RUTEBEUF
phile est croyant, profondément sincère et orthodoxe dans sa foi. Il croit en Dieu, à sa justice, à l'enfer, il sait qu'il voue son âme « à la noire maison, au hideux manoir, où jamais le soleil ne luit », il s'affirme à lui-même sa foi. « Ce n'est pas fable, » et pourtant la tentation est trop forte, elle triomphe; et l'ambition, la soif de la vengeance et du pouvoir Tentraîneut à tout braver, à appeler Satan el à déclarer la guerre à Dieu. La pièce, sans prologue, s'ouvre par l'explosion de fureur où Théophile s'abandonne en apprenant sa disgrâce. Il y a là des traits d'une remarquable énergie.
Ahi ! ahi ! Diex, rois de gloire, Tant vos ai eu en mémoire, Tout ai doné et despendu, Et tout ai aus povres tendu.
Ne m*est remez vaillant. 1. sac Bien m'a dit li evesque : € Ëschac, :»
Et m'a rendu maté en l'angle ; Sanz avoir m'a lessié tout sangle.
Or m'estuet-il morir de fain, Se je n'envoi ma robe au pain !
Et ma mesnie que fera?
Ne sai se Diex les pestera.
Diex ! Oïl ; qu'en a il a fere ?
En autre lieu les covient trere Ou il me fet l'oreille sorde, Qu'il n'a cure de ma falorde ; Et je li referai la moe.
Honiz soit qui de lui se loe!
N'est riens c'on por avoir ne face.
Ne pris riens Dieu ne sa manace, Irai-je me noier ou pendre?
Je ne m'en puis pas a Dieu prendre, C'on ne puet a lui avenir.
Ha! qui or le porroit tenir Et bien batre a la retornée, Mult auroit fet bone j ornée.
Mes il s'est en si haut leu mis Por eschiver ses anemis C'on n'i puet trere ne lancier.
Se or pooie a lui lancier, Et combalre et escremir.
IfO L^S MYSTÈRES.
La char li feroie frémir!
Or est lasus en son solaz ; Laz chetisi et je soi es laz De povreté et de soufre le !
Théophile, dans son désespoir impie, va trouver un sorcier nommé Salatin qai, dit le texte, t parloit au deabte qnand il voloit ».
Le magicien offre à Théophile de lui faire restituer ses honneurs, et de lui en procurer de plus grands encore, s'il consent à renier Dieu, à devenir c mains jointes » Thomme du démon. Théophile accepte un rendez-vous pour le lendemain avec le diable. Resté seul, il demeure en proie à une, cruelle anxiété. Doit-il renier son Dieu? Doit-il abandonner sa vengeance ?
Or dit qu'il me fera ravoir Et ma richece et mon avoir; Ja nus n'en porra riens savoir.
Je le ferai.
Diex m'a grevé, jeTgreverai; Jaraès jor ne le servirai :
Je 11 ennui.
Riches serai se povre sui.
Se il me het, je barrai lui.
Preigne ses erres Ou il face movoir ses guerres ; Tout a en main et ciel et terres ;
Je li claim cuite, Se Salatins tout ce m'acuite
Qu'il m*a promis.
On remarquera ce rythme heureux, qui interrompt les vers de huit syllabes par un petit vers de quatre, rimant avec les suivants.
Ainsi Tambition l'emporte et la soif de la vengeance. Le jour se lève; l'heure du rendez-vous est venue, Salatin amène Théophile au diable qui se moque, en vrai Méphistophélès, de J 'effroi de sa victime:
Venez avant, passez grant pas.
Gardez que ne resanblez pas
RUTEBEVP. lit
Yilaiii qû va a offènuide...
Théophile se rassure; il fait hommage au diable, et sur la demande expresse de Satan, lui remet des lettres écrites et signées de son sang, qui témoigneront du pacte infernal. Satan le congédie :
Va t'en ! tu seras senescbaus !
Lai les biens et si fai les maus :
Ne juge ja bien en ta vie ; Que tu feroies grant folie Et si feroîes contre moi.
Le diable disparait. Nous voyons aussitôt Tévèque ordonner à son serviteur Pinceguerre d*aller chercher Théophile, auquel il veut restituer sa charge. Le poète a voulu frapper l'esprit du spectateur en montrant Tefûcaciié soudaine du pacte avec le diable. En un moment Tesprit de Févêque est dLangé pour Théophile ; et Théophile lui-même est changé en un moment. Il est devenu tout à fait méchant. Il accueille brutalement le serviteur de l'évêque; il reçoit la charge qu'on lui rend, avec des paroles haineuses; il en abuse pour faire le malheur de tous ceux sur qui s'étend son pouvoir. Le sénéchal de l'Église jugeait les vassaux d'Église. Théophile devient pour eux en un jour le plus inique et le plus arrogant des juges. La première partie du drame se termine sur les querelles qu'il leur cherche et les injures qu'il leur prodigue.
Sept ans sont écoulés. Théophile, chargé de son crime, en traîne le pesant repentir. Il n'ose s'adresser à Dieu qu'il a reûié;ilva se prosterner -dans une chapelle de Notre-Dame. Il éclate en lamentations. La variété des rythmes est dans ce drame extrêmement remarquable. Ici la douleur s'exhale par ^^csslrophes de quatre vers, construites sur une seule rimequa- ^ fois répétée :
Hé! Diex, que feras tu ûe cest chetis dolent De qui Tame en ira en enfer le boillant, Et li maufez l'iront a leur piez défoulant?
AbiFterre, quar œuvre, si me va englontant
il2 LES MYSTÈRES.
Malheureusement quelques beaux vers épars sont gâtés par un abus insensé de l'allitération ; par une recherche puérile de l'onomatopée et de la rime riche. Il faut au moins donner un exemple de ce défaut :
Ors sui, et ordoiez doit aler en ordure; Ordement ai ouvré, ce set cil qui or dure Et qui loz jors durra : s'en aurai la mort dure, Maufez! com m'avez mort de mauvese morsure.
Il faut franchir six cents ans et arriver aux moins bons des versificateurs contemporains pour trouver dans la poésie française les mêmes affectations. Mais on les trouve.
Enfin le coupable repentant ose élever les yeux vers Marie; prosterné devant elle, il lui adresse une longue prière, dont le fond est sans valeur au point de vue littéraire, mais dont le rythme est plein de grâce. Chaque stance est de douze vers; et construite sur deux rimes; citons une strophe où reparaît la comparaison chère au moyen âge, de la vierge Marie avec une verrière.
Si com en la verrière Entre et rêva arrière Li solaus, que n'entame, Ainsinc fus virge entière Quant Diex, qui es ciex ière Fist de toi mère et dame; Ha! resplandissantjame.
Tendre et piteuse famé, Quar entent ma proière ; Que mon vil cors et m'ame De pardurable flame Rapelaisses arrière.
Touchée de ces plaintes et de ce repentir sincère, Notre- Dame parle à Théophile, d'abord presque durement; puis avec douceur et pitié; elle promet au malheureux d'arracher au démon le pacte qu'il a signé. Satan cède, non sans résistance, aux menaces de la Vierge, plus puissante que lui. Marie rend la charte au pécheur, en lui ordonnant de
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la porter à Tévêque, qui la lira devant le peuple, afin de prévenir à jamais de si funestes accords.
Cette seconde partie du drame, la pénitence de Théophile, nous satisfait moins que l'énergique tableau de sa chute. Nous restons spectateurs un peu froids d'une rédemption qui ne nous paraît pas suffisamment méritée. Le moyen âge en jugeait autrement que nous, étant peut être plus profondément convaincu de la toute-puissante eflicacité d'une seule minute de repentir.
L'œuvre de Rutebeuf est trop brève, et paraît même çà et là, écourtée ; on la dirait tronquée ; il y a des vides et des lacunes faciles à indiquer. Il n'en faut pas accuser le manuscrit. Le poète Ta faite ainsi, pour les raisons que nous avons indiquées déjà. Un fait si connu lui a paru plutôt à rappeler qu'à développer. La légende était non seulement racontée dans un nombre considérable de textes latins ou français, mais représentée dans beaucoup d'églises, par des verrières ou des bas-reliefs : il semble que Rutebeuf ait plutôt composé une sorte de commentaire et d'explication de ces représentations figurées qu'un drame véritable. Chaque scène, détachée, prise à part, semble inscrite au bas d'un tableau ou à l'angle d'un vitrail; c'est le désespoir de Théophile disgracié; Théophile allant consulter le magicien; le magicien évoquant le diable; le diable et Théophile; Théophile et l'évêque; Théophile et les vassaux; Théophile repentant aux pieds de Notre-Dame; la confession publique de Théophile; en tout une dizaine de scènes, qui se succèdent sans être liées entre elles. Aussi dans cette pièce, la vie manque un peu. Les personnages y ont une raideur hiératique, où l'on reconnaît l'inspiration née du bas-relief ou de la verrière. Les acteurs du Jeu de saint Nicolas sont bien autrement vivants ! Et pourtant nul poète n'a une vie plus exubérante et une originalité plus marquée que Rutebeuf, dans ses autres ouvrages. Mais ce grand poète, plus satirique que religieux, et plus enclin à l'amertume qu'à l'onction, était un peu hors de son domaine, dans un tel sujet. Il l'a traité, moins pour céder à l'inspiration que pour exécuter la commande de quelque confrérie ;
lU LES MYSTÈRES.
il l'a traité sincèrement, étant lui-même un chrétien sincère et même ardent; mais non sans un peu d'effort, et cet effort est sensible, malgré la richesse de la versification.
Voilà donc tout ce que nous avons conservé du théâtre antérieur à l'avènement des Valois : trois pièces seulement : un drame biblique, Adaw; deux drames tirés des légendaires, saint NicolaSy Théophile, Mais ces trois pièces diffèrent entre elles à tel point qu'on doit supposer qu'un grand nombre d'autres analogues à chacune d'elles ont dû périr, etqu'onpeut considérer celles que nous avons conservées comme les derniers exemplaires survivants d'un groupe d'œuvres perdues pour nous.