JEAN BODEL
J'ai déjà eu roccasion de dire que saint Nicolas était très populaire au moyen âge. Il l'est resté dans quelques provinces, en Lorraine, par exemple, où sa fête est, encore à présent, l'époque la plus joyeuse de l'année. Autrefois, dans tous les pays, cette fête était célébrée, même dans l'Église, avec une bruyante allégresse. Le patronage qu'on attribuait au saint sur la jeunesse ne devait pas peu contribuer à égayer la solennité. De là le grand nombre de jeux dramatiques dont saint Nicolas était le héros et que représentaient les écoliers au jour de sa fête. Nous connaissons déjà les quatre miracles latins de saint Nicolas recueillis dans un manuscrit du XIII* siècle del'abbave de Fleuri-sur-Loire; et le drame latin, mêlé de français, d'Hilarius. Au xni* siècle, Jean Bodel reprit le sujet traité ou plutôt ébauché par Hilarius, et dans l'un des miracles de Fleuri : saint Nicolas, gardien fidèle du trésor d'un mécréant. L'œuvre qu'il composa sur cette matière connue fut tout à fait neuve et des plus étranges*.
Elle est précédée d'un prologue que diile preecieres (prêcheur ou prédicateur), personnage accessoire que nous retrouverons dans les miracles de Notre-Dame, et qui n'a guère ici d'autre rôle que celui d'un régisseur, ou meneur du jeti.
Le prologue nous apprend que la pièce était représentée le
jour de la Saint-Nicolas :
Nous volommes parler anuit, De saint Nicolai le confès...
... Signeur, che trouvons en le vie .^ Del saint dont anuit est la veille. -^
Dans le prologue, le prêcheur analyse d'avance la pièce. Le moyen âge ne se souciait pas plus que l'antiquité n'avait fait, de surprendre le spectateur. La surprise est, en littérature, un procédé tout moderne. Nous voyons, dans les chansons de gesle, les poètes annoncer d'avance toutes les péripéties du poème. Au théâtre, ils faisaient de même. 0» savait d'avance ce qui devait se passer; on en était soigneusement pré-
1. Voy. Notice sur cette pièce, t. III. Analyses, xiii® siècle.
Tenu. Rien n'étonne davantage le goût moderne, et notre •curiosité un peu enfantine qui met aujourd'hui presque tout le plaisir du lecteur ou du spectateur dans Finconnu du dé- «nouement.
Dans Fœuvre de Bodel, entièremeiU dégagée de toute influence et même de tout souvenir liturgique, le miracle n'est ;plus qu'un prétexte à d'ingénieux développements. ^ Évidemment Fauteur exécutait une commande : il devait fournir un jeu dramatique pour une fête de saint Nicolas ; il y fallait bien parler de saint Nicolas. Il se soumit à b tradition. \ Mais F intérêt de son drame fut volontairement placé en der hors de la légende. Il chercha d'abord à toucher les spectateurs par un tableau deschrétiensaux prises, dans la terre sainte, avec les infidèles ; en ce temps où la croisade était dans toutes les ^ âmes, quoi de plus émouvant qu^unescènede cette nature ?Ekiisuite il les amusa par un tableau pkin de vieet de réalité des mœurs de leur ville et de leur temps ; par ime peinture animée des jeux et des querelles d'un cabaret flamand. On était ainsi tour à tour ému et réjoui. Par quelle incohérence de moyens, nous n'aurons pas besoin de le faire ren^rquer! 1 Toute espèce d'unité est inconnue à Jean Bodel, et il use, avant |:Shakespeare, des plus grandes hardiesses de Shakespeare. L'action s'ouvre aussitôt après le prologue. Le courrier Aubéron annonce au roi (musulman ou païen; la littérature du moyen âge confond toujours les deux religions) « que les chrétiens ont envahi et ravagent sa terre, d Le roi tout effrayé va consulter la statue de Tervagant, l'un des dieux fabuleux que la poésie prêtait aux musulmans. Son sénéchal est avec Uni. Us invoquent Fidole; le roi la supplie de répondre :
Se je doi gaagnier, si ri ; Et se je (loi perdre, sî pleure.
Senescal, que vous est avis?
Tervagan a plouré et ris.
Le sénéchal augure que le roi sera d'abord vainqueur, puis •se fera chrétien. Une seconde fois nous sommes avertis du «dénouement.
JEAlf BODEL. 99
On s'apprête à la guerre ; le héraut Connart proclame le ban du roi. Le courrier Aubéfon va convoquer les émirs ses vassaux. Il part en disant :
Sire, n'en doat«kja; nus cameos une lieue N'est tant isniaus de courre que je ne raconsieue Derrier moi ne le mèche devant demie lieue.
Après ce timide essai de couleur locale, le poète s'abandonne franchement à son instinct; et sans quitter l'Orient, nous transporte en pleine Flandre, à la porte d'un cabaret. Les Arabes ne boivent pas de vin ; mais Jean Bodel l'ignore ou ne s'en soucie guère. Son tavemier crie à pleins poumons :
Chaiens fait bon disner, cbaiens Chi a caut pain et caut berens.
Et vin d'Aucheurre a plain tonnel.
Le courrier boit; il joue pour payer son écot; il gagne et il s'éloigne de fort belle humeur. Le voilà devant les quatre émirs, qu'il visite successivement : celui d'Iconium; celui d'Orcanie; l'émir d'Oliferne et l'émir de l'Arbre-Sec (un lieu mystérieux, qu'on plaçait près d'Hébron et du tombeau de Loth). Les quatre émirs accourent vers le roi, suivis de leurs armées. En un moment la scène est transformée en champ de bataille. Le sénéchal excite les Sarrasins au nom de Mahomet ; l'armée chrétienne appelle Dieu au secours de sa cause. Il y a là dans l'œuvre de Bodel des vers qu'on peut comparer aux plus beaux que le moyen âge ait écrits. Voici d'abord l'invocation des chrétiens :
— Sains sépulcres, aïe ! Segneor, or da bien faire ! Sarrasin et païen vienent pour nous fourfaire.
Vés les armes reluire : tous li cuers m'en esclaire. Or le faisons si bien que no proueche i paire. Contre chascun des nos sont bien. C. par defise.
Un chrétien reprend seul :
— Seg^neur, n'en doutés ja, vés cbi vostre jnisc :
Bien sai tout i morrons el Dame Dieu serviche, Mais moût bien m'i vendrai, se m'espée ne brise. Ja n*en garira. I. ne coiffe ne liaubers.
Sogneur, el Dieu serviclie soit hui chascuns offersî Paradys sera noslres, et eus sera ynfers.
Gardés, al assanler, qu'il encontrent no fers.
Un jeune chrétien, « nouveau chevalier », dit alors ces beaux vers :
— Segneur, se je sui jones, ne m*aiés en despit ; On a véu souvent grand cuer en cors petit.
Je ferrai cel forcheur, je Tai piecha eslit; Sachiés je Tochirai, s'il anchois ne m'ochist*
Là -dessus un ange apparaissait au-dessus des escadrons chrétiens, et leur parlait ainsi dans un rythme nouveau :
— Segnur, soies tout asséur, N'aies doutanche ne peur.
Messagiers sui Nostre Segneur, Qui vous metra fors de doleur.
Aies vos cuers fers et creans En Dieu. Ja pour ches mescreans Qui chi vous vienent à bandon N'aies les cuers se séurs non.
Mêlés hardiement vos cors Pour Dieu, car chou est chi li mors Dont tout li pules mourir doit Qui Dieu aime de cuer et croit.
Les chrétiens ensemble interrogeaient Tànge :
— Qui estes-vous, biau sire, qui si nous confortés, Et si haute parole de Dieu nous aportés?
Sachiés se chou est voirs que chi nous recordés, Asseur recheverons nos anemis mortes.
L'ange répondait ainsi :
— Angles sui a Dieu, biaus amis; Pour vo confort m'a chi tramis.
Soies séur, car ens es chiex
JEAN BODRL. tOl
Vous a Diex fait sages esliex.
Aies, bien afés conmcncbié ; Pour Diea serés tout détrencbié ; Mais le baate coaronne ares.
Je m'en vois; a Dieu demourés.
Ils combattent, ils meurent; et l'ange entonne sur leurs cadavres ce chant de gloire et de pitié :
A ! chevalier qui chi gisiés, Gom par estes bon éuré !
Comme or cbes euvres despisiés Le mont ou tant avés duré !
Mais pour le mal k'éu avés, Mien ensiant, très bien savés Quels biens chou est de paradys, Ou Diex met tout les siens amis.
A vous bien prendre garde doit Tous li mous et ensi morir, Car Dieus moût douchement rechoit Chiaus qui o lui vœlent venir.
Qui de bon cuer le servira Ja se paine ne perdera, Ains sera es chiens couronnés De tel couronne comme avés.
Toute cette scène est admirable, égale aux plus belles pages de la chanson de Roland. Elle a fort prooccupé la critique, il y a quelque trente ans. Monmerqué, premier éditeur du drame, et Le Roy (auteur dos Études sur les mystères) pensaient qu'il y avait, dans ces beaux vers, dans cette défaite glorieuse qu'essuient les chrétiens dans la pièce, une allusion à la bataille delaMassoura, que perdit l'armée de saint Louis en 1250. C'est une pure hypothèse, qu'il est aussi difficile de prouver que de détruire; car on ignore, à cinquante années près, l'époque exacte où vécut Jean Bodel, et quelle est la croisade à laquelle il dut se joindre. Le ^oy, entraîné plus loin encore par son imagination, supposait que \ejeune chrétieny nouveau chevalier y qui se vante si noblement, quatre siècles avant Rodrigue, d'être brave dès la fleur de Tâge, représentait, par une allusion directe, Robert d'Artois, frère de saint Louis, tué à la
bataille de la Massouia. Mais Robert d'Artois, né en 1216, avait déjà trente-quatre ans en 1250; et il était chevalier depuis treize ans, ayant reçu cette dignité en 1237.
Il ne faut pas que la très belle scène héroïque et militaire que nous avons citée fasse illusion d'ailleurs sur la portée de cette pièce. Les scènes populaires, familières, vulgaires et môme tout à fait basses, en occupent plus des trois quarts. Comme le fait très bien remarquer Magnin, c'est à tort que Monmerqué « trop préoccupé de ce premier vers du prologue :
Oiiez, oiiez, seigneur et daines,
a pensé que Jean Bodel avait destiné son ouvrage aux manoirs à tourelles des châtelains. Ce vers n'est qu'un compliment banal adressé par le poète à un auditoire parfaitement plébéien. Dans la même pièce, des ribauds qui trinquent, au cabaret se traitent de seigneurs^ et un héraut du roi sarrasin commence un cri public par ces mots : OUez^ oiiezy segnxir treslut ! ))
Aussi est-ce à tort que Le Roy, dans l'enthousiasme que lui inspiraient les beaux vers sur la croisade, allait jusqu'à hasarder, à propos de notre mystère, les mots de tragédie nationale. On gâte les meilleures causes par de telles exagérations. Non, l'œuvre de Jean Bodel n'est pas du tout une tragédie nationale. Le souffle du poète est trop court, et son inspiration n'est pas assez épurée. Lui-même n'a pas visé si haut. C'est par caprice, et presque par hasard qu'il s'élève au sublime. Son vrai domaine est la réalité exacte et vivante, mais peu poétique. Le champ de bataille, où les chrétiens combattaient et mouraient, va bientôt demeurer désert; et nous allons nous retrouver dans les cabarets flamands. Yoici par quelle invention singulière.
Tous les chrétiens ont péri : les vainqueurs en parcourant le champ de bataille n'y trouvent plus qu'un seul vivant. C'eslun vieillard à genoux devant une statue de saint Nicolaste^Jl faut bien qu'enfin le héros de la fête, saint Nicolas,^^eh scène. On amène le chrétien devant le roi musulman, qui
JEAH BODSL. ff^
le raille sur la foi qu'il a mise en celle image. Le dirétien répond en vantant le pouvoir de saint ^Nicolas; ei surtout sa vigilance à garder tous les objets qu'on lui confie. Le roi, qui est en belle humeur, veut mettre le saint à Tépreuve; en attendant, il confie le chrétien à son tourmenteur juré, qui s'appelle tout simplement Durand. L'ange apparaît dans la prisoa, et réconforte le captif, en lui promettant qu'il convertira les infidèles i la vraie foi. Pendant ce temps, Gonnart,. le crirar du roi, annonce à toute la terre que le ti^ésor royal est ouvert; qui veut prendre, y prenne : l'argent n'est plus gardé que par la statue de saint Nicolas, que le crieur appelle un Mahomet cornu j par allusion à la mitre épîscopale.
Nous i^ici de nouveau dans une taverne, en bien mauvaise ooropagnie, entre Gaignet, valet du cabaretier, et trois peudards, joueurs, voleurs et ivrognes, qui s'appellent Cliquet, Pincedés, Rasoir. Nous soomies loin des martyrs et des preux. Mais la poésie aphis d'un langage; celui-ci est encore d'un poète. Avec quelle verve Raoulet, le crieur aux gages du tavemier, aim<Snoe et vante le vin de son patron^ !
Le vil aforé de nouyel, A plain lot et a plain tonnel.
Sage, bevant, et plain, et gros.
Rampant comme escuireus en bos, Sans ma mors de poarri ne d'aigre, Senr lie court et sec et maigre, Cler con larme de pecheour Groupant seur langue a lecheour :
Autre gcnt n'en doivent gousler!
Vois con îl mengue s'escume Et saut et estinchele et frit :
Tien le seur le langue. L petit.
Si sentiras ja* outre via !
Ces vers sont du bon cru (pour continuer la métaphore).
1. « Lw trieurs de vin crient à gorge déployée le vin trempé qu'ils oit dansleurs tavernes, roffrant à quatre, à six, à huit et à douze sous, frais tiré du tonneau dans le verre, afin de tenter les gens (Jean de Garlande, cité par Wright,. HUtoire de la carkatwey trad. 0. Sachot, p. 125, 2e édit.)-
C'est de la poésie bachique, mais c'est de la poésie ; on dirait déjà la veine grossière mais franche de Villon.
Malheureusement la scène est bien longue : les trois voleurs boivent et jouent, s'injurient, se querellent, et n'ont pas de quoi payer leur écot. Nous ne comprenons pas grand' chose à la conversation de ces honnêtes gens; car ils causent dans la langue spéciale des voleurs, en argot. On dit que l'argot a beaucoup changé depuis six siècles. Les érudits qui s'occupent de ces curiosités, trouveront dans ce morceau une ample matière à leurs recherches.
Cliquet, Pincedés, Rasoir, vont voler le roi pour payer leur hôte; ils reviennent chargés d'or, jouent et boivent encore, et finissent par s'endormir. Au même instant le sénéchal du roi s'éveille; il voit qu'on a volé le trésor, et court l'annoncer au roi. Le chrétien est ramené, condamné à mourir dans les tourments. Il invoque saint Nicolas, pendant que le bourreau l'injurie. L'ange lui apparaît, et lui dit de prendre courage : saint Nicolas veille sur lui.
En effet les voleurs sont tout à coup réveillés par une apparition terrible. Le saint est devant eux, qui leur crie qu'ils seront pendus, s'ils ne reportent le trésor. Ils obéissent à la peur; mais leur docilité n'est pas très édifiante; car en s'éloignant, ils projettent de nouveaux vols.
Le trésor est retrouvé; il paraît même qu'il est doublé. Le roi fait grâce au chrétien, que Durand, le bourreau, est bien fâché de voir hors de ses griffes. Ce n'est pas assez pour la satisfaction des spectateurs. Le roi se convertit; trois de ses émirs en font autant sur l'heure. Le quatrième hésite un peu, mais on lui force la main. La statue du dieu Tervagant est jetée à bas de son piédestal, et les nouveaux convertis vont chercher le baptême en chantant un Te Deum,
Ce qui nous frappe avant tout dans le Saint Nicolas, c'est l'originalité de l'œuvre. L'auteur nous a donné le premier, trois siècles et demi avant Shakespeare, six cents ans avant les romantiques, je ne dis pas la théorie (en ce temps-là on ne faisait pas de théories littéraires), mais l'exemple du drame, tel que les modernes ont cru l'inventer vers 1827.