DIX LOUIS POUR DU POISON
Le lendemain, la lille du diable, qui ne manquait guère chaque jour de venir pendant quelques heures tenir compagnie à la triste et mourante Déborah, arriva à l'heure accoutumée.
Au moment où elle souleva la portière qui donnait accès dans le pefcit salon, voici quel fut le tableau qui s'offrit à elle.
Déborah, parée de son plus ravissant costume oriental, Déborah, belle de sa pâleur qui déjà n'était plus livide, — belle de ses longs et magnifiques cheveux noirs, tressés et formant sur sa tête un diadème splendide, belle du feu voilé de ses grands yeux, abandonnait sa main aux deux mains caressantes de Raoul, assis à ses pieds sur un carreau de damas des Indes.
Depuis la veille, la jeune fille s'était en quelque sorte transfigurée.
On voyait que le sang recommençait à courir, généreux et pur, dans ses veines. On voyait que la vie revenait en elle. La jeunesse et l'amour avaient fait ce miracle, vcfinement demandé par les médecins juifs au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
Nalhan, debout à quelques pas du groupe que nous venons de décrire, contemplait cette scène avec un regard et un sourire d'une indé- Onissable expression.
— Ma fille est sauvée!... — se disait-il, — sauvée!... mais à quel prix ! . . .
Hébé recula, comme si elle venait de marcher sur un serpent, comme si elle sentait déjà dans sa chair la morsure du venimeux reptile.
Elle voulut laisser retomber la portière et s'enfuir, pour aller exhaler ailleurs sa rage jalouse, avec des cris et des sanglots. Mais il était trop tard.
Déborah avait vu son amie.
Déjà elle s'était levée, et, tenant toujours Raoul par la main, elle courait à Tlébé, bien faible encore, et elle lui disait, en lui tendant son autre main :
Le vieux médecin s'avança silencieusement jusqu'auprès du lit. (P. 671.)
— Le voilà, celui dont je vous parlais si souvent, ma sœur... le voilà, celui que j'aime, le voilà, mon fiancé...
Déjà Hébé s'était composé un visage calme. Elle s'inclina, et elle répondit :
— Je connaissais déjà M. de la Tremblaye.
LIV. 84. — XAVIEd DE MOM-|>PIN. — I.IÎS MYSTKRES I1U PALAIS-ROYAL. — LD . J. ROUFF ET C**. LIV. 84.
— Vous le connaisj^icz !... s'écria Déborah en attachant sur Raoul et sur Hébé un regard soupçonneux.
— Mademoiselle m'a sauvé la vie... dit Raoul.
- Mais où? mais comment? demanda vivement la juive. Raoul raconta la nocturne et sanglante aventure de la rue des Prouvaires.
— Mais alors, murmura Déborah, luttant contre un soupçon indéterminé, il est bizarre qu'IIébé ne vous ait pas reconnu... ou du moins ne m'ait pas dit qu'elle vous reconnaissait, le jour où, après avoir entendu prononcer voire nom et avoir soulevé la tenture pour vous regarder, elle s'est évanouie.
— iMa sœur, répliqua Hébé, il n'est pas étonnant qu'au jour dont vous parlez je n'aie pas reconnu M. de la Tremblaye. Au moment précis où je soulevais la tenture, celte douleur aiguë qui m'a fait me trouver mal s'est emparée do moi et ne m'a permis de rien voir.
— Quant à moi, — dit Raoul, — je serais allé déjà remercier mademoiselle et sa mère des soins si aiîectueux qui m'ont été prodigués dans leur logis, mais, préoccupé en m'éloignant, j'ignorais jusqu'au nom de la rue, que je n'avais pas pensé à demander.
Cette double explication, qui n'était vraie cependant qu'en ce qui concernait personnellement Raoul, satisfit Déborah.
Les vagues soupçons qui, pendant quelques secondes, s'étaient élevédans son esprit à l'endroit d'Hébé, lui parurent absurdes.
Elle fut la première à se jeter au cou de la jeune fille et à l'embrasse r avec celle elFusion de tendresse que donne le bonheur, en la remerciant de ce qu'elle avait fait pour Raoul.
— Et, demanda Hébé au bout d'un instant et d'une voix parfaitement calme, à quand le mariage?
— A bientôt, j'espère! s'écria Raoul.
Déborah répondit en rougissant :
■ — Ohl le jour n'en est pas encore fixé...
— Aussitôt que la santé de ma fille sera complètement rétablie, dit Nathan, nous unirons le jeune et beau couple.
— Et, fit Déborah à l'oreille d'Hébé, vous me direz, n'est-ce pas, chère sœur, ce que vous désirez que je vous offre pour présent de noces.
— Un présent de noces!... se dit Hébé à elle-même, c'est moi qui vous en promets un... et le mien vaudra le vôtre !...
§ Une heure après la scène à laquelle nous venons de faire assister
nos lecteurs, la fille du diable montait rapidement le noir et étroit escalier de la maison de la rue des Prouvaires.
Impétueuse comme un ouragan, elle pénétra dans la misérable mansarde qu'elle habitait avec la mère Moloch.
Hébé était pâle, haletante; ses traits tirés, ses m.ains adtées d'un tremblement nerveux, décelaient une agitation terrible. La vieille femme allait l'interroger. Mais Hébé ne lui en laissa pas le temps.
— Écoutez, dit-elle, vous avez fait beaucoup pour moi... il faut que vous fassiez plus encore...
— Quoi donc?
— Peut-être ce que je vais vous demander va-t-il vous efîraver... il faut que vous me l'accordiez cependant, sinon je vous quitte à l'instant pour ne plus revenir... vous vivrez seule, vous mourrez seule...
— Parle, ma fille, que veux-tu de moi?... j'ai tant vu de choses en ce monde, qu'en vérité je ne sais pas ce qui pourrait m'épouvanter!... Ce que tu souhaites est donc bien terrible?
— Encore rmo fois, parle.
— Vous qui savez tout, dit ÎTébé, vous devez savoir le secret de ces poisons terribles qui tuent sans laisser de traces.
La mère Moloch eut aux lèvres un sourire d'une expression infernale...
— En effet. — répliqua-t-elle, — je sais ce secret.
— Il me faut un de ces poisons...
— Tu as donc un ennemi, ma fille?
— J'ai une rivale.
— Ainsi, tu aimes?
— Oui, j'aime et je hais...
— Pauvre folle!...
— Ce n'est ni une approbation ni un Lîàme que je vous demande... c'est du poison que je veuxl...
— Te faut-il un poison qui tue lentement, ou bien un poison qui foudroie?
— Je veux que la mort arrive lentement, mais sans douleur, comme un sommeil...
— C'est bien, je te donnerai ce poison.
— Quand?
— Lorsqu'il sera prêt.
— Dans combien de temps?
— Dans trois jours.
— Que c'est long!...
— Je ne puis aller plus vite, et encore, pour préparer ce poison terrible, il me faut de l'argent...
— Beaucoup?
— Dix louis.
— Dix louis î... — s'écria Hébé.
— Tout autant. Les drogues que j'y dois employer se vendent leur pesant d'or, et l'une d'elles est si rare, que j'aurai grand'peine à me la procurer. . .
— Dix louis, — répéta Hébé pour la seconde fois, — mais je ne les ai pas.
— Il me les faut, cependant... Sans ces dix louis, je ne puis rien. Hébé frappa un meuble de son poing fermé.
— Être pauvre, — dit-elle, — ô malheur!...
Mais, soudain, un sourire plus étrange peut-être que celui de la mère Moloch vint écarter les coins délicats de sa bouche.
Elle reprit son mantelet à capuchon et le jeta sur ses épaules.
— Dans une heure, — dit-elle, — je serai revenue et vous aurez cet argent. Les dix louis qu'il vous faut, je vais les emprunter...
— A qui? — demanda la mère Moloch.
— A mon amie Déborah, — répondit Hébé, — à la fille du juif Nathan.
Et elle sortit de la chambre.