‹ Les mystèresChapitre 16 sur 115 · FRAGMENT DE RÉSURRECTION · texte numérisé non relu

FRAGMENT DE RÉSURRECTION

estais entre lesquels sont répartis les personnages. Les grands Mystères qu'on devait jouer en quatre ou cinq journées, deux siècles et demi plus tard, ne seront pas montés autrement, ni beaucoup plus compliqués quant à la mise en scène.

Mais voici ce que ce fragment présente de curieux et de particulier : c'est que le dialogue y est interrompu plusieurs fois par une narration qui est versifiée tout comme le dialogue. Ainsi le drame s'engage par l'entretien de Joseph avec Pilate:

Joseph.

Deus, qui dès mains le rei Phraoïi Salva Moysen e Aaron, 1 sault Pilate le mien seignur, E dignetez lui doinst e lionur !

PiLATUS.

Hercules, qui occist le dragon E destruist le viel Gerion, Doinst a celui ben e honur Qui saluz me dit par amur !

Cet entretien fini, le dialogue s'interrompt et la narration î'sprend ainsi :

Dunt s'en alerent dous des serganz Lances od sei en main portanz :

Si unt dit à Longin le ciu Qu'unt trové séant en un liu ;

Puis le dialogue reprend de nouveau, entre les soldats et Longin. Le drame est ainsi interrompu plus de vingt fois {dans le fragment seul que nous possédons) par de courts passages narratifs.

On ne sait comment expliquer cette bizarrerie. Faudrait-il penser que cette Résurrection était destinée à être lue, et non représentée? qu'elle n'est au fond qu'un pur récit, mêlé de dialogue, ainsi qu'il arrive dans tous les récits, et surtout <lans nos anciennes épopées? Un tiers de lsi£hanson de Roland n'est-il pas en dialogue? Mais celte supposition n'est pas

plausible ; outre que le fragment ne présente aucune de ces formules qui caractérisent le dialogue inséré dans une narration (comme dit-il, répondit-Hj etc.), il est précédé de ce prologue, où est expliquée minutieusement la mise en scène de la représentation, preuve certaine que la Résurrection du XII* siècle était représentée, ou destinée à Têlre. Comment donc justifier la présence de la narration dans le dialogue ?

11 nous paraît que le drame d'Adam explique ici la RésurreclioUy dont il est d'ailleurs contemporain. On a vu le rôle qu'y joue le /ec^eitr, chargé de relier les scènes les unes aux autres par une leçon, fragment narratif, tiré de TÉcriture, qu'il lisait en latin; et après laquelle le chœur chantait le verset y également en latin, et tiré de la Bible. La narration rimée tient dans cette Résurrection la place que la leçon latine occupe dans Adam. Seulement, elle est en vers et en français; ce qui pourrait être l'indice de l'antériorité du drame d'Adam. II n'y a plus en latin que les noms des personnages. Un acteur spécial, le meneur du jeu, comme on l'appela plus tard, devait réciter chaque couplet narratif entre les couplets dialogues.

Toutefois nous ne voudrions rien affirmer sur une question si délicate et qui a divisé Jes plus habiles. Si les passages narratifs étaient en simple prose, on croirait qu'ils n'ont d'autre objet que d'éclairer les acteurs sur les mouvements qu'ils ont à faire, les innombrables allées et venues qu'ils doivent exécuter d'une mansion à une autre. En effet, ces passages n'ajoutent rien aux événements ; ils ne sont qu'une glose du texte. Ils reviennent tous à ces mots : tel personnage fait ceci et puis dit : et le dialogue reprend. Mais suffit-il que la narration soit en vers pour perdre entièrement ce caractère d'une didascalie tout accessoire? Il faut remarquer d'abord que le dialogue se suit d'un bout à l'autre et qu'on pourrait supprimer la narration sans porter atteinte à la clarté du drame. On la supprima quelquefois peut-être. En effet, jamais les vers de la narration ne riment avec ceux du dialogue. Il n'y aurait rien de plus aisé que de détacher les deux parties l'une de l'autre.

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