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LE GARÇON D ECURIE

Cependant, tandis que la jeune fille, conduite par l'hôtelier, entrait dans la maison, le petit homme à figure et à tournure bizarres se dirigeait du côté des écuries, tirant toujours son cheval par la bride.

La basse-cour n'était pas mieux tenue que le reste de l'auberge.

Des amas de fumier et d'immondices de toutes sortes l'encombraient et ne laissaient pour ainsi dire aucun passage libre.

Avant d'arriver à l'écurie, ou plutôt à l'étable, il fallait entrer jusqu'au-dessus des chevilles dans une fange noirâtre et mal odorante.

Le petit vieillard, en accomplissant ce tiajet périlleux, jura, pesta, et appela vingt fois à son aide le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Enfin il parvint à l'étable.

Une vache et un âne, jusqu'aux jarrets dans une boue presque liquide, méditaient côte à côte, et d'un air profondément triste, en face d'un râtelier vide.

Non loin d'eux, un grand gaillard ronflait, étendu sur un tas de litière.

Réveillé par le bruit que faisaient le cheval et le voyageur, il se leva et fit quelques pas en avant.

C'était un jeune homme dont la mine ne semblait pas plus avenante

LES MYSTERES DU PALAIS-ROYAL Gi3

que celle de l'hôte. La petite vérole l'avait complètement défiguré, et son visage offrait des cicatrices rougeâtres, presque aussi hideuses que les balafres de son maître.

— Attendez, — dit-il, — je vas vous donner un coup de main...

— Non... non... ce n'est pas la peine... — s^écria vivement le petit vieillard, — je ferai bien tout seul... trouvez-moi seulement du foin et de l'avoine...

Mais le garçon d'écurie ne sembla tenir aucun compte de cette recommandation. Il porta la main sur le harnachement du cheval, et se mit en devoir d'en déboucler les sangles.

Le petit vieillard donna des signes manifestes d'inquiétude.

11 tourna vivement autour de son cheval et dit :

— Eh bien! débridez-le, puisque vous y tenez... il sera temps de b desseller plus tard...

— Ahl — répliqua le garçon, — je vais d'abord ôter ce portomanteau...

Le vieillard pâlit.

— N'y touchez pas 1 — balbutia-t-il.

— Pourquoi donc?

— Oh ! pour rien... je voulais dire : rien ne presse..

— Mais déjà le garçon d'écurie avait dénoué les lanières qui attachaient la valise à la selle.

L'agitation du vieillard était à son comble.

Il s'efîorça de tirer la valise à lui.

Le garçon, plus vigoureux, l'avait tirée de son côté et la soulevait.

— Ah! bah! — fit-il d'un air d'étonnement, — comme c'est lourd! cela pèse au moins cinquante livres!...

— Oh'... vous voulez plaisantez, mon ami... cinquante livres!... y pensez-vous I...

— Si c'est de l'argent qui est là dedans, la somme doit être un peu ronde!...

— De l'argent!... Dieu d'Abraham!... d'Isaac et de Jacob 1... de l'argent ! . . .

Et le vieillard s'efforça de rire.

Mais son rire était contraint et en quelque sorte convulsif.

Il poursuivit :

— De l'argent!.,, ah! je le voudrais de tout mon cœurl... je serais plus riche que je ne le suis !... hélas !...

— Mais, qu'est-ce donc?

— Du plomb, mon bon ami... de pauvres petits lingots de plomb,

et, aussi, quelques morceaux d'étain... tout cela ne vaut pas quatre écus!...

— Vraiment!... — fit le garçon d'un air ironique.

— Aussi vrai que je m'appelle Ezéchicl Nathan.

— Ah ! vous clés juif?...

— J'adore le Dieu de mes pères, et, quoiqu'il abandonne son serviteur dans la misère, j'observe de mon mieux ses commandements... — Mon bon ami, voulez-vous me rendre cette valise, je vous en prie...

— Tendez les bras, — fit le garçon.

Le juif obéit.

La sacoche de cuir lui fut jetée à toute volée et il faillit ployer sous le poids. Dans le choc, un bruit métallique et argentin s'en échappa.

De pâle qu'il était, le juif devint livide.

Mais le garçon d'écurie sembla n'avoir fait aucune attention à la dernière particularité que nous venons de rapporter.

— Qu'est-ce qu'il faut donner à votre bidet? — demanda-t-il

— Du foin et de l'avoine, mon bon ami... en assez grande quantité pour réparer les forces de l'animal... mais ménagez ma pauvre bourse.

— Soyez tranquille, cela ne vous coûtera pas cher.

— Et, — reprit le juif, — si vous avez bien soin de ma bèlc, il y aura quelque chose pour vous demain matin...

— Ah! vous couchez ici?

— Sans doute.

— Eh bien, dormez tranquille... le bidet ne manquera de rien. Après cette conversation, Ezéchiel Nathan, portant dans ses bras sa

valise, quitta Fétable, traversa de nouveau la basse-cour et entra dans l'hôtellerie.

Ilébé et la mère Moloch se trouvaient toujours sur le banc auprès de la porte.

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