UNE CAUSERIE AU COIN DU FEU
Un instant de silence suivit les dernières paroles du valet. Puis le maître demanda :
— Ah çà, es-tu bien sûr d'avoir entendu des écus se choquer?...
— Si j'en suis sûr?... ah! mais, oui, que j'en suis sûr!... et il nV avait pas rien que des écus, j'en réponds, il y avait aussi des louis...
— Mais, alors, cela doit faire beaucoup d'argent...
— Ahl ma foi, je le crois bien, plus d'argent qu'on ne vendrait le Porc armé et deux ou trois hôtelleries comme celle-ci encore avec...
— • Mais, alors, si j'avais à moi une somme pareille, je serais riche... murmura le maître.
— Vous voulez dire : nous serions riches... — répliqua le valet.
— Comment, nous?
— Dame I c'est clair.
— Que veux-tu dire:
g2-i LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
— Je veux dire, si pareille aubaine vous tombait du ciel, vous auriez trop bon cœur pour ne pas partager avec moi...
— Peut-être; mais, comme pareille aubaine ne marrivera point...
— Qui sait? — interrompit le valet.
— Et d'où diable veux-tu que ça me vienne?
— Vous pouvez hériter.
— De qui?
— De vos parents.
— Je n'en ai pas.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr.
— Eh bien, j'imagine que vous vous trompez.
— Prétends-tu connaître ma famille mieux que moi?
— Oui.
— Voilà qui est fort!
— - C'est comme ça.
— Et ces parents, quels sont-ils? Tu serais, ma foi, bien embarrassé de le dire.
— Point du tout.
— Dis-le donc !
— • Vous avez d'abord un petit vieux juif bossu, dont je ne sais jias le nom, mais qui est votre parent le plus proche... 11 loge chez vous (Gîte nuit...
— Lui!.,, mon parent!...
— Sans doute.
— Tu rêves!...
— Il est votre parent, puisque vous en hériterez; et cela ne tardera guère, car il est, à cette heure, bien malade...
— Malade?...
— Oh! très dangereusement.
— Et de quoi?...
Le valet regarda tout autour de lui.
Puis il se pencha vers son mailre, et il dit d'une voix basse et sinistre :
— De quoi? du coup de couteau que nous allons lui donner loiil à l'heure au travers du corps.
- L'hôte tressaillit.
— Malheureux! — balbutia-t-il, — songes-tu bien à ce que lu ne
proposes?
Si j'y songe?... oui, pardieu!... cl vous aussi, vous y songez, uuai
mailre; vous êtes las de votre misère... c'est le seul moyen de vous enrichir... l'affaire est superbe et elle n'offre pas le moindre danger... lo petit juif est vieux et faible... il ne se défendra guère...
— Mais, sa fille?...
— Ah bah! vous la saignerez aussi, pendant que nous serons en traii!...
— Quoi!... faudra-t-il donc la tuer comme son père? — • Dame? il me paraît difficile de faire autrement.
— Elle est si belle!... — murmura l'hôte.
— Ah! elle est belle?
— Je n'ai jamais rien vu de si beau!...
— Comme ça, elle vous a tapé dans l'œil?
— Je donnerais la moitié de ce qu'il y a dans la valise du père pour que la fille soit à moi...
— C'est un marché qui ne peut pas se faire... la demoiselle pousserait des cris et nous mettrait une mauvaise affaire sur les bras... C'est moi qui me chargerai d'elle...
Il y eut un nouveau silence, qui dura quelques secondes. Ce fut le maître qui le rompit.
— Je pense à une chose... — - lit-il.
— A quoi?
— Une fois l'argent entre nos mains, que ferons-nous?
— C'est cela qui vous embarrasse?
— Mais il me semble...
■ — • Il vous semble mal?... rien n'est plus simple...
— Enfin... ces cadavres, comment les faire disparaître?... cette fortune, comment l'expliquer?...
— Ecoutez, je fais une supposition : nous voici riches, la valise est à nous, nous l'ouvrons, nous partageons ; rien ne nous retient dans ce pays-ci, n'est-ce pas?
— Rien.
— Vous êtes ruiné?
— Complètement.
— L'hôtellerie du Poix armé iomha en ruines... • — C'est facile à voir.
— Vous n'avez ni l'envie de la réparer, ni l'argent nécessaire pour cola?...
— Comme tu dis, ni argent ni envie...
— Eh bien! aussitôt après le coup fait, nous mettons le feu aux quatre coins de la baraque ; — l'incendie se charge d'expliquer la dispari-
tion des voyageurs; et nous, pendant ce temps-là, nous voguons vers d'autres climats...
; — Je crois que ton idée est bonne...
' — Pardieu! si elle est bonne!... — elle est plus que bonne, elle est excellente!... — nous irons à Paris... — J'ai beaucoup entendu parler de Paris, et je brûle de le connaître... — Voyons, est-ce décidé?
— Oui.
— A la bonne heure!... Dans quelles chambres avez-vous mis le bossu et sa fille?
— Aux numéros 1 et 2,
— La porte fcrme-t-elle en dedans?
— Mal; cependant, il y a un verrou.
— Ça sera facile à démolir d'un coup d'épaule. Le vieux sera surpris dans son premier sommeil, vous courrez à son lit, moi je m'occuperai do sa fille... Où sont les couteaux?
— Là.
Le valet ouvrit un tiroir.
Il y prit deux long'S couteaux, de ceux qui servent à découper des viandes crues, et il se mit à les examiner d'un air connaisseur en essayant successivement sur son doigt la pointe et la lame.
Cet examen terminé, il hocha la tête d'un air peu satisfait.
— Epointés!... ébréchés !... émoussés!... murmura-t il, — le moyen de faire de la bonne besogne avec de si mauvais outils!...
Il rouvrit le tiroir et il prit une pierre langue, de couleur ardoisée. Il humecta cette pierre avec quelques gouttes de vin, et il se mit en devoir de repasser les couteaux.
Aussitôt qu'llébé avait entendu et compris les premiers mots de cette conversation effroyable, elle s'était penchée vers la mère Moloch, et, tout en lui appuyant une de ses mains sur la bouche pour la contraindre à garderie silence, elle l'avait éveillée doucement.
Puis, la prenant par le bras et la conduisant auprès de la porte, elle lui dit tout bas :
— Ecoutez!...
La mère Moloch prêta l'oreille.
Toutes deux assistèrent ainsi au monstrueux conciliabule.
— Que faut-il faire? — murmura Ilébé d'une voix à peine distincte, quand les projets des deux brigands se furent suffisamment dévoilés?
Nous enfuir... — répondit la vieille femme.
— Et ces malheureux, les laisserons-nous égorger?,..
Li:S iMYSIKHKS DU PALAIS-ROYAL
Ne vous hâtez pas trop, et tirez à bout portant. (P. 628.)
— Comment l'empêcher?
• — En les prévenant.
— C'est risquer notre vie.
— Qu'importe?,..
— Et, d'ailleurs, les prévenir, de quelle façon? — Sais-tu seulement où ils logent?
LIV. 79. — XAVIER DEMONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU rAL\IS-P.OYAI..— ÉD. I. P.OUFF 2T C'^. LIV. "9.
— Oui, je le sais. Avant de rentrer ici, j'ai vu de la lumière aux fenêtres de leurs chambres...
— Mais, esL-il possible d'arriver à eux sans passer par la pièce où sont ces deux hommes?...
— Je vais du moins l'essayer.
Et Ilébé, joignant l'action aux paroles, amoncela quelques bottes de paille devant la fenêtre aux carreaux brisés, elle monta sur cette paille, elle fit jouer doucement le châssis dans ses rainures, et, sans avoir occasionné le moindre bruit, elle s'élança dans la basse-cour.
La lune, nous l'avons dit, répandait dans le ciel et sur la terre les nappes de ses blanches clartés.
Ilébé entrevit une échelle à moitié brisée qui g-isait dans la fange à côté d'un hangar.
Elle la prit et, s'orientant de son mieux, elle la dressa contre la maison de manière à parvenir à la hauteur de l'une des fenêtres du premier étage.
Deux des échelons se brisèrent sous le poids cependant bien .léguer de
son corps.
Ceci ne la découragea pas.
Elle se suspendit aux montants de l'échelle, et elle arriva jusqu'à la
îenêtre.
Alors, elle se mit à frapper légèrement avec ses doigts contre l'une
des vitres.
Ce bruit, qu'elle rendait à dessein peu distinct, ne sembla d'abord attirer l'attention de personne.
Pourtant Hébé ne s'était pas trompée.
La fenêtre à laquelle elle frappait était bien celle de la chambre du juif Ezéchiel Nathan.
HÉBÉ A l'œuvre
Enfin il se fit un léger mouvement dans la chambre. Une forme indécise s'approcha de la fenêtre, et une voix que la frayeur rendait chevrotante demanda :
— Que voulez-vous ?
— Ouvrez, — répondit vivement Hébé, — et ne faites pas de bruit. La fenêtre fut entre-bâillée.
Puis le juif, toujours tremblant, balbutia :
— Qui êtes-vous?...
— Une femme... — répliqua Hébé, — une femme qui vient vous sauver...
— Me sauver ! . . .
— Oui, vous et votre fille...
— Mais quel danger nous menace?...
— Un danger de mort !... — l'argent que vous portez 'avec vous a tenté la cupidité de deux hommes infâmes !... — dans quelques minutes ils doivent vous assassiner!...
En entendant ces paroles terribles, Ezéchiel ouvrit complètement la fenêtre.
Entrez... — dit-il à Hébé, en lui tendant la main pour Faider à escalader le rebord de la croisée, — entrez et expliquez-vous...
La jeune fille s'élança dans la chambre.
En quelques mots elle mit le juif au courant de ce qu'elle avait entendu.
Ezéchiel Nathan frissonnait de tous ses membres.
— Mais alors, — murmurait-il, — nous sommes perdus...
— Non, car vous êtes avertis...
— Que faire?
— N'avez-vous donc pas d'armes?
— Oui, des pistolets, que voici.
— Vous vous en servirez.
— Je crois qu'il vaudrait mieux fuir...
— C'est impossible...
— Pourquoi?
— L'échelle qui m'a servi pour arriver à vous se briserait sous le poids de votre corps... — D'ailleurs, ces hommes vont monter; votre fille u'est pas prête pour la fuite...
■ — Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ce que vous dites est vrai !... — il faut que j'éveille Déborah... — nous verrons ensuite...
Nathan courut à la chambre de sa fille et il en poussa la porte.
La belle juive avait été réveillée par le bruit de la fenêtre qui s'ouvrait ; elle avait entendu des voix et, se doutant bien qu'il se passait quelque chose d'étrang-e, elle s'était habillée dans l'obscurité.
— Seigneur!... Seigneur!... — balbutia Nathan, — qu'allons-nous
devenir?... que puis-je faire, moi chétif et faible, seul contre ces hommes!...
— Nous sommes deux, — répliqua Hébé, — vous êtes armé et j'ai un poignard...
— Quoi!... vous frapperez?...
— Comme un homme !..•
Puis Hébé] ajouta, en s'adressant à Déborah :
— Ne tremblez pas, mademoiselle ; votre père et moi, nous saurons vous défendre...
Déborah saisit une des mains d'Hébé et la serra entre les siennes, en murmurant :
— ■ Oh! merci!... merci!...
Quelques secondes s'étaient écoulées.
Hébé prêta l'oreille.
— Silence!... — fit-elle ensuite en étouffant sa voix, — silence!... les voici...
On entendait en effet craquer l'escalier chancelant, sous des pas qu'on s'efforçait vainement de rendre légers.
Les dents du juif s'entre-choquaient.
— Vos pistolets sont-ils chargés? — demanda Hébé.
— Oui.
— Venez...
Elle prit Nathan par la main et le plaça tout près de la porte, du côté du lit.
Ensuite elle approcha ses lèvres de son oreille, et elle ajouta :
— Leur intention est de jeter la porte en dedans d'un seul coup d'épaule, si elle résiste, et de se précipiter, l'un vers le lit où ils croient vous trouver endormi, l'autre dans la chambre de votre fille. Attendez qu'ils soient entrés, ne vous hâtez pas trop, et tirez à bout portant...
Nathan ne pouvait parler, mais il fit un geste d'adhésion complète à ce qu'Hébé venait de dire.
Dans l'escalier, le bruit avait cessé.
Un silence profond régnait.
Ce silence dura à peu près une minute, et sembla long comme une année entière aux trois principaux acteurs de cette scène.
Soudain on entendit un grattement léger contre le bois de la porte.
Évidemment quelqu'un cherchait le loquet de la serrure.
On trouva ce loquet, et la porte fut doucement ébranlée.
— Mais, comme elle était fermée en dedans à la clef et au verrou, elle ne s'ouvrit point.
Hébé toucha le bras de Nathan pour lui faire comprendre que le moment décisif approchait.
Il y eut un nouveau silence qui sembla plus long encore que le premier.
Puis un choc violent retentit.
Les panneaux disjoints craquèrent, la serrure et le verrou furent arrachés. La porte, à demi brisée, céda.
Deux hommes, dont l'un tenait de la main gauche une lanterne sourde, bondirent en avant comme deux jaguars.
A la clarté tremblotante de leur lanterne, ils aperçurent Nathan debout et un pistolet dans chaque main.
Le maître de l'hôtellerie poussa un cri sauvage et voulut reculer.
Mais il n'était plus temps.
Nathan fit feu de son premier coup.
La balle frappa le gros homme à la tête.
Le crâne vola en éclats, et le misérable tomba foudroyé.
En face de cette catastrophe inattendue, le valet tourna sur ses talons et regagna l'escalier.
Mais Nathan, qui devenait brave maintenant qu'il n'y avait plus do péril, s'élança à sa poursuite.
Le valet d'écurie avait déjà franchi une dizaine de marches.
La terreur lui donnait des ailes.
Nathan fit feu de son second coup et l'abattit.
— Sauvés! — s'écria-t-il avec un enthousiasme grotesque; — sauvés!... sauvés !... que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob en soit béni!... mes deux balles ont touché le but!...
— Oui, sauvés!... — ajouta Déborah en se jetant dans les bras d'Hébé et en la serrant contre son cœur; — oui, sauvés, mais grâce à vous!... — Mademoiselle, voulez- vous être ma sœur?...
— Votre sœur! — • répondit Hébé, — oh! oui... et je vous aimerai de toute mon âme!...
Puis elle se dégagea de l'étreinte de Déborah et elle dit :
— Maintenant, ne perdons pas de temps... tout ce bruit a pu donner l'alarme dans les maisons du village... quoique nous n'ayons fait que nous défendre, nous pourrions être accusés de meurtre... et Dieu sait que l'on ne se justifie pas facilement des accusations injustes!... profitons de la nuit... prenons ma mère, qui est en bas, et partons.
— Oui... oui... — dit Nathan, — partons. Le juif chargea la valise sur son épaule.
Hébé et Déborah passèrent les premières, franchirent, dans l'escalier,
le cadavre sanglant du. valet et gagnèrent la cuisine, suivies par Nathan.
Le feu brûlait toujours.
La petite lampe de cuivre, placée sur une table, ne s'était point éteinte.
Hébé appela la mère Moloch, qui, tremblante encore, sortit de sa retraite.
Nathan courut à l'écurie.
11 harnacha Roboam à la hâte, tant bien que mal, il attacha la précieuse valise à sa place accoutumée, et nos quatre personnages se mirent en marche et s'éloignèrent le plus rapidement possible du village, et surtout de l'hôtellerie du Porc armé.
Ils ne couraient d'ailleurs aucun risque d'être poursuivis.
Les paysans ont le sommeil dur.
Aucun d'entre eux n'avait été réveillé par les deux coups de pistolet
Quant à la maritorne au tablier gras, qui logeait dans l'hôtellerie, elle avait bien entendu.
Mais la frayeur la clouait dans sa chambre, oii elle s'était barricadée avec tout ce qu'elle avait trouvé de meubles sous sa main.
C'est seulement plusieurs heures après, au grand jour, qu'elle se décida à ouvrir sa porte.
On sait quel spectacle frappa sa vue.
Elle fit retentir l'air de ses cris, elle appela au secours, elle rassembla tout le village.
Les deux cadavres étaient déjà roides et complètement refroidis.
On envoya quérir le lieutenant criminel de la ville la plus proche.
Il arriva vers midi.
On constata sans peine que le maître et le valet n'avaient reçu la mort qu'après avoir brisé la porte des voyageurs.
Les longs couteaux dont ils avaient eu soin de se munir ne pouvaient laisser aucun doute sur leurs intentions.
D'ailleurs, maître etvalet passaient à bon droit pour des gredins, dont le pays se voyait débarrassé avec bonheur.
La justice décida qu'il y avait lieu de passer outre.
En conséquence, on ne se mit point à la poursuite des fugitifs.
— Oi) allez-vous? — avait demandé Déborah à ïïébé, quand la mai'chc de la petite caravane se fut un peu ralentie.
— A Paris, — répondit la jeune femme.
— Nous aussi.
— • Eh bien, si vous y consentez, nous ferons route ensemble...
— Si nous y consentons!,., oubliez-vous donc que je vous ai priée d'être ma sœur?
— Non, certes, je ne l'oublie pas...
Les deux jeunes filles s'embrassèrent de nouveau.
— Comment vous appelez-vous, ma sœur? — demanda la juive.
— Hébé.
— Quel nom charmant!...
— Et vous, ma sœur?...
— Déborah.
XVIIÏ
COUP d'œil en arrière
Ainsi que Nathan Tavait annoncé à Déborah, le voyage jusqu'à Paris ne dura que cinq jours.
Pendant ce temps, llébé et la juive se lièrent de la plus étroite amitié. Interrogée par Déborah sur sa vie passée et sur sa situation actuelle, Hébé lui fit un récit qui embrassait tout son passé.
Ce récit intéressa Déborah au plus haut point et donna une nouvelle force à son attachement naissant.
Elle eût voulu ne plus quitter Hébé et l'installer auprès d'elle dans la maison de son père.
Elle en parla à Nathan.
Mais ce dernier, malgré son aveugle affection pour sa fille, fit la sourde oreille.
Sa ténébreuse existence d'usurier prêteur sur gages ne lui permettaii point de laisser une étrangère s'introduire ainsi dans son intérieur.
Déborah se consola un peu en songeant qu'Hébé viendrait la voir souvent, presque tous les jours. Comme bien on pense, Hébé promit.
Nathan, — quoiqu'il fût juif, par conséquent avare, — se montra reconnaissant du service immense que la jeune fille lui avait rendu.
Au moment de se séparer des deux femmes, en entrant dans Paris, il glissa dans la main de la mère Moloch une bourse qui contenait vingt pièces d'or.
Hébé n'en sut rien; son orgueil se serait cabré devant cette espèce de payement offert pour une action généreuse.
Les deux femmes cherchèrent un asile.
La mère Moloch trouva, rue des Prouvaires, un petit logement qui, si misérable qu il fût, lui convint parfaitement.
Grâce à la libéralité de Nathan, elle put mettre dans ce logement quelques meubles indispensables, qu'elle acheta d'occasion chez des fripiers du plus bas étage.
Un an s'écoula. Au bout de cette année, la situation de nos personnages était toujours la même.
La mère Moloch qui, nous le savons, avait rêvé de faire fortune à Paris au moyen des sciences occultes et en disant la bonne aventure, avait vu, peu à peu, se dissiper cette illusion.
Vainement sa réputation de sorcière et de devineresse s'était répandue et accréditée dans le quartier...
Ses clientes étaient rares, et la plupart, presque aussi pauvres que la nécromancienne, payaient bien mal les oracles qu'elles sollicitaient.
De temps en temps, lorsqu'elle passait dans la rue, la mère Moloch s'entendait traiter de sorcière et menacer de la chemise goudronnée et du fagot.
Hébé passait pour sa fille.
Les mauvais plaisants ajoutaient en riant qu'une si jolie fille, née d'une sorcière plus que mûre, ne pouvait avoir que le diable pour père.
Ceci s'était répandu peu à peu et Hébé avait reçu le surnom de la fille du diable.
Nos lecteurs se souviennent-ils de la situation dans laquelle nous avons laissé le héros de ce livre, Raoul de LaTremblaye?
Pour leur épargner la fatigue de remonter à la précédente partie de ce livre, nous allons, en quelques lignes, remettre cette situation sous leurs yeux.
Raoul, après avoir gagné des sommes immenses dans la maison de jeu de la rue Saint-Honoré, avait été dépouillé de sa montre et d'une partie de son or par les porteurs de sa chaise, qui l'avaient, en outre, laissé porr mort sur le pavé de la rue des Prouvaires.
Raoul, blessé et évanoui, avait été recueilli chez la mère Moloch par la Fille du diable.
Deux pâles visages de femmes se montrèrent à la foi?. (P. 636.)
Revenu à lui-môme, la vieille femme lui avait fait les prédictions les plus étranges, et, par son pouvoir magique, lui avait montré, dans une carafe d'eau, un des plus lugubres tableaux de son avenir.
Préoccupé de ces prédictions et de cette vision, Raoul avait quitté le logis do la rue des Prouvaires, sans penser à s'enquérir du nom de la
l;v. 80. — xAViF.n nr. montéimn. — les mystèiies du r.\LAis-ROY.\i.. — ko. j. noiTF et f.'\ i.iv. 80
C3i LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
rue, et sans recueillir quelques indices qui pussent, plus tard, lui faire reconnaître ce logis.
Pendant un instant, il avait été frappé de la beauté radieuse de la
fille du diable.
Mais cette fugitive impression s'était eîTacée bien \-ite.
Raoul avait monté sa maison.
Cela fait, il s'était dit qu'il lui fallait une maîtresse, et que cette maîtresse devait être choisie de manière à lui faire honneur.
Le souvenir de Déborah, — cette splcndide et raphaélique créature, — traversa son esprit.
Il ignorait l'immenso fortune de Nathan, et il songea, tout d'abord, à séduire la jeune juive.
Seulement, il ne trouvait aucun prétexte pour retourner chez Nathan.
Ce prétexte, le juif lui-même le lui donna.
Un soir, il aborda Raoul et lui demanda si sa montre ne lui avait pas été volée.
— Oui, — répondit le jeune homme.
— Elle est chez moi et je puis vous la rei^dre ; venez demain et je vous expliquerai tout...
Le lendemain, en effet, Raoul rentra en possession du précieux bijou qui lui venait de son père d'adoption, Réginald de La Tremblaye, et auquel, pour cette raison, il tenait plus qu'à aucune chose en ce monde.
Pendant cette visite, Nathan introduisit M. de La Tremblaye dans ce salon oriental que nous avons déjà décrit.
11 le mit en présence de quatre tableaux de grands maîtres, ces tableaux merveilleux, ces diamants sans tache, dont nous avons parlé et qui faisaient partie de l'appartement particulier de Déborah.
— Voilà mes trésors!... — dit-il; — regardez, mon gentilhomme!... r. 'gardez, et jugez!...
Raoul regarda, en effet.
Son admiration se formula en des (ormes plus pompeux peut-être que sincères.
Ce n'est pas que le jeune homme fût insensible au mérite hors ligne des œuvres magnifiques offertes à ses regards.
Non. Loin de là.
Mais sa distraction et sa préoccupation étouffaient momentanément en lui le sentiment artistique.
Il était ébloui de ce luxe asiatique étalé devant lui...
LES MYSTÈRES DU PALÂIS-ROVAL
Et puis, dans celte pièce où flottaient de vagues parfums, il lui semblait que Déborah avait laissé quelque chose d'elle-même, quelques parcelles de son âme et de sa beauté.
Ses yeux ne pouvaient se détacher des portières de lampas qui masquaient évidemment une issue intérieure, derrière laquelle, peut-être, so cachait la divine juive.
Par moments, il lui semblait voir tressaillir cette draperie...
Et son cœur tressaillait en même temps.
Au milieu du salon se voyait un guéridon de bois sculpté, d'un précieux travail.
Sur ce guéridon était un gros livre entrouvert.
Raoul, en passant, laissa tomber ses yeux sur ce gros livre.
— Ah! par exemple!... — murmura-t-il assez haut pour êlro entendu de Nathan, — ah! par exemple, voilà qui est étrange!
Le juif s'arracha à sa contemplation.
— Quoi donc?... — demanda-t-il.
— Pourriez-vous m'expliquer comment il go fait que ce livre soit ouvert précisément à cette page?
Nathan s'approcha du guéridon.
11 prit le volume et le regarda.
— Un armoriai!... — s'écria-t-il. — Ma foi, mon gentilhomme, ce livre ne m'appartient pas, et j'ignorais sa présence ici... — Quant à la page à laquelle il est ouvert, je vois qu'elle contient la généalogie des marquis de La ïremblaye, vieille maison de Picardie, mais je ne connais personne de ce nom... Et vous?...
Raoul ne répondit pas.
Sa surprise et son émotion croissaient de seconde en seconde. Nathan continua à regarder la page imprimée en gros caractères et ornée de figures gravées sur bois.
— Ah! ah! — fit-il — voici l'écusson de cette famille ! un tiembl:' d'or, au dianip de gueules, avec la devise tre.mbl.iye ne tremule. Mais cette devise... cet écusson... je les connais! L'un et l'autre sont émaillés sur la boite de votre montre... Oh! maintenant, je comprends votre surprise à la vue do ce livre ouvert à cette page... Vous êtes un La Tremblaye. n'est-il pas vrai, mon gentilhomme?
— Oui, — répondit Raoul, — je suis un La Tremblaye, le dernier de ma race...
A peine, le jeune homme avait-il prononcé les dernières paroles que nous venons d'écrire, qu'un bruit subit se fit dans la pièce voisine. La draperie agitée, s'entr'ouvrit violemment.
630 LES MVSTÉHi:S DU l'A LA IS- KO Y AL
Deux pùles visages de femmes se montrèrent à la fois.
Puis, la tapisserie retomba.
On entendit un cri sourd, auquel succéda le bruit mat d'un corps humain tombant sur un tapis.
— Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob!... — murmura Nathan avec épouvante, — qu'y a-t-il?... que se passe-t-il donc?...
Et il souleva vivement la portière qui séparait le salon de la chambre à coucher.
Raoul s'avança derrière lui.
Un spectacle inattendu frappa ses regards, en même temps que ceux du juif.
Une jeune fille, d'une effrayante pâleur, gisait inanimée sur le sol.
Déborah s'agenouillait auprès d'elle.
Dans la jeune fille évanouie, Raoul reconnut la fille du diable.
Avons-nous besoin d'expliquer ce qui se passait?
Les faits, ce nous semble, parlent d'eux-mêmes.
Hébé, avec son instinct de femme, avec l'expérience de sa vie aventureuse, avait bien compris que Déborah aimait ce mystérieux jeune homme qui, par deux fois, était venu chez Nathan, et dont les armoiries portaient de gueulea au tremble d'or.
C'était elle qui, sur la demande de la juive, s'était procuré un armoriai ei l'avait apporté au logis de la rue Saint-IIonoré.
Mais Hébé, elle aussi, aimait.
Elle aimait ce bel inconnu, heurté par elle à l'angle de la rue Richelieu, arraché par elle à la mort dans l'humble maison de la rue des Prouvaires.
0 douleur I...
Dans ce chevalier de La Tremblaye, à qui Déborah avait donné son coiur, elle retrouvait l'homme à qui, de son côté, elle avait donné le sien !
Déborah était sa rivale!...
Sa rivale!...
Et, plus riche et plus belle, Déborah devait l'emporter dans la lutte qui s'engagerait entre elles!...
Voilà pourquoi Hébé venait de s'évanouir.
Cet évanouissement était en quelque sorte la première scène du dramo terrible prêt à se jouer entre ces deux femmes.
La présence, dans îe salon de Déborah, de l'armoriai ouvert à la page
qui contenait la g-énéalog-ie de la famille dont il portait le nom, avait été toute une révélation pour Raoul.
Il comprenait qu'il était aimé de la belle juive.
Cette conviction, on le devine, n'avait fait que l'affermir de plus en plus dans ses projets de séduction.
Seulement, quand il voulut arriver à la réalisation de ces projets, il se heurta, dès le premier pas, contre des obstacles insurmontables.
Déborah était mieux gardée que les odalisques dans le harem du Grand Seigneur, mieux gardée que les classiques pommes d'or du jardin des Plespérides.
Au logis de la rue Saint-IIonoré, il n'y avait pas de Cerberus qu'on pût endormir en lui jetant un gâteau de miel.
Quoique Ezéchiel Nathan fût une grotesque créature, et, qui plus est, un impitoyable usurier, il avait un cœur de père.
Sa tendresse pour Déborah était un culte.
Mais cette tendresse ne le rendait point aveugle.
La naissante passion de sa fille pour le beau gentilhomme ne lui avait point échappé.
Or, comme il n'admettait pas qu'un mariage fût possible entre un La Tremblaye et l'héritière d'une race maudite, il s'était dit que Raoul chercherait à séduire Déborah,
Disons-le à sa louange, Nathan aurait donné son sang, — sa vie,
jusqu'à son or, — plutôt que l'honneur de sa fille.
Il établit autour de sa maison une surveillance occulte, mais incorruptible, qui devait déjouer et qui déjoua en elfet toutes les tentatives de Raoul.
Ce dernier eut beau prodiguer l'or et soudoyer, avec une libéralité princière, les agents les plus discrets et les plus rusés, aucun de ses émissaires ne put seulement franchir le seuil de la maison de Nathan.
A plus forte raison, aucun ne parvint à échanger un seul mot avec Déborah ou à lui remettre un billet.
Tout ce que Raoul acquit, ce fut la certitude qu'il ne réussirait pas.
Il apprit en outre que Nathan, malgré son existence misérable et sa pauvreté apparente, était un des plus riches capitalistes de Paris, et que sa fortune pouvait, sans exagération, s'évaluera plusieurs millions.
PAPiTI PR IS
Jclezdans le plus étroit filet d'eau des rochers qui brisent sou cours...
Le ruisseau deviendra torrent.
Sa marche, paisible et régulière jusque-là, se fera impétueuse et désordonnée.
Il en est ainsi de l'amour.
Tentez de l'arrêter par des obstacles, et vous verrez ce qui adviendra.
Le caprice se métamorphosera en passion,
Raoul, en réalité, n'éprouvait pour Déborah qu'un goût très vif.
Si la jeune fille était devenue sa maîtresse, qui sait quelle eût été la durée de cette fantaisie?...
Mais, à partir du jour oii Raoul acquit la certitude que la juive ne lui appartiendrait jamais, son caprice prit toutes les allures d'un très violent amour.
Raoul essaya bien de lutter un peu contre cet amour.
Mais il se trouya vaincu presque sans avoir coçibattu.
La rayonnante image de Déborah s'était emparée de son cœur et de sa pensée.
Nous disons : son cœur... — • peut-être ferions-nous mieux de dire : sa tète... car la passion qu'il éprouvait, à coup sûr, résidait plutôt dans le cerveau que dans le cœur.
Toujours est-il qu'il pensait constamment à la jeune fille.
Tant que durait le jour, il croyait la voir dans chaque forme de femme entrevue au passage.
La nuit, il la revoyait dans les songes trop courts de son sommeil interrompu.
Comme on le dit vulgairement : // en perdait le boire et le manger.
Il pâlissait. Il maigrissait.
Enfin, il changeait à vue d'œil.
Souvent il passait une partie de la journée, debout et immobile, en face du logis de la rue Saint-Honoré.
Il savait bien que Déborah ne se montrerait point.
Mais il se sentait plus près d'elle, et c'était un petit adoucissement à ses maux.
Un pareil état de choses ne pouvait pas durer.
Il fallait en sortir à tout prix.
Quand l'état d'un malade est désespéré, les médecins emploient ce qu'on appelle les remèdes héroïques.
Raoul se décida à faire comme eux.
Or, aux maladies dont l'amour est la cause, il n'est qu'un seul remède, — la possession.
Pour arriver à posséder Déborah, il fallait l'épouser.
Raoul songea au mariage.
Lorsque, pour la première fois, l'idée de donner son nom à la juive se présenta à son esprit, son orgueil se cabra d'abord.
Déposer sur le front plébéien d'une juive, fille d'un usurier, la couronne patricienne de cette vieille race des La Tremblaye, lui sembla une monstruosité, presque un sacrilège.
Mais une double réflexion vint calmer cette fièvre aristocratique.
D'abord Raoul se souvint, — et Dieu sait s'il était disposé à l'oublier souvent! — que ce nom de La Tremblaye, dont il était si fier, ne lui appartenait pas.
Il ne le portait qu'en vertu d'une usurpation, légitimée peut-être par les circonstances antérieures, mais nullement légale et ne pouvant soutenir un examen sérieux.
Son véritable nom, — son nom de Rigaiid, — n'avait réellement point trop à rougir d'une alliance avec celui de NatJian.
Déborah, à la vérité, était juive.
Mais les principes de Raoul ne pouvaient être un obstacle de quelque importance, car il professait l'indifférence la plus absolue en matière religieuse.
Ensuite, il y avait cette auréole de millions, qui donnait au beau front de Déborah un bien séduisant éclat.
Grâce à la dot immense que Nathan ne manquerait point de constituer à sa fille, Raoul se trouverait riche, véritablement riche, et il pourrait mener cette existence de luxe et d'ostentation qu'il aimait plus que tout au monde.
Rref, un matin, Ezéchio] Nathan reçut un billet dont le large cachet de cire rouge portait le Tremble d'or.
Ce billet lui fut apporte par un grand valet de pied à la livrée de La Tremblay c.
Voici ce qu'il contenait :
« Je viens solliciter de vous une entrevue.
« J'ai à vous entretenir de choses extrêmement sérieuses. Il s'agit d'une espérance dans laquelle j'ai mis tout le bonheur de ma vie.
(( Comme, avant de vous avoir vu, je no saurai pas si je dois vivre ou si je dois mourir, je vous prie instamment de m'accorder, le plus tôt qu'il sera possible, l'entrevue que je vous demande.
(( J'attends votre réponse, monsieur, avec impatience, et je vous prie de ne point douter de l'estime absolue et de l'attachement sérieux: de celui qui se dit votre serviteur empressé,
« Raoul de la Tremblaye ».
Déborah était auprès de son père quand ce billet fut remis au juif. Il répondit verbalement qu'il serait aux ordres de M. de La Tremblaye pendant tout le reste de la journée.
— Que peut me vouloir ce jeune homme? — ■ dcmanda-t-il à sa fille, quand le valet de pied fut parti.
— Comment le saurais-je? — balbutia Déborah, en proie à un trouble extraordinaire.
— Le style de son billet est bizarre... Je ne crois pas qu'il m'écrive en ces termes pour me demander de l'argent... Enfin, nous verrons.
Nathan, en manifestant son étonnement de cette façon, était de bonne foi.
Jamais l'idée ne lui serait venue qu'un gentilhomme de vieille race pouvait penser à une alliance avec sa caste méprisée.
Déborah, elle, mieux éclairée par son amour, comprenait vaguement que, dans cette entrevue sollicitée par Raoul, il allait être question d'elle.
Aussi, ce fut le cœur palpitant et agité d'un trouble tout à la fois pénible et délicieux qu'elle quitta son père, et qu'elle se retira dans son appartement.
Elle y trouva ïïébé qui venait d'arriver et qui l'attendait.
La fille du Diable remarqua à l'instant même l'excessive agitation de Déborah.
Rien ne lui échappa, ni les yeux humides et brillants de la jeune fille, ni la pâleur de ses joues qui, par instants, faisait place à une rougeur ardente.
— Mon Dieu, chère Déborah, — lui demanda-t-elle vivement, — qu'avez-vous?
Les deux jeunes Gllcs s'assireat l'uue à côlé de l'autre sur le divau. J\ 043.)
UV. 81. — XAVIER DE MO.NTÉPIN. — LES aVSTànES av PALAIS-ROYAL. - ÉD. J. ROUFF SF C'-. LIV. Si.
— Moi?... — fit la juive en s'efforçant de dominer son émotion, — je n'ai rien... Que voulez-vous que j'aie?
— Tout à l'heure vous étiez pâle... et maintenant vous voici pourpre... Souffrez- vous?...
— Je vous jure que je ne souffre pas.
— Enfin, vous avez quelque chose, je le vois... j'en suis sûre... Pourquoi me le cacher?... ne suis-je donc plus votre amie... votre sœur?...
— Oh! si... si... toujours mon amie... mabonne sœur!... — s'écria Déborah en embrassant Hébé avec effusion... — je vous dois la vie... comment n'aurais-je pas confiance en vous?... Je vais vous dire ce que j'éprouve, quoique, à vrai dire, je ne le comprenne pas très bien moimême...
Le cœur trop plein de Déborah avait besoin de s'épancher dans un autre cœur.
— Oui... oui... chère sœur... — dit vivement Hébé, — parlez, je vous écoute...
Les deux jeunes filles s'assirent l'une à côté de l'autre sur le divan.
Hébé passa son bras autour du cou de Déborah.
Cette dernière baissait les yeux.
Sa compagne attachait sur elle un regard perçant, rempli d'une curiosité avide.
Mais un observateur attentif aurait vu bien vite que dans ce regard il n'y avait plus d'affection, plus rien qu'une jalousie dévorante et presque sauvage, d'autant plus dangereuse qu'elle était plus hypocrite et se cachait mieux.
— Ce que j'éprouve... — reprit lentement Déborah qui semblait chercher des mots pour faire bien comprendre ce qui se passait en ellemême, — c'est un trouble indéfinissable... quelque chose que je n'avais jamais ressenti jusqu'à présent... Mon cœur bat si fort que cette sensation est douloureuse, et, cependant, j'aime cette douleur. Je suis inquiète, préoccupée, et pourtant je me sens joyeuse... car il me semble qu'il va m'arriver quelque chose d'heureux...
Déborah s'interrompit.
— Mais, — demanda Hébé, — tout ce que vous venez de me dire, ma sœur... tout ce que vous ressentez... aune cause, n'est-ce pas?...
— Sans doute, — balbutia la juive.
— Et cette cause... — reprit Hébé, haletante et retenant son souffle pour mieux entendre la réponse de Déborah, — ■ celte cause... quelle estclle?...
Un nuage pourpre cnvaliit la naissance du sein et des épaules de la belle juive, et moula jusqu'à son front pur et chaste. Après quelques secondes de silence, elle murmura :
— Il va venir...
— Il, — répéta Ilébé, — qui donc?...
— Lui... le beau gentilhomme... M. de la Tremblayc... Hébé devint livide.
Il y eut dans son bras, passé autour du cou de Dcborah, un mouvement convulsif.
On eût dit qu'elle voulait étouffer sa rivale, — et, peut-être, en eutelle pendant un instant la pensée.
Mais quelques secondes lui suffirent pour reprendre tout son empire sur elle-même.