LUS LIGNES DE LA MAIN
— \h! — Jit enfin Ilébé d'une voix calme et qui ne trahissait aucune émotion, — ah! M. de la Tremblaye va venir...
— Oui.
— Pour vous, Déborah?
— Pour mon père.
— Comment le savez-vous?
— Il a écrit,
— Et vous avez lu son billet?
Déborah fit de la tête un signe affirmatif.
— Sans doute, — fit Hébé, — il vient puiser dans le coffre-fort do votre père,.-
— Ohl non, ce n'est pas pour cela, — répliqua vivement la juive; — maintenant M. de la Tremblaye est riche et n'a besoin de personne... d'ailleurs, les expressions de sa lettre indiquaient clairement qu'il ne pouvait être question d'argent dans l'entrevue qu'il demandait.
— Vous souvenez-vous de ces expressions, Déborah?... — demanda Uébé.
LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL 6iîî
• — Oui, certes !
- — Voulez-vous me les répéter?...
— Ecoulez...
Déborah n'avait entendu lire qu'une seule fois le billet de Raoul. Et cependant, élrang-e phénomène de la mémoire aidée par l'amour, elle n'en avait pas oublié une seule phrase.
Depuis le premier mot jusqu'au dernier, elle le répéta textuellement.
Hébé, en l'écoutant, frémissait.
Déborah, ayant achevé, se mit à commenter chaque phrase.
— Entendez-vous bien, chère sœur? — dit-elle, — il y a ceci : // s'agit cCune espérajice dans laquelle j'ai mis tout le bonheur de ma vie!... puis, immédiatement après : — Avant de vous avoi?' vu, je ne saurai pas si je dois vivre, ou si je dois 77îourir...3e vous le demande, quelle peut être une espérance dans laquelle on met tout le bonheur de sa vie?... — qeuUe peut être une incertitude qui vous laisse douter si vous devez vivre ou mourir?... N'est-il pas clair, n'est-il pas évident, n'est-il pas lumineux qu'il s'agit ici d'amour, et que c'est de moi que M. de Laïremblaye veut parlera mon père?...
— Ainsi donc, — demanda Ilébé, qui des ongles de sa main crispée déchirait la peau veloutée de sa ferme poitrine, — ainsi donc, vous supposez que M. deLaTremblaye songe à vous prendre pour femme?,..
— Il ne peut m'obtenir autrement, et, s'il m'aime... il le fera...
— Et vous pensez qu'il vous aime?.,,
— Mon cœur me le dit... et je crois qu'il ne se trompe guère... Hébé fut au moment d'éclater.
Elle entr'ouvrit les lèvres pour laisser tomber sa colère, ou plutôt sa rage jalouse.
Elle allait accabler Déborah sous le poids de son plus méprisant dédain.
Elle allait lui jeter au visage le nom de juive, qui, même à cette époque, passait pour une insulte.
Elle allait lui crier que les gentilshommes français ne mêlaient point leur sang au sang impur des filles de Juda, et que, s'ils les prenaient parfois pour maîtresses, il ne les acceptaient jamais pour épouses...
Mais, avec une toute-puissante énergie de volonté, elle se contint.
Une voix intérieure lui disait que mieux valait rester l'amie de Déborah, et que ceux-là qu'on trahit le mieux sont ceux qui se défient le moins.
Elle reprit donc, après un silence :
— Et VOUS seriez bien fière et bien heureuse, n'est-ce pas, de porter un nom aussi beau que le nom de La Tremblaye?...
— Fière et heureuse!... répliqua la juive, — oh! oui... Mai? ce n'est point de m'appeler d'un beau nom et de devenir une grande dame... c'est d'être aimée et choisie par lui que je serais heureuse et fière!... Que m'importent ses aïeux et son blason?... Dans lui, je ne vois que luimême ! . . .
— Déborah, vous l'aimez donc?
La juive prit la main d'Hébé.
Elle appuya cette main sur son cœur.
— Si je l'aime!... — répondit-elle ensuite, — si je l'aime?... sentez-vous comme mon cœur bat quand je prononce ce nom si doux : Raoul!. . .
Hébé dégagea doucement sa main.
Elle souleva son bras passé autour du cou de la juive.
Elle quitta le divan, et, se retirant dans l'embrasure de l'une des fenêtres, elle cacha son visage dans ses deux mains et pleura, ou du moins fit semblant de pleurer avec amertume.
Pendant quelques secondes, Déborah resta absorbée en elle-même et complètement étrangère à ce qui se passait auprès d'elle.
Mais enfin le murmure des sanglots d'Hébé la tira de son amoureuse extase.
Elle tressaillit, et, quittant le divan avec une inquiétude et une stupéfaction extrême, elle courut à Hébé.
— • Chère sœur, — lui dit-elle en l'enlaçant de ses bras, — oh! mon Dieu, vous pleurez!... Mais pourquoi?... qu'avez-vous?... Je vous en conjure, dites-moi si vous avez quelque chagrin que j'ignore... J'ai eu confiance en vous tout à l'heure, à votre tour ayez confiance en moi... dites-moi... dites-moi bien vite ce secret qui vous oppresse et qui vous fait pleurer...
Hébé secoua la tête.
— Ne m'interrogez pas, — dit-elle.
— Pourquoi?
— Parce que je ne veux pas... parce que je ne peux pas répondre...
— Ah! — s'écria Déborah avec un peu d'amertune, — puisque vous vous défiez ainsi de moi, je n'insiste pas.
— Me défier de vous!... Croyez -vous donc que si la cause de mes larmes ne concernait que moi je vous en ferais un mystère?
— Est-ce donc à mon sujet que vous pleurez? — demanda vivement Déborah?
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— Ilébé fit un signe affirmai if.
— Mais alors, c'est qu'un malheur me menace?
— Oui, — balbutia Ilébé.
— Un malheur grave?
— Terrible!
— Inévitable?
— Vous pourriez l'éviter sans doute, mais... Ilébé s'interrompit.
— Mais!... — ■ demanda la juive.
— Mais vous ne voudriez point, — acheva Hébé.
— Mon amie, ma sœur, — dit alors Déborah, — au nom de raffection que je vous inspire et que je ressens pour vous !... au nom de cette vie que vous m'avez conservée, parlez-moi franchement, ne me laissez pas dans cette incertitude horrible!... Savoir qu'un grand danger me menace et ignorer quel est ce danger, c'est trop et trop peu!... Il fallait ne me rien dire, ou, maintenant, il faut ne me rien cacher...
— Vous le voulez?
— Oui, je le veux, ou plutôt je vous en supplie...
— Eh bien ! je cède...
— Parlez vite !
— Vous souvenez-vous, — demanda Hébé, — de ce qui s'est passé entre nous dans cette même pièce?
— Quand?
— Il y a quelques jours.
— A quel sujet?
— Au sujet de l'insistance que vous mettiez à me faire examiner les lignes de votre main, pour vous révéler ce qu'elles m'apprenaient sur votre avenir...
— Oh! je m'en souviens à merveille.
— Votre insistance, chère sœur, trionipha de mes répugnances, je pris votre main et je vous dis :
« — Que voulez-vous savoir?
« — Je veux savoir si j'aimerai, m'avez-vous répondu.
« — Oui, vous aimerez, ai-je dit alors.
« — Et, serai-je aimée?
« — Je le crois. »
— Vous voyez que les moindres détails de cette scène sont restés présents à mon esprit. Vous voyez que je n'ai pas oublié un seul mot de vos demandes et de mes réponses...
— C'est vrai, — murmura Déborah devenue pensive.
Hébé reprit :
— Je voulus en rester là, je vous suppliai de ne me pas questionner davantage ; mais vous vouliez en savoir plus long-,., mes instances furent vaincs et vous me demandâtes :
u — Epouserai-je celui que j'aimerai et qui m'aimera?... »
Je dus vous répondre ce que je lisais dans votre main, je dis :
« — Non. »
Vous avez tressailli :
Puis, ensuite, vous m'avez demandé si j'étais sûre de ce que je vous annonçais.
« — Oui, — répondis-je, — sûre, à moins cependant que mes observations ne me trompent et que mes calculs ne soient erronés... »
Aujourd'hui, le doute ne m'est plus permis, car, le lendemain de ce jour, ma mère, sur ma demande, a consulté les astres, et les astres ont été d'accord avec les lig'ncs de votre main...
— Mais alors, — interrompit vivement Déborab, — il faudrait donc ajouter foi à toutes les prédictions que vous m'avez failes jusqu'à ce jour?..,
— Sans doute il le faudrait...
— Vous m'avez dit que l'homme auquel je donnerais mon cœur était un être bizarre, mystérieux, indéfinissable...
— Je le dis encore...
— Vous voyiez dans l'avenir une rivalité terrible...;
— Oui.
— Une honteuse perfidie.
— Oui.
— Une inévitable trahison.
— Oui.
— Et, enfin, le plus terrible des dénouements, une mort violente et prématurée, un assassinat...
— C'est vrai, — dit Hébé d'une voix sombre ; — je voyais tout cela, parce que tout cela est vrai, et j'ai pleuré sur vous, parce qu'en apprenant tout à l'heure que vous aimiez ce gentilhomme inconnu, ce Raoul de La Tremblaye, je me suis souvenue de l'inexorable arrêt du destin et je me suis dit que ce fatal amour allait attirer sur votre tête les malheurs qui vous menacent...
— Ainsi, chère Hébé, — demanda Déborah en embrassant tendrement sa compagne, — telle est l'unique cause des larmes amères que vous répandiez tout à l'heure?...
— L'unique cause... — balbutia Uébé.
11 s'inclina profondément devant Raoul. (P. 6Si.)
— Eh bien, bonne petite sœur, rassurez-vous, car en vérité je crois que tous ces périls n'existent que dans votre imagination... non pas, cependant, que je mette en doute l'infaillibilité de votre science, mais il me semble qu'aucun malheur ne peut atteindre un cœur bien épris, et que l'amour est une sauvegarde!... D'ailleurs, j'aime M. de La Tremblaye plus que ma vie, et, pour éviter mille morts, je ne renoncerais pas à l'aimer...
UY. 82. — XAVIEK DE MOMtlMN. — LES MYSTÈRES Df PALAIS-HOYAL. — ÉD. 1. RÛL'FF ET ù^" . UY. 82.
— PeuL-êlrc avez- vous raison, chère sœur... peut-être est-ce moi qui me trompe... Dieu veuille que ma science soit menteuse et ne rende que de faux oracles!... Combien j'en ferais bon marché quand il s'agit de votre bonheur...
Mais, tout bas, Hébé ajouta :
— Maintenant je le sais, je le sens, je le vois, l'oracle avait dit
vrai
<■• La rivale terrible et perfide, c'est moi...
« La main qui frappera dans l'ombre, c'est la mienne !
« Pourquoi lutter?
« Nos destinées sont écrites là-haut ! il faut se soumettre aux ordres du destin... »
Ou comprend qu'à partir de ce moment la conversation ne pouvait plus continuer longtemps entre les deux, jeunes filles.
La fille du diable prétexta des occupations urgentes et importantes.
Elle prit congé de Déborah en lui promettant de revenir le lendemain.