CHAPITRE III
LE THÉÂTRE AU XII- SIÈCLE ET AU XIII-. — LE DIIAMK D'ADAM; JEAN BODEL; RUTEBEUF
Ainsi que nous disions dans l'introduction de ce livre, on ignorait encore, il y a vingt-cinq ans, comment s'était accomplie la transformation qui avait attiré le drame hors de l'Église ou il était né, vers la place publique et d'autres lieux profanes où il devait grandir et se développer; qui l'avait fait passer des mains du prêtre aux mains du laïque, et qui l'avait conduit à dépouiller la langue latine et sacrée pour parler désormais la langue vulgaire et nationale. Le théâtre français n'offrait rien de plus ancien que les pièces de Jean Bodel et d'Adam de la Halle, écrites au xiii* siècle et déjà tout à fait dégagées de l'influence ecclésiastique.
La publication d'un drame plus vieux de cent années est venue très à propos pour faire disparaître cette lacune dans notre histoire littéraire.
La Représentation d'Adam (tel est le titre de cette œuvre* dans le manuscrit qui nous l'a conservée) tient encore comme par ses racines au drame liturgique et latin étudié ci-dessus. Elle s'en dégage cependant et elle en diffère, par l'originalité tout individuelle du développement, par l'idiome employé, parle lieu choisi pour la représentation. La pièce est écritel en français; ellefut jouée devant l'église, mais non dans l'é-l glise ; et l'auteur s'est affranchi, dans le dialogue, de tout res- \ pect scrupuleux des textes canoniques.
Cependant l'origine de l'œuvre est hors de doute; elle est
1. Publiée pour la première fois par Luzarche en iS54. Voyez Notice sur cette pièce, t. II, Ana/wses, xip siècle.
issue d'une nouvelle extension, d'un dernier développement de ce vieux drame liturgique, la Procession des prophètes^ qui même en forme encore exclusivement la troisième partie*. Les textes antérieurs faisaient commencer la série des prophètes à Moïse, à Israël. Obéissant à une loi bien observée, qui porte les littératures vieillissantes à remonter des fils aux pères, et à reculer toujours davantage l'origine des traditions (cette loi se manifeste en particulier dans tout le développement de notre cycle épique), les auteurs des drames liturgiques avaient fini sans doute par placer à la tète de la procession des prophètes, le premier homme, Adam, considéré comme le premier prophète du Christ, le plus antique témoin du Messie. L'Église n'appelle-t-elle pas Jésus le second Adam? Avec Adam dut paraître Abel, qui lui aussi est la figure du Rédempteur, en tant qu'il est la première victime innocente du crime. Une fois introduits dans la procession^ les rôles de ces deux personnages purent s'y développer jusqu'à former deux petits drames distincts, comme nous savons déjà que Daniel était devenu le héros d'une action spéciale et détachée.
Le drame dit à' Adam est en réalité la juxtaposition dans une série unique de trois pièces différentes, mais réunies d'ailleurs par ce lien d'une origine commune; une pièce d'Adam, une autre d'Abel; une troisième qui est la procession des prophètes à peu près telle que nous la connaissons, mais c'est Abraham ici qui ouvre la marche. Comme pour mieux marquer la séparation des parties, le poète fait mourir Adam avant le meurtre d'Abel, contrairement au récit de la Bible.
Ainsi constituée l'œuvre est définie par M. Marins Sepet : c( un office extraordinaire, dramatique, extérieur, en langue vulgaire, faisant partie des réjouissances destinées à célébrer pieusement les fêtes de Noël. » Entendue de cette façon, la Représentation d'Adam se rattacherait encore au culte, à peu près comme s'y rattachent aujourd'hui les processions extérieures de la Fête-Dieu. Nous avouerons qu'à notre avis, le lien par lequel ce drame tenait encore à la liturgie doit
1. Marins Sopet, les Prophètes du Christ (Bibliothèque de V Ecole desCharteSy série F, t. IV, pp. 105-139 et 262-273j.
avoir été beaucoup moins étroit. L'origine seule est vraiment liturgique, tout le reste est déjà plus qu'à demi séculier.
L'œuvre est née du désir de célébrer plus pompeusement les fêtes de Noël, qui en doute? Mais dans la pratique il est plus que probable qu'on la jouait librement à toute autre époque de Tannée. Comment admettre qu'un drame aussi compliqué, aussi long, était représenté sur la place publique entre le 25 décembre et le l*' janvier, en Normandie; car, de l'avis de tous, le drame est bien normand.
La scène était placée devant l'église, les rubriques en font/ foL Du moins la personne qui jouait Dieu rentrait dans TÉ-,' glise quand elle avait fini de parler (vadat ad ecclesiam). Lai foule était groupée devant la scène sur la place, et les démonsj à plusieurs reprises couraient parmi ses rangs pressés, moitié/ pour l'effrayer, moitié pour l'égayer (demones disciirrann P^T plateas.,. faciet disciirsiim per plateam.,. discursumi fdciet per populum) , De tels jeux de scène nous transportent Wen loin du drame liturgique, et le rappellent moins, qu'ils n'annoncent déjà les mystères du xv* siècle.
Les rubriques toutes en latin, très développées, témoignent d'une mise en scène déjà fort compliquée :
Qu'on établisse le paradis dans un lieu plus élevé, qu'on dispose à l'eutour des draperies et des tentures de soie, à telle hauteur que les personnes qui seront dans le paradis puissent être vues par le haut à partir des épaules. On y verra des fleurs odoriférantes et du feuillage; on y trouvera divers arbres, auxquels pendront des fruits, aûn que le lieu paraisse très agréable. Alors que le Sauveur arrive, vêtu d'une dalmatique; devant lui se placeront Adam et Eve ; Adam vêtu d'une tunique rouge, Eve d'un vêtement de femme blanc, et d'un voile de soie blanc ; tous deux seront debout devant la Figure * ; Adam plus rapproché, le visage au repos ; Eve, un peu plus bas. Qu'Adam soit bien instruit quand il devra répondre, pour qu'il ne soit pas trop prompt, ou trop lent à le faire. Que non seulement lui, mais que tous les personnages soient instruits ^ parler posément, et à faire les gestes convenables pour les choses qu'ils disent; qu'ils n'ajoutent ni ne retranchent aucune syllabe dans la mesure des vers; mais que tous prononcent d'une façon ferme, et qu'on dise dans l'ordre tout ce qui est à dire.
1 . C*est le nom que l'auteur donne au personnage de Dieu dans celte pièce.
De telles préoccupations ne s'étaient jamais fait jour dans les didascalies des drames liturgiques; elles décèlent un lettré, jaloux de sa réputation, plutôt qu'un prêtre préoccupé avant tout d'édifier des fidèles.
Ce n'est pas à dire que l'auteur inconnu d'Adam ne fût pas clerc; rien n'empêche de le croire; et de toute façon le clei^é conservait une part importante dans la représentation de cette œuvre*. Comme le drame liturgique, elle était encore mêlée de leçons et de verselSy les premières récitées par un lecteur j les seconds chantés par le chœur. Leçons et versets, tirés scrupuleusement de l'Écriture, servaient comme de prologue et de texte à l'action et au dialogue qui est d'ailleurs tout en vers français, de dix et de huit syllabes.
Ces vers, monument précieux de notre ancienne langue, ont un vrai mérite littéraire; on a déjà loué bien des fois le charme et l'habile conduite de la scène où le démon cajole et séduit Eve.
DiABOLUS. Tu es fieblette e tendre chose, E es plus fresche que n*est rose ; Tu es plus blanche que cristal, Que nief qui chiet sor glace en val.
Mal cuple en fist li criatur, Tu es trop tendre, et il trop dur. Mais neporquant tu es plus sage, En grant sens as mis tun corrage :
Por ço fait bon se traire a tai...
Jo vus acoint d'un grant engin Qui vus est fait en cest gardin.
Le fruit que Deus vus ad doué Nen a en sei gaires bonté :
Cil qu'il vus ad tant défendu, 11 ad en sci rault grant vertu.
En celui est grâce de vie.
De poésie e de seignorie, De tut saver e bien e mal EvA. — Quel savor a? — Celestial.
1. Elle se terminait môme par un sermon qui est en vers français comme la pièce. Mais nous retrouverons des sermons dans beaucoup de Miracles du xiv« siècle qui n'ont plus rien de liturgique.
A ton bel cors, a ta figure Bien covendreit tel aventure, Que tu fusses dame del mont Del soYerain et del parfont.
Et seûsez quanque a estre, Que de tuit fiiissez bone maistre.
Eve est prête à céder au diable; elle regarde déjà le beau fruit avec convoitise :
Alors un serpent habilement machiné monte le long du tronc de Tarbre défendu. Eve s'en rapprochera, tendant l'oreille, comme pour écouter ses conseils. Puis elle prendra le fruit et le présentera à Adam.
Après sa chute, Adam connaît aussitôt son péché. La femme au contraire semble jouir un court moment du goût délicieux du fruit défendu. Cette distinction délicate se retrouve dans le Paradisperdu de Milton *.
Dieu paraît alors; il interroge et confond les coupables; il les condamne, mais en leur promettant un Rédempteur.
Cette promesse formelle de miséricorde et de pardon n'est pas dans le récit de la Bible ; mais elle est dans la vérité dramatique du poème, dont le désespoir ne doit pas être le dernier mot, l'impression suprême. En outre elle rattache le tableau de la chute de l'homme à celui des prophéties concernant la venue du Messie (prophéties qui concluront la pièce); et à la fête même de Noël, que cette représentation est destinée à célébrer, ou au moins à rappeler.
La scène suivante montrait Adam et Eve bannis du paradis, et condamnés au travail et à la misère. Une curieuse rubrique sert de commentaire à cette partie du drame.
Lorsqu'ils seront hors du paradis, qu'ils paraissent tristes et confus, accroupis au sol jusque sur leurs talons. La Figure les montrera au doigt en détournant sa face vers le paradis. Le chœur entonnera : Voilà Adam comme un... Ce (verset) fini, la Figure rentrera dans l'É-
1. Il lui semblait que jusque-là elle n*avait jamais goûté dans un fruit un pareil délice, soit que cela fût vrai, soit qu'elle se F imaginât dans la haute a^ tente de la science {Paradis perdu, livre IX).
glise. Adam avec une bêche, Eve avec un râteau commenceront à cultiver la terre, et y sèmeront du froment. Après qu'ils auront semé, ils iront s'asseoir un peu à l'écart, comme fatigués par leur travail; et souvent lèveront leurs yeux pleins de larmes vers le paradis, en frappant leur poitrine. Cependant viendra le diable, et il plantera dans leur champ des épines et de l'ivraie, puis s'éloignera. Quand Adam et Eve reviendront au champ qu'ils cultivent, et verront les épines et l'ivraie déjà levées, percés d'une violente douleur, ils se prosterneront à terre, et y restant couchés, frapperont leurs poitrines et leurs cuisses, en faisant des gestes de douleur.
Tandis qu'Adam accuse, maudit presque sa femme, Eve lui répond avec douceur, humilité, résignation, en exprimant la première un sentiment de confiance dans la miséricorde divine. Bientôt la mort met fin aux douleurs des deux exilés.
Alors viendra le Diable et trois ou quatre diables avec lui portant dans leurs mains des chaînes et des carcans de fer, qu'ils poseront aux cous d'Adam et d'Eve. Et les uns les poussent, les autres les traînent vers l'enfer. D'autres diables à l'entrée de l'enfer viendront an-devant d'eux, dansant de joie ensemble pour la perte d'Adam et d'Eve. Chacun des autres diables montrera les arrivants; ils les prendront, et les mettront en enfer, d'où ils feront sortir une grande fumée ; ils y pousseront de grands cris de joie; ils heurteront leurs chaudières et leurs casseroles (lebetes) de manière à être entendus au dehors. Après quelque intervalle, les diables ressortiront, et courront çà et là par les places : quelques-uns resteront en enfer.
Dans rÉcrîture la mort d'Adam et celle d'Eve suivent le meurtre d'Abel. L'auteur de notre drame a interverti cet ordre pour détacher complètement l'épisode du fratricide :
Ensuite viendront Caïn et Abel. Caïn vêtu d'un vêtement rouge, Abel d'un vêtement blanc. Ils cultiveront une terre qu'on aura disposée d'avance, et après s'être un moment reposés de leur travail, Abel adressera la parole à Caïn, son frère, avec un air caressant et affectueux.
Les deux frères offrent leurs sacrifices ; les présents de Caïn sont dédaignés. Caïn furieux tue son frère; le fratricide est précédé de ce dialogue très dramatique entre Caïn et Abel :
— Abel, mors es — E jo porquei?
— Jo m'en voldrai vengier de tei...
— En Deu est tote ma fiance.
— Ne le porra de mort guenchir.
— Del tut me met a son plaisir.
— Vols oïl* porquei t'oscirai?
— Or le me di. — Jo l'tei dirrai.
Trop te fais de Deu le privé.
Por tei m'a il tôt refusé, Por tei refusa ma offrende. Pensez vus donc que ne l'te rende?
Jo t'en rendrai or le guerdon.
Mort remaindras or au sablon.
— Si tu m'ocîes, ço iert a tort, Deu vengera en tei ma mort.
Caïn frappe son frère Abelavec fureur, mais sans péril pour Tacleur qui joue le rôle d'Abel; la rubrique nous rassure :
Abel aura sous ses vêtements une marmite (ollam) sur laquelle Caïn frappera, faisant semblant de tuer Abel. Abel restera étendu, gisant comme un mort.
Le chœur chante : Ubiestfrater timst Dieu paraît et maudit Caïn.
Puis il rentre dans l'église. Les diables viennent, et emmènent Gain en l'accablant de coups; ils emmèneront aussi Abel, mais plus doucement.
On remarquera que tous les personnages de l'Ancien Testament, dans ce drame, sont livrés aux démons après leur mort; seulement la damnation des méchants est définitive ; les Justes seront rachetés; et en attendant le diable les ménage.
La troisième partie du drame commence aussitôt, rattachée aux deux premières par un lien tout mystique. C'est la procession des prophètes qui ont prédit la venue du Messie, annoncé déjà à Adam après la chute :
Les prophètes seront préparés dans un endroit caché ; chacun d'eux comme il convient à son rôle. On lira dans le chœur : Cest vous, dis-je, que je convoque, ôJuifs^, Puis (le lecteur) appellera chaque prophète
1. On reconnaît le début du fameux sermon de saint Augustin. V. ci dessus, page 35.
par son nom ; ils viendront tour à tour, se présenteront avec dignité, et diront leur prophétie d'une voix haute et distincte. Abraham viendra le premier, vieux, la barbe longue, vêtu de vêtements amples; s'étant assis sur un escabeau, après un moment il commencera à haute voix sa prophétie... Ensuite, après une pause, les diables viendront, et mèneront Abraham en enfer.
Alors viendra Moïse portant dans sa main droite une verge, et dans sa gauche les tables... Ensuite les diables remmèneront en enfer; et ils y emmèneront également tous les prophètes.
Alors Aaron viendra dans le costume épiscopal, tenant en main la verge couverte de fruits et de fleurs... Après lui s'avancera David orné des insignes royaux et du diadème... Puis Salomon, avec les mômes ornements que David; mais il devra paraître plus jeune... Puis Balaam, vieux, vêtu de vêtements amples, assis sur son ânesse; il s'avancera au milieu, et sur sa monture ^ dira sa prophétie.
Après s'avancera Daniel, jeune d'âge, mais vêtu comme un vieillard... Puis Habacuc vieux et assis... Puis entrera Jérémie, portant un rouleau de papier dans sa main... Après lui viendra Isaïe, couvert d'un grand manteau, et portant un livre dans sa main.
Ici se plaçait un incident inattendu : « un Juif de la synagogue » se levait tout à coup et engageait une discussion contre isaïe. Le prophète réduisait bientôt le Juif au silence, et Nabuchodonosor, couvert des ornements royaux, remplaçait Isaïe. On sait que ce roi païen dut rendre une sorte de témoignage au vrai Dieu, devant le miracle des trois jeunes gens sauvés de la fournaise. Voilà pourquoi le drame liturgique le mettait un peu intlûment au nombre des prophètes. Notre mystère, dans cette troisième partie, suit encore fidèlement les traditions du drame liturgique : il n'y a de nouveau ici que la langue.
Aussitôt après les prophéties, commence un long sermon. Nous verrons bientôt que l'usage de mêler au drame un sermon se prolongea jusqu'au xiv* siècle.
Ce sermon n'était pas une homélie quelconque prononcée dans un but d'édification, après la représentation; le texte en était fixé; il est écrit en vers, et fait partie intégrante du drame, avec lequel il n'a d'ailleurs nul rapport.
1. M. Moland traduit eqties dicet propketiam par l'ânesse prononcera la prophétie. Eques n*cst pas equa, lequel n'est pas asina. V. Origines littéraires de la France, p. 154, et Revue des Sociétés savantes, t. I, p. 402, année 1857.
On remarquera le passage où le prédicateur se plaint que l'homme est, de toutes les créatures, celle qui sert le plus mal
son Dieu :
Plus volentiers orroit clianter Corne Reliant ala juster Et Olivier son compainnon, Qu*il ue ferrait la passion Que sufiri Crist a grant hahan Por le pecchic que fist Adam.
Puis le prédicateur brusquement énumérait les quinze signes dujugement dernier et par là se terminait la représentation*.
Tel est ce mystère d'Adarriy où l'on est surpris de voir ce que valait déjà dans la forme dramatique la langue française, encore si neuve à cet emploi. On goûte avec étonnement, dans cette œuvre du xii* siècle, la vivacité du dialogue, la promptitude des reparties, la marche aisée et facile de Faction. Le poète devait à la Bible la grandeur de la matière et la sublimité de l'intérêt; mais il n'a dû qu'à lui-même l'art de grouper l'action autour des faits principaux, tout en élaguant les digressions, les vaines longueurs, ces défauts mêmes qui d'ordinaire ont été si sensibles et si choquants dans 'es œuvres du moyen âge, et ont tant nui à la gloire de cette époque littéraire. L'auteur d'Adam possédait déjà ce talenl rare alors, d'abréger, d'aller droit aux choses essentielles, au2( Wts marquants ; talent qui devait être plus tard le signq distinctif du génie français dans la littérature et la poésie] Un certain art dramatique naissant, mais déjà sensible, s'ac- ^se dans la conduite de certaines scènes et dans l'esquisse ^e plusieurs caractères. Le démon, la femme surtout, sont fe personnages déjà réels, vrais, et vivants. Ce séducteur sait parler le langage de la séduction. Cette femme faible, cré-
^' On a pu remarquer que la SibyUc ne figurait plus dans cette procession ^68 prophètes. Mais le dit des quinze signes n'est qu'une paraphrase de la prophétie plus courte que le drame liturgique plaçait traditionnellement dans la **^«che de la Sibylle.
dule et curieuse, est sinon le type, au moins Tébauched'un caractère. La scène qui les met aux prises n'est pas un dialogue entre deux abstractions .
On ignore absolument riiistoire de ce drame d'Adam. On ne sait ni où ni quand il a été composé ou représenté, s'il a été représenté : en tout cas il était destiné à l'être; les didascalies en latin qui accompagnent le texte en sont la preuve. Le premier éditeur, Luzarche, plaçait la représentation d'Adam à Caen, à Londres ou à Dunstaple; mais il n'apportait aucune preuve à l'appui de cette hypothèse. Bornons-nous à dire que la pièce est du xii" siècle, et que la langue accuse un auteur normand; c'est-à-dire un compatriote, et (à cinquante ans près peut-être) un contemporain de l'auteur inconnu de la Chanson de Roland. Il y a pour certaines races des heures privilégiées dans l'histoire : en moins de cent années, le petit peuple normand avait conquis l'Italie et l'Angleterre, écrit notre plus vieille épopée, et notre plus ancien drame. Car notre plus ancien drame, c'est celui qui fut écrit le premier dans notre langue. Les drames en latin sont à toute l'Europe autant qu'à nous.
Dans le chapitre précédent, nous parlions de pièces du xr siècle où la langue vulgaire avait pénétré, timidement d'abord. Ici le latin fait définitivement retraite, et le français envahit la place. Cent ans avaient suffi pour que cette grande évolution s'accomplît. Il y a trace et débris du latin dans Adaniy mais rien de plus. Ces leçons que récite le lecteur ^ au commencement de chaque scène, ces répons que le chœur entonne, quoique appropriés au sujet, ne sont pas du tout essentiels à la marche de l'action, pas plus que le texte d'un sermon ne l'est au sermon lui-même. Il n'y faut voir que le souvenir encore respecté d'une tradition qui s'était perdue ou qui allait se perdre, celle du drame liturgique latin.
La transformation s'accomplit avec une régularité singulière. On mêla d'abord un peu de français au latin; on en accepta aussi peu qu'il était possible, juste autant qu'il était absolument nécessaire pour que le peuple, ignorant du latin, pût comprendre ou plutôt deviner le sens du drame et la
LE DRAME D*ADAM. Dl
suite de l'action. Plus tard ce fut le contraire qui arriva, on mêla un peu de latin au français, on en conserva aussi peu qu'il était possible, juste autant qu'il était absolument nécessaire pour qu'un usage qui s'en allait en désuétude, celui du drame latin, parût encore à demi respecté. Et où relégua-t-on le lalin dans ce drame d'Adam? Dans les chœurs, partie accessoire du drame; si accessoire que rien n'empêchait de la détacher tout à fait, et qu'on la détachait sans doute, lorsqu'on manquait de musique et de voix pour l'exécuter ; dans les leçons, qu'un acteur isolé lisait ou disait, comme une sorte de formule, probablement sans que le peuple écoutât ce qu'il ne pouvait comprendre, ce qu'il n'était pas obligé de comprendre pour jouir du reste de l'œuvre. On sent la gravité de ce changement accompli. Le drame en français, c'est le théâtre décidément vulgarisé, mis à la portée de tous, soumis au goût et au jugement de tous. On ne viendra plus à la représentation pourvoir et contempler, sans comprendre, avec le pieux et muet respect qui s'attache à une cérémonie liturgique, plus ou moins immuable et arrêtée dans ses formes. On s'v rendra pour se divertir, gravement ou joyeusement, mais toujours pour se divertir; et surtout, pour tout comprendre et pour tout juger. Le théâtre, au lieu de s'imposer à la vénération des fidèles, s'accommodera aux goûts du peuple*
Le théâtre français du xii* siècle ne nous a transmis avec le ! <Jrâme d'Adam qu'un très court fragment d'un mystère de lai Résurrection^ Nous employons ce mot de mystère, mais en j 'disant observer qu'il n'était pas encore, à ce qu'il semble, ■ ^ité dans ce sens. :
Le morceau ne renferme que 366 vers; l'action s'étend de-| puis la requête présentée à Pilate par Joseph d'Arimathie* jusqu'à l'envoi des soldats au tombeau du Christ. Tout est en français, sauf les noms des personnages, désignés en latin.
Deux choses sont remarquables dans ce fragment : le pro- '^gue, où nous pouvons constater le rapide développement, '^ complication croissante de la mise en scène ; la narration
^' Y. notice sur ce fragment, t. II, Analyses, xii® siècle.
qui se mêle sans cesse au dialogue, et dans la même forme de versification.
Le prologue annonce une mise en scène à peu près semblable à celle des grands Mystères duxv* siècle, par la division d'un espace, nécessairement assez vaste, en plusieurs scènes qui sont simultanément visibles au spectateur;, et qui servent tour à tour à l'action, suivant qu'elle se transporte d'un lieu à un autre. Voici le texte de ce précieux document :
En ces te manere recitom La seinle resurreccion.
Primerement apareillons Tus les lius e les mansions :
Le crucifix primerement E puis après le monument.
Unejaiole i deit aver Pur les prisons emprisoner.
Enfer seit mis de celé part, E * mansions de Faltre part, E puis le ciel ; et as estais Primes Pilate od ces vassals.
Sis u set chivaliers aura.
Caïphas en Taltre serra ; Od lui seit la juerie, Puis Joseph, cil d'Arimachie.
El quart liu seit danz Nichodemes.
Cliescons i ad od sei les soens.
El quint les deciples Crist.
Les treis Maries saient el sist.
Si seit pourvéu que l'om face Galilée en mi la place; Jemaûs uncore i seit fait, U Jhesu fut al hostel trait; E cum la gent est tute asise, E la pés de tutez parz mise, Dan Joseph, cil d'Arimachie, Venge a Pilate, si lui die :
Ce sont en tout treize scènes distinctes ^ ciel, l'enfer, le Calvaire, le sépulcre, la geôle, la Galilée, Ennhaûs ; et les six
/. Le texte porte es, F. Michel, traduit et. Ne faut-il pas lire E, ou et?