‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 95 sur 183 · REPOUSSÉ AVEC PERTE · texte numérisé non relu

REPOUSSÉ AVEC PERTE

Raoul de La Tremblaye, aussitôt que la réponse de Nathan lui eut été transmise, se disposa à se rendre au log"is de la rue Saint-IIonoré.

11 fit en conséquence une toilette somptueuse, bien propre à rehausser les avantages naturels dont il était, nous le savons, amplement doué.

Il revêtit son habit do velours bleu de ciel, le mieux constellé de broderies d'or merveilleuses.

Les dentelles de point de Venise ruisselèrent à son jabot et à ses manchettes. Des bas de soie à jour, d'une finesse exquise, dessinèrent le contour de sa jambe, tout à la fois svclte et nerveuse,

La poignée de son épée étincela de rubis et de diamants.

Il mit au doigt annulaire de la main gauche un solitaire qui valait dix mille écus.

Il fit atteler ses chevaux isabeile à son carrosse de gala.

Trois grands laquais, galonnés sur toutes les tailles, prirent place derrière le somptueux équipage.

Puis, maître, laquais, chevaux, carrosse, se dirigèrent vers la maison de Nathan.

Le petit nègre dont nous avons parlé jadis comme composant toute la partie masculine du domestique de l'usurier vint ouvrir la porte à Raoul et l'introduisit dans cette étrang'e capharnaiim qu'il avait déjà visité plus d'une fois.

Nathan, prévoyant que l'entrevue qui se préparait aurait une certaine solennité, avait fait quelques frais de toilette.

Ainsi, un habit de velours noir, tout râpé, à boutons d'acier taillés à facettes, avait remplacé la houppelande flottante dans laquelle il s'enveloppait habituellement. Cet habit, trop large pour le nain qui le portait, grimaçait et plissait sur ses douljlcs bosses.

Ajoutons à cela que Nathan s'efTorcait de donner une expression digne et grave à sa figure, ordinairement empreinte d'une ironie sarcastique ou d'une jovialité grotesque.

Il s'inclina profondément devant Raoul.

— Mon gentilhomme, — ■ lui dit-il, — à quel motif dois-je attribuer la faveur que vous m'avez faite en sollicitant de moi une entrevue que vous pouviez facilement obtenir sans la demander?

— Maître Nathan, — répliqua Raoul, — nous avons à causer longuement ensemble... Permettez-moi d'abord de m'asseoir, et, ensuite, nous entamerons l'entretien...

Le juif s'empressa d'avancer à son hôte un grand et vieux fauteuil blasonné, dernier reste, peut-être, delà splendeur de quelque famille déchue.

— En vérité , mon gentilhomme, — fit-il, — vous ne sauriez m'ùtre plus agréable qu'en agissant comme chez vous...

Raoul s'assit.

• — Je vous écoute, — poursuivit Nathan, — je vous écoute avec toute l'attention et tout le respect convenables...

— Ainsi que je vous l'écrivais, — commença Raoul, — l'eniretien (]ue nous allons avoir est des plus sérieux... de lui va dépendre le bonheur ou le malheur de ma vie entière... Toutes mes espérances sont entre vos mains... c'est à vous de les réaliser ou de les rejeter sans pitié.

Raoul s'interrompit pendant un instant.

Il prit un temps, — ainsi qu'on le dit dans l'argot de la mise en scène théâtrale.

— Jusqu'à présent, mou gentilhomme. — dit Nathan, — il m'est impossible de comprendre où vous voulez en venir.

— Patience I... je vous en prie, patience... laissez-moi vous exposer les choses à ma guise...

— Mais, comment donc, mon gentilhomme!.,, mon devoir est de vous écouter, et je vous écouterai, certes, aussi longtemps qu'il vous conviendra de parler.

— Posonsd'abord quelques préliminaires tout à fait indispensables... Nathan fit un geste qui signifiait :

— Posons tout ce que vous voudrez...

Raoul poursuivit :

— Vous savez qui je suis? •

— Je sais, — répliqua Nathan, — que vous vous appelez le chevalier Raoul de La Tremblaye...

— Le dernier de ma race, je vous l'ai déjà dit, — reprit Raoul, — et c'est une race illustre et vaillante I...

— Je le sais aussi, — appuya Nathan.

— Je suis jeune, — continua Raoul, — et l'on veut bien, généralement, m'attribuer la tournure d'un galant homme...

— Trop modeste! — s'écria Nathan! — vous êtes, sans contredit, l'un des ])lus charmants cavaliers que je connaisse.

— Je ne veux point me flatter, — dit le jeune homme, — mais mes ennemis eux-mêmes conviennent que j'ai quelque esprit...

— Reaucoup, et du meilleur.

— Quant à la bravoui'e, à la générosité, à la noblesse des sentiments, je n'en parle point!... Si ces qualités me manquaient, je ne serais point gentilhomme!...

— Allons, — pensa Nathan, — par bonheur, il ne compte pas la modestie au nombre de ses vertus!...

— Quanta la fortune, — continua Raoul, — la mienne, à l'heure qu'il est, est fort peu de chose, quatre cent mille francs tout au plus... Mais j'ai des espérances qui ne tarderont guère à se réaliser... Mon oncle, le marquis de La Tremblaye, dont je suis l'unique héritier, est bien vieux... voilà en peu de mots un assez fidèle exposé de ma situation...

— Elle est magnifique ! — s'écria Nathan. — Jeune, fort grand seigneur, bien fait, spirituel, riche dès à présent, plus riche dans l'avenir, qui ne vous envierait?

— Pensez-vous réellement ce que vous dites? — demanda Raoul.

— Certes!

— Ainsi, vous êtes d'avis que le jour où je demanderai une jeune fille en mariage, elle ne me sera point refusée.

— Il faudrait pour cela que la famille fût bien difficile!...

— Alors, si je vous adressais une pareille demande?

— A moi?

— A vous.

— Mon gentilhomme, je ne puis répondre ; cette supposition est tellement invraisemblable I . . .

— Moins peut-être que vous ne le pensez...

— Comment?

— Il ne s'agit point enfin d'une supposition, il s'agit delà réalité.

— Mon gentilhomme, que voulez-vous dire?

— Je veux dire que je suis éperdument épris de votre fille Déborah et que j'ai l'honneur de vous demander sa main.

On eût dit que cette demande, aussi nettement formulée, pouvait seule ouvrir les yeux de Nathan et lui faire comprendre de quoi il s'agissait.

Il fit un bond sur son siège comme un pantin dont on vient de toucher le ressort, et il s'écria :

— Vous aimez Déborah I... Dieu d'Abraham et d'Isaac I... vous voulez épouser Déborah! Dieu d'Isaac et de Jacob!... ai-je bien entendu?... mes vieilles oreilles ne me trompent-elles point?

— Non, vous avez bien entendu, et ce que j'ai dit, je le répète.

— Une proposition si inattendue!... une semblable demande!... un (el honneur!...

— Il n'y a rien là qui doive vous étonner!... La beauté de Déborah la fait reine, son radieux visage vaut plus que tous les vieux blasons!...

— Je ne sais, mon gentilhomme, en quels termes vous témoigner mon élonnement... mon émotion... ma reconnaissance d'une démarche semblable...

— Démarche bien naturelle et que mon cœur me dictait...

— Certes, si l'on m'avait dit que le soleil, comme au temps de Josué, s'arrêterait au milieu de sa course, on m'aurait moins étonné qu'en m'anuonçant une demande aussi extraordinairement surprenante que la vôtre?...

— Enfin, cette demande, vous l'agréez?

— Hélas ! non, mon gentilhomme, je ne l'agrée point, je la repousse, au contraire...

Ce fut au tour de Raoul de faire un bond sur son fauteuil armorié.

— Vous la repoussez! — s'écria-t-il.

• — Hélas! oui.

— Parlez-vous sérieusement?

— Je ne me permettrais certes point de plaisanter avec vous...

— Ainsi, vous me refusez la main de votre fille? Le juif s'inclina affirmativement.

— Mais enfin, — demanda Raoul, — pourquoi? pourquoi donc?

— Parce qu'il n'y a qu'une seule chose en ce bas monde à laquelle je tienne...

— Kt c'est I...

— C'est au bonheur de ma fille !...

— Eh bien?...

— Kh Lien, mon gentilhomme, il faut que je vous parle franchement ! non seulement son bonheur me paraîtrait fort compromis avec vous, mais même il me semblerait impossible! complètement impossible!...

— Est-ce une insulte, maître Nathan?

— En aucune façon.

— Expliquez-vous...

— Bien volontiers... Vous aimez ma fille, dites-vous?

— Oui, certes!.,, et de toute mon âme!

— Toujours est-il que vous croyez, en demandant sa main, en lui donnant le nom de La Tremblaye, en un mot, en l'élevant jusqu'à vous, vous croyez, dis-je, lui faire le plus insigne honneur.

— Je vous ai dit, il n'y a qu'un instant, — interrompit Raoul, — que sa beauté la faisait reine...

— Laissez-moi poursuivre, et vous verrez que ce n'est pas seulement sa beauté qui lui met une couronne au front. Que le mariage que vous rêvez s'accomplisse, et vous verrez toute votre caste orgueilleuse se sou lever contre vous avec la plus dédaigneuse indignation et jeter à votre visage, et surtout à celui de votre femme, le mot de mésalliance!...

— ■ A ceux qui prononceraient ce mot, — s'écria Raoul avec chaleur. — je saurais imposer silencel...

— Vous ne le pourriez pas...

— Comment?...

— Vous ne le pourriez pas, d'autant plus qu'ils auraient raison... II y aurait mésalliance, en effet, mon gentilhomme; seulement ce ne sérail pas de votre côté!...

— Je ne vous comprends plus... — murmura le jeune homme interdit.

— Vous portez un vieux nom, — poursuivit le juif, - — vous êtes le

."JÉfil

dernier rejeton d'une race vaillante et forte, qui pourrait en douter?... mais dans les veines de Déborah coule du sang- de race royale... — ■ De race royale! — interrompit Raoul avec stupeur.

— Le sang- de la race de David... — poursuivit le juif. — Qu'est votre noblesse à côté de la sienne?...

Raoul, interdit, ne répondit pas.

Nathan poursuivit :

— ■ Mais ce n'est pas tout : la fortune de Déborah est immense, eh bien, quelle que soit cette fortune, si elle se trouvait entre vos mains, vous la fondriez au creuset dévorant de la plus infernale de toutes les passions...

— Laquelle?...

— Le jeu... vous êtes joueur, mon gentilhomme, et jamais un joueur, fût-il un fils de roi, apportât-il à Déborah le trône de Jérusalem, ne sera son époux...

— • Mais, si je prenais l'engag-ement de ne plus toucher à une carte pendant le reste de ma vie?...

- — Je n'aurais point confiance.

— Si je me liais par les serments les plus sacrés?...

— Ce sont des serments qu'on ne tient jamais... — jo n'y croirais pas...

— Ainsi — murmura Raoul, — vous êtes sans pitié!...

-- INon pas, mon gentilhomme... je vous plains beaucoup, au contraire, si réellement vous aimez Déborah... Votre recherche nous honore plus que je saurais le dire... mais le bonheur de ma fille avant tout...

— Alors, — s'écria Raoul avec un accent désespéré, — alors il ne me reste plus qu'à mourir.

— Mon gentilhomme, vous n'en mourrez point!... Je suis bien vieux, et pourtant jamais, je l'avoue, je n'ai vu les llèches du petit dieu Amour faire des blessures mortelles !...

Raoul quitta le logis de JXathan.

Ce dernier voulut absolument le reconduire avec la plus obséquieuse servilité, jusqu'au seuil do la porte extérieure.

Mais peut-être, aussi, était-il bien aise de voir cette porte se refermer sur le jeune homme, et d'être certain qu'il était sorti sans avoir pu échanger avec Déborah un mot ou un regard.

Puis il regagna son capharnaum poudreux, en se disant :

— Il n'existe point sur la terre, l'homme qui sera digne de posséder ma Déborali!...

Puis il ouvrit son grand livre et se mit à faire des chiffres avec acharnement.

Il comptait à combien de millions se montait la dot de sa fille.

Cependant Raoul était remonté dans son carrosse et il avait donné l'ordre de toucher à son hôtel.

Un chagrin très vif et un dépit extrême se partageaient son cœur.

Le chagrin venait de ce qu'il était réellement, nous le savons, très éperdument épris de Déhorah.

Le dépit prenait sa source dans ce sacrifice immense que Raoul avait cru faire à. son amour en se décidant à une mésalliance , sacrifice dont les résultats avaient été si peu favorables à la réussite de ses projets.

Les quelques millions de la dot, sur lesquels il avait jeté son dévolu comme sur une curée facile, mirage éblouissant, trop vite disparu, ne contribuaient pas peu, disons-le, à le plonger dans dos pensées mélancoliques.

Ajoutons que, sans savoir pourquoi et par une sorte d'instinct, Raoul, malgré cet échec décisif, ne regardait point la partie comme perdue sans remède, et ne désespérait pas absolument de la victoire.

D'où cette victoire pourrait-elle venir?

— Qui la lui procurerait?

— Quels alliés viendraient à son aide?

Il l'ignorait complètement; il espérait contre toute espérance, voilà tout, et c'était beaucoup.

Page 1