‹ Les mystèresChapitre 17 sur 115 · JEAN BODEL. <J · texte numérisé non relu

JEAN BODEL. <J

On peut aussi penser que le moyen âge n'attachait pas à la forme versifiée l'importance que nous lui attribuons. Les vers sont la langue naturelle des littératures naissantes. Dans les Mystères du xv* siècle publiés par Jubinal, nous trouverons encore plus d'une rubrique en vers. 11 n'est donc pas impossible que Tauteur ait mis en vers les rubriques de cette Résurrection du xii* siècle sans pour cela les destiner aux spectateurs*.

A d'autres points de vue ce petit drame est remarquableL On n'y trouve pas la moindre trace du comique qui devait plus tard égayer et quelquefois déshonorer les Mystères. Le\ respect du texte sacré s'accuse par de nombreuses citations \ de versets de l'Évangile écrits à la marge. Le style est d'une ) grande simplicité ; la marche de l'action est assez vive, et le j drame est bien conduit. Malheureusement il s'arrête après l'arrivée des soldats au sépulcre; le reste est perdu. (

Ainsi, du xiv siècle, il nous reste un seul Mystère complet. \ Il nous en reste deux du xiii' siècle : le Jeu de saint Nicolas\ par Jean Bodel elle Miracle de Théophile y \)diT Rutebeuf ^

JeanBodeP vivait au xiii* siècle, probablement dans la pre- \^ mière moitié du siècle. Arras, sa ville natale, capitale de l'Artois, • était alors la résidence d'une noblesse élégante et d'une opulente bourgeoisie. Le commerce et l'industrie y étaient florissants; la poésie, en grand honneur. Une chanson du temps, œuvre anonyme, un peu irrévérencieuse, mais très singulière, met en scène Dieu le père qui, se sentant malade, veut, pour se guérir, apprendre à faire des chansons. Il descend du ciel à Arras, et s'y met à l'école des poètes de cette ville :

Arras est escole de tous biens entendre; Quant on veut d'Arras le plus caitif prendre, En autre païs se puet por boin vendre

1. 0. Leroy ne voyait dans la Résurrection qu'un récit mêlé de dialogue. Mui^nin pensait que les parties narratives étaient des avis donnés par le poète au lecteur ou meneur du jou.

2. Le théâtre d'Adam de la Halle appartient à Thistoire de la comédie.

3. On trouve Jean Bodel ot Jean Bodiaus. C'est le môme nom; Bodiaus est le cas sujet; Bodel le cas ré^jinre.

On voit les hoiiors d*Arras si s'eslenJre, Je vi Tautre jor le ciel la sus fendre :

Dex voloit d'Arras les motés aprendrc. *

Jean Bodel paraît avoir joui largement de cette vie facile et joyeuse. On n'oserait l'accuser pourtant de s'être endormi dans les plaisirs; car il venait d'attacher la croix rouge à sa robe, et se disposait à partir pour la Terre sainte quand une affreuse maladie, la lèpre, en le frappant, mit fin à ses projets et à son bonheur. « Quant aucuns devient mesiaus, dit Beaumanoir,... sitost comme il est pris de celé maladie, il est mors quant au siècle*. » Retranché dans une léproserie de la société des vivants, le pauvre poète y mourut, obscurément, nous ne savons dans quelle année du xiii* siècle ^ En quittant le monde, il avait adressé à ses amis et à ses concitoyens une pièce touchante, qu'il appelle son Congé. 11 y regrette son pieux dessein rompu :

Mes j'ai fait mon pèlerinage.

Diex m'a défendu le passage Dont bone volenlé avoie.

Il y raconte le mal affreux qui l'a envahi.

Et Diex qui toute riens sormonte En penitance le me conte ! ^ Quar trop aroie en deux infers !

Avant sa séquestration, Jean Bodel avait publié, outre des chansons assez gracieuses, une vaste épopée, la Chanson des Saisnesoix Saxons, et un drame, le Jeii. desaint Nicolas, Tant qu'on n'a pas connu le Mystère d'Adam, le Jeu desaint Nicolas passa pour le plus ancien mystère écrit en français qui nous fût parvenu.

1. Théâtre français au moyen âge, par Monmerquc et F. Michel, p. 22.

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