LE PÈRE ET LA FILLE
En face des symptômes effrayants que nous venons de décrire, Nathan finit par s'alarmer.
Déborah ne se plaignait jamais, mais il était bien facile de voir qu'elle souflrait et qu'elle se sentait lentement mourir.
Le juif, désespéré, appela chez lui les plus fameux médecins parmi ceux de sa religion.
Tous, ils reconnurent la présence d'une consomption effrayante et mortelle. Seulement la cause du mal leur échappait.
Rien, dans l'admirable constitution de la jeune fille, n'expliquait l'origine et les progrès de cette consomption étrange.
Ils l'interrogèrent. Déborah se renferma dans un silence absolu.
— Votre enfant nous cache quelque chose, — dirent-ils à Nathan. — Les sources de la vie sont attaquées, mais pourquoi? nous l'ignorons, et, dans cette ignorance, notre savoir est impuissant... Nous ne pouvons la guérir...
— Ainsi, — demanda le juif, avec une suprême angoisse, — vous ne voyez pas de remède?
— Aucun.
— Vous ne concevez nul espoir?
— Le Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob peut seul la sauver... en faisant un miracle pour elle...
— Mais, si son mal avait pour cause un chagrin profond qu'elle refuse de révéler et qui la tue... et si ce chagrin venait à cesser, — qu'arriverait-il?
— Peut-être, alors, les forces de la jeunesse triompheraient-elles des ravages déjà causés; mais il est déjà bien tard...
— Reviendrez-vous?
— A quoi bon?...
Le juif resta seul avec son désespoir.
— Oh! Seigneur! Seigneur !... — s'écria-t-il alors en levant les mains vers le ciel, — devait-il donc être écrit là-haut que je serais l'assassin de ma fille!... C'est son bonheur que je voulais, et voilà comment je suis récompensé de mon amour pour elle!... J'ai fait tout ce que je devais... plus que je ne devais!... Je cède... Que l'avenir de celte malheureuse enfant soit perdu, mais qu'elle vive, qu'elle vive!... Et ilalla trouver Déborah.
Celle-ci l'accueillit avec ce même sourire déchirant qui, depuis quelques semaines, navrait le cœur du pauvre père.
— Ma fille, — lui dit-il, — comment te trouves-tu aujourd'hui?
— Bien, mon père, il me semble que je souffre moins... L'accent de ces paroles en démentait le sens.
— Ecoute, — reprit Nathan, — j ai un aveu à te faire et un pardon à te demander...
Déborah attacha sur son père le regard de ses yeux étonnés.
— Un aveu I... un pardon I... — répéta-t-elle.
— Oui... je t'ai bien fait du mal, mais je m'en repens... et il est encore temps de le réparer. . .
— Pourquoi parler ainsi, mon père? vous savez bien que vous ne m'avez jamais fait de mal...
— Laisse-moi continuer, mon enfant... je veux te parler du chevalier Raoul de La Tremblaye.
Une ardente rougeur remplaça la pâleur livide des joues de la jeune fille.
Elle pencha sa tête sur sa poitrine amaigrie et ne répondit pas. Nathan poursuivit :
— Sais-tu pourquoi, — dit-il, ■ — quand ce gentilhomme a demandé ta main, j'ai refusé de consentir à cette union?
— Vous me l'avez dit, mon père... — balbutia Déborah.
— Je t'ai dit qu'il ne te rendrait point heureuse. . . je t'ai dit qu'il était joueur et dissiperait ta fortune. . .
— Oui, mon père, vous m'avez dit cela... et je n'ai rien répondu, car c'était peut-être la vérité.
— Eh bien, non, ce n'était point la vérité... je me trompais... ou plutôt je mentais... J'avais, pour refuser, un tout autre motif...
Les yeux de Déborah s'agrandirent. Elle ne put que murmurer :
— Un autre motif ! lequel?...
— ■ Figure-toi... j'ose à peine l'avouer... que dans ma jalousie paternelle je craignais, si tu devenais une grande dame, que Torgueil ne te fit oublier et dédaigner ton vieux père... Et je t'aime tant, vois-tu, que la pensée de n'être plus aimé exclusivement par toi me faisait mourir...
— Ne plus vous aimer!... vous dédaigner, mon père!... ah! vous me jugez bien mal!...
— Je l'ai compris, mon enfant... je le comprends... je t'en demande pardon... pardon à deux genoux...
Et le vieillard, en effet, s'inclina devant la jeune fille.
— Que faites-vous?... s'écria cette dernière en s'efforçant de le relever; — que faite s -vous!... un père à genoux devant sa fille!...
— C'est ma place... et j'y resterai jusqu'à ce que je t'aie entendue me dire que tu me pardonnes.
— Je ne puis vous pardonner, puisque je n'ai jamais eu de ressentiment contre vous.
— Mais lu souffrais!...
— C'est vrai.
— Et, maintenant que j'ai compris mon erreur... maintenant qu'il
n'y a plus d'obstacles à l'accomplissement de tes désirs... tu ne souffriras plus, n'est-ce pas?
— Plus d'obstacles ! — répéta Déborah haletante ; — plus d'obstacles, dites-vous?...
— Oui, mon enfant... situ penses toujours à M. de La Tremblaye... eh bien, je consens à ce que tu deviennes sa femme...
Ces paroles brûlèrent le gosier de Nathan comme un fer chaud.
Il ne'les avait pas plus tôt prononcées que Déborah poussa un grand cri, et, se soulevant du divan sur lequel elle était étendue, elle tomba sans connaissance entre les bras de son père.
Nathan crut que l'excès de la surprise et de la joie venait de la tuer.
S'il avait eu un couteau sous la main, certes, dans ce premier moment, il se le serait enfoncé dans le cœur.
Il heurta son front contre les murailles, en répétant avec des sanglots convulsifs :
— Assassin de ma fille!... assassin, assassin!...
Puis il vint tomber à genoux auprès de ce corps inanimé, et il appuya son front brûlant sur cette poitrine qui lui semblait froide, tout en murmurant d'une voix entrecoupée :
— Morte!... morte!... et c'est moi... moi, son père... qui l'ai tuée!...
Mais, soudain, il sentit les deux bras de Déborah se nouer doucement autour de son cou.
Un baiser s'appuya sur sa joue baignée de larmes, et une voix douce et faible lui dit tout bas :
— Je suis heureuse., bien heureuse... et, maintenant, je ne veux plus mourir ! . . .
Quelques minutes après ce moment, le juif écrivait à Raoul de La Tremblaye :
:' Ve?iez, lui disait-il; si vous aimez toujours Déborah^ Déborah est à
vous. ))