Goussemaker, Drames liturgiques, p< XI
rbarmonie. » Par instruments il faut entendre non seulement Torgue, mais les instruments à cordes. Avec Coussemaker, tous les juges compétents qui ont étudié la musique des drames liturgiques en ont d'ailleurs admiré la grandeur et la simplicité*.
Les drames liturgiques et latins ne pouvaient suffire indéfiniment au goût dramatique et à l'imagination du peuple en France.
Ils auraient pu se perpétuer vingt siècles et plus aussi immuables que le canon de la messe, s'il n'y avait eu dans ces représentations sacerdotales un germe de décadence, qui fat, au point de vue de l'art, un germe de progrès. Voici comment la représentation hiératique a péri, comment le théâtre en est sorti. Tous les drames que nous venons d'analyser étaient écrits en latin ; mais cependant à qui s'adressaient-ils; qui voulait-on toucher, charmer, convaincre? Le peuple; qui ne savait plus guère le latin, même le bas-latin, I dès le vu* siècle, et qui ne le savait plus du tout au onzième.
On pouvait sans inconvénient continuer à prier en latin. La prière s'adresse à Dieu; il suffit que le peuple s'y associe de cœur. Mais à quoi pouvait-il servir de jouer devant le peuple, et pour le peuple, dans une langue que le peuple ne comprenait plus?
C'est ainsi, c'est par nécessité que la langue vulgaire entra dans l'Église; timidement d'abord, puis sur un pied d'éga-l lilé; puis enfin elle expulsa le latin, et transforma le drame. \ H s'aÛongea considérablement, une fois qu'il fut écrit en fran- l ^is. Le fond d'abord strictement borné au texte évangélique 1 ou biblique, se surchargea d'ornements et de légendes et dis- I parut presque sous l'accessoire. La scène fut transportée de l'é- \ ^lise au parvis ; les libertés nouvelles du drame rendaient ce \ changement nécessaire, et ce changement., une fois fait, favo- '^sa ces libertés. Le clergé cessa d'être l'acteur et l'auteur exclusif des pièces représentées : il approuva ces jeux par sa
^' V- Danjou {Revtie de musique religieuse, t. IV, 1847) et Bottée de Toul- '^^ {Encyclopédie catholique, 5» livraison ; et passim dans ses nombreux tra- *"* sur la musique du moyen âge).
présence, il les soutint par ses largesses. Mais il n'en fut plus Tunique instigateur. Des sociétés laïques et bourgeoises formées dans diverses villes librement et par un accord tout privé, suc-
\ cédèrent au clergé dans ce rôle.
L'élude de cette transformation du drame ainsi sécularisé sera l'objet des chapitres suivants. Mais il convient de remarquer ici même que le drame liturgique ne disparut pas brus-
j quement à l'avènement du mystère français. Au contraire il s'est obscurément prolongé jusqu'aux temps modernes , pendant que le mystère, spectacle plus populaire et plus éclatant, s'épanouissait et se développait ; puis languissait et mourait
l à son tour, supplanté par la tragédie classique, comme il avait lui-même supplanté le théâtre sacerdotal \
A la vérité on cessa, vers la fin du xiii* siècle, de composer de nouveaux drames liturgiques; mais on ne cessa pas de représenter des pièces, soit en latin, soit plus souvent en français, dans les églises et au milieu des offices. Magnin croyait à tort que le drame en français n'eut jamais d'accès dans l'église. Le spectacle envahit les places sans déserter tout à fait les temples ^ Nous parlerons ailleurs de ces pièces en langue
1. Nous ne parlons pas ici des solennités semi-dramatiques qui continuèrent à se célébrer dans les églises. On en instituait encore de nouvelles à la fin du moyen àgc. Ainsi une commémoration symbolique du miracle de Gana fut établie par René le Bon à Angers vers 1459 (Lecoy de la Marche, le Roi René, tome II, page 138).
"2. Les exemples fort nombreux de ce fait seront recueillis dans le tome II (Représentations), Voy. en particulier : 1451 , A Rouen, représentation de la Nativité dans l'église Saint-Martin, — 1452, à Auxerre , mystère de saint Germain, joué dans l'église des Gordeliers, — 1468, à Metz, mystère de sainte Catherine de Sienne, dans le couvent des frères Prêcheurs, — 1496, à Amiens, mystère de Joseph, joué dans le chœur par les vicaires capitulaires, — 1507, à Amboise, la Passion, jouée dans l'église de Saint-Thomas, — 1523, à Bayeux, l'évoque Louis de Ganossa fait représenter un miracle dans sa cathédrale à la fête de l'Immaculée Conception, — 1533, nouvelle représentation de Joseph par les vicaires d'Amiens, sur le parvis de l'église capitulaire, — 1542, à Douai, les vicaires et les enfants de chœur de Saint-Amé jouèrent dans cette église la Résurrection; et en 1548^ les pèlerins d'Emmaiis. — En 1591, l'adoration des Pasteurs se représentait encore en grande pompe à la messe de minuit dans l'église de Villars en Bresse (Ed. Du Méril, Origines latines, page 74, note 6). En 1596, à Aix en Provence on jouait dans l'église des frères Prêcheurs l'histoire a des Machabées ards». En 1624, à Draguignan « Vhistoire de Heugène » fut représentée « dans l'église des pères Observantins » On voit que ce n'est pas seulement pour l'Angleterre ou pour l'Italie que Polydore Virgile était en droit d'écrire : « Nous avons coutume de représenter dans les temples les vies des
vulgaire, parfois à demi profanes, ou du moins composées sur des sujets étrangers à la. liturgie, et qui ne semblent guère se rattacher au vieux drame sacerdotal du xi** siècle; c'est de là pourtant que venait directement la tradition qui permettait, en plein règne de Louis XIII, de relever le théâtre dans l'église. Les représentations d'un caractère plus strictement liturgique n'avaient pas, même alors, entièrement cessé. En 1612,rarchevêque de Bourges interdit, au grand mécontentement de quelques chanoines, une pantomime qui se jouait, le jourdeFÉpiphanie, dans son église cathédrale, et où l'on représentait l'adoration des Mages*. En 1718, l'adoration des Bergers était représentée encore à Clermont par cinq clercs et un prêtre*, sous le nom de Pastourelle. Elle était figurée pareillement à Lisieux le jour de NoëP. En 1770, la présentation delà Vierge au temple fut jouée à la grille du chœur de l'église de Saint-Vulfran de la Chaussée à Abbeville, non pas il est vrai, parle clergé, mais par les petites filles de l'école paroissiale*.
Jusque dans notre siècle, des représentations pieuses furent quelquefois données dans les églises ; particulièrement celle de l'adoration des Bergers, et de certaines parties de la Passion. Mais l'autorité ecclésiastique s'est enfin montrée sévère pour ces débris indiscrets du passé. En 1834, l'évéque de Cambrai les frappait d'interdit dans un mandement'^ dont nous détacherons ce passage :
(En vertu des canons des conciles, nous défendons aux curés de
<din(8 et des martyrs, et pour rendre le plaisir accessible à tous, les acteurs se servent de la langue nationale » De inveniione rerunif livre V, ch. ii, f 82, v>. Édit. de Paris, 1528. Voy. BiUioih, de VEcole des Chartes, tome III, p. 450. i. Louvet, Hist. et antiq. du diocèse de Beauvais, t. II, p. 305, cité par Du Méril, Origines latines, p. 60, en note. Y. GalUa christiana, t. XI.
2. Moléon. Voyages liturgiques, p. 76; cité par Du Méril, Origines latines p. 148, en note.
3. Martenne, De antiqua Ecclesiœ disciplina, p. 87. De antiquœ Ecclesiœ ritibus,i. III, col. 101.
4. Louandre, Hist, d'Abbeville, p. 325. La représentation des Pasteurs à Villars en Bresse, mentionnée ci-dessus en note , avait encore lieu en 1816 fDu Méril, Origines latines, p. 74, note 6).
5. Mandement de Tévêque de Cambrai, 1®' juin 1834, cité par M. de Douhet (Dict, des mystères, col. 32).
laisser continuer les spectacles, soit de l'adoration figurée des pasteurs, vulgairement Bethléem, aux offices de Noël; soit de la Passion, oi enfin de toute représentation figurée de telle ou telle autre particula rite... ; car il n'y a là que le souvenir de jeux de théâtre dont Tintentioi peut être pieuse, mais qui malgré cela sont contraires à une saine con nabsance de la vérité. »
Telle fut la fin du drame liturgique en France. Par une sin gulière vicissitude, l'Église, qui l'avait créé, lui a porté 1( dernier coup*.
1. Rien de ce qui a existé ne périt absolument. U Adoration des bergers » fait encore aujourd'hui, paraît-il, par des bergers et bergères, costumés e chargés de présents rustiques, à la messe de minuit, dans le village de Lagne à une Ueue de Vaucluse {Revue des sociétés savantes^ 5^ série, tome III, p. 59 janvier-février 1872). En 1841, on célébrait encore la Nativité d*une façon dra matique dans la plupart des églises de la Franche-Comté. Les diverses classe de la société, représentées par des personnages types en costumes du xvii siècle, venaient adorer l'Enfant dans sa crèche. Le principal type était celui d Barbizie, vigneron comtois qui restait tout le temps en scène et donnait la ré plique h tout le monde. Le roi Mage nègre était bafoué. Les personnages po pulaires parlaient patois; les autres, français (V. lettre de Tabbé Durouzier Douhaire dans V Université catholique, tome XI, p. 465). Dans le midi de 1 France et particulièrement à Marseille, les pastorales sacrées se jouent encor à répoque de Noël; mais elles se sont transformées en revues fort profanes de événements de Tannée, presque toujours de ceux qui intéressent la ville ou 1 quartier ; les pasteurs jouent un rôle analogue à celui des compères dans nos re vues parisiennes. A l'étranger, les derniers vestiges du drame liturgique son plus nombreux. Sous le nom de prcesepio, avait encore lieu il y a quelques an nées et peut-être a lieu encore aujourd'hui dans quelques maisons particu lières et dans beaucoup d'églises de Rome et de Naples (entres autres à VÀr Cœli, à Rome) une représentation dramatique de la Nativité, soit par des ac teurs vivants (surtout par des enfants), soit par des marionnettes (C. Nisard Histoire des livres populaires, t. II, p. 128).