‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 96 sur 183 · DÉSESPOIR · texte numérisé non relu

DÉSESPOIR

Cependant Hébé, ainsi qu'elle l'avait promis à Déhorah, revint le lendemain.

Elle s'attendait à trouver le mariage de Raoul de La Tremblaye avec la juive décidé.

Elle avait armé son cœur d'une triple cuirasse, elle avait revêtu son visage d'un masque impassible, afin de ne laisser voir ni tressaillement ni

Il heurta son front contre les murailles en répétant avec des sanglots convulsifs Assassin de ma fille! Assassin! Assassin ! (P. 663.)

pâleur quand les premières paroles de Déborah, confirmant ses pressentiments, viendraient la foudroyer.

Qu'on juge de son étonnement lorsque, en entrant dans le salon du rez-de-chaussée, elle trouva Déborah en vêtement de deuil, les cheveux épars, étendue sur le divan, le visage enfoncé dans les coussins, les baignant de ses pleurs silencieux.

LIV. 83. ~ XAVIER DE MONTKriN. — LES MYSTÈHES DU PALAIS-ROYAL. — ÉDIT. J. ROUFF ET C»* . LIV. 83.

A l'arrivée J'IIébc, la jeune fille releva la tète.

Son beau visage faisait mal à voir.

Elle était d'une pâleur livide.

Un large cercle bleuâtre et violet se dessinait autour de ses grands yeux noirs.

Ses larmes coulaient, sur ses joues marbrées, comme deux intarissables ruisseaux de grosses perles.

Ses lèvres pâlies ébauchèrent un triste sourire.

Elle tendit à flébé sa petite main brillante.

En face de cette douleur poignante, qui se manifestait par de si désolants symptômes, la fille du diable oublia, pour quelques secondes, et son amour pour Raoul et sa haine jalouse à l'endroit de la fille de Nathan.

Elle ne se souvint que de son ancienne affection pour Déborah.

Elle se sentit émue.

Enfin, ce fut du fond du cœur et avec un sincère intérêt qu'elle s'écria :

— Oh! ma sœur!... ma sœur!... au nom du ciel... que vous est-il arrivé?... pourquoi pleurez-vous ainsi?... Répondez- moi... répondez-moi bien vite, car je meurs d'inquiétude et d'angoisse...

— Ma sœur... — murmura Déborah, — je suis bien malheureuse et je voudrais mourir!...

— Mourir!...

— Et je bénirais le Dieu de mes pères s'il me rappelait à lui.... poursuivit la juive.

— • Mais enfin, qu'avez- vous pour vous désespérer ainsi?... quel malheur vous a frappée?. . .

— Le plus grand de tous...

— Parlez!...

— M. de la Tremblaye est venu...

— Et, — s'écria Hébé avec avidité, — il ne vous aime point peutêtre... peut-être n'a-t-il point demandé votre main?...

Déborah fit un geste douloureux.

Puis elle murmura :

— Il m'aime, au contraire, il m'aime cperdùment et il a demandé ma main...

— Mais alors, — balbutia Hébé, — mais alors je ne comprends pas.

— Vous ne comprenez pas mon désespoir ?

— C'est vrai.

— C'est que vous ne savez pas toutl... mon père a repoussé la demande de M. de la Tremblaye.

— Repoussé!...

— Oui, et sans lui laisser aucun espoir! Hébé se sentit renaître.

Cependant elle demanda:

— Et quels sont les motifs de ce refus?

— Des motifs insensés... Mon père prétend que je serais malheureuse avec Raoul !... Comme si on était jamais malheureuse avec un mari qu'on aime et qui vous aime!... Il prétend que moi, juive et fille d'un juif, je serais traitée avec dédain dans le monde des grands seigneurs auquel appartient M. de la Tremblaye !... Que m'importe, pourvu qu'il m'aime !... 11 parle de la race de David, et de bien d'autres choses dont je ne me souviens pas et qui me tuent!... Il dit que Raoul est joueur et qu'il dévorerait toute ma fortune!... Eh! bien! ne vaudrait-il pas mieux partager la misère avec lui que la fortune avec un autre?... Oh! les pères!... les pères!... dans leur prétendue sagesse, ils veulent décider du bonheur de leurs enfants, et ils les condamnent à un éternel désespoir... ils les condamnent à mourir, car je sens que je mourrai bientôt...

Déborah, après avoir ainsi parlé avec une animation extraordinaire, se tut, et ses sanglots redoublèrent.

Hébé, voyant la ruine de toutes les espérances de sa rivale, cessa soudainement d'en être jalouse et la plaignit sincèrement.

Elle prit ses deux mains entre les siennes, et les appuya contre son cœur, elle mêla ses larmes à celles de Déborah.

Peu à peu la jeune fille se calma. Son excessive agitation fit place à une prostration presque complète.

Ses sanglots s'éteignirent.

Ses larmes se tarirent.

Elle resta plongée dans un chagrin morne et profond qui se concentrait en lui-même, et, par cela seul, avait quelque chose de bien autrement effrayant qu'une douleur bruyante et communicative.

Hébé n'essaya point d'ailleurs de consoler Déborah.

Elle savait qu'il est des blessures qui ne se cicatrisent que lentement, et auxquelles il faut éviter de toucher si l'on ne veut pas qu'elles se rouvrent plus douloureuses et plus saignantes que jamais.

Avez-vous vu quelquefois, parmi les reines d'une serre, une fleur. 1 1

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plus rare entre les plus brillantes elles plus parfumées? Elle est éclatante et vivacc.

Elle élève au-dessus des autres son calice orgueilleux.

Elle aspire l'air et la lumière par tous les pores.

Soudain la fleur languit et souffre.

Sa tige se ploie, ses pétales pâlissent, son parfum disparaît et sa corolle se flétrit.

Vainement le soleil l'inonde de ses chaudes effluves.

Vainement on l'entoure de soins.

La pauvre fleur est condamnée, elle s'étiole de plus en plus et elle meurt. On cherche alors la cause du mal.

Un ver lui rongeait la racine!...

Il en fut pour Déborah comme pour la fleur dont nous venons de parler.

A partir du jour où Nathan avait rejeté la demande de M. de La ïremblaye, Déborah s'étiola d'une façon visible.

La sombre mélancolie qui s'était emparée d'elle ne la quittait plus.

Son beau teint de vierge arabe, son teint d'une pâleur si chaude, prit des tons livides et plombés.

Une auréole bleuâtre se dessina autour de ses paupières.

Ses lèvres perdirent leur joyeuse couleur qui rappelait la fleur entr'ouverte du grenadier.

Les rondeurs délicieuses de sa poitrine s'effacèrent en une maigreur uniforme.

Déborah était belle encore, mais de cette beauté sinistre des jeunes filles qui vont s'éteindre.

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