaient toute la ressource des voyageuses étaient épuisées.
Hébé, ayant repris par occasion son ancien métier, chantait sur les places des villages, en s'accompagnant du tambour de basque.
Les quelques sous qu'elle recevait permettaient à elle et à sa compagne de ne pas mourir de faim.
L nOTELLERIE DU PORC ARMÉ
Un soir, à cinquante-cinq ou soixante lieues de Paris, Hébé et la mère Moloch arrivèrent dans un village et s'arrêtèrent en face dune hôtellerie d'assez misérable apparence.
Au-dessus de la porte de cette hôtellerie se balançait une lourde plaque de fer battu, suspendue par deux crampons à une sorte de potence.
Sur cette enseigne se voyait, peint à l'huile par quelque artiste nomade, un animal quasi fantastique, moitié sanglier et moitié cochon, revêtu d'une brillante armure, debou^ sur ses pattes de derrière, et brandissant un glaive flamboyant.
Au-dessous se lisait cette légende, tracée en gros caractères :