LE THÉÂTRE AU XIV SIÈCLE; LES MIRACLES
DE NOTRE-DAME
Le répertoire dramatique du xiv* siècle a été heureusement moins maltraité du temps que celui des siècles précédents. Il nous en reste quarante-trois pièces, qui toutes présentent un vif intérêt ; mais comme, à l'exception d'une seule, elles appartiennent toutes à un même genre, celui des Miracles de Notre-Dame^ il est à craindre que nous n'ayons à regretter beaucoup de monuments des autres genres dramatiques qui ont dû fleurir à la même époque.
Nos Miracles dramatiques (y compris probablement celui de Théophile)^ furent représentés dans des puys. Ces confréries demi-dévotes et demi-littéraires, paraissent avoir hérité les premières du goût des représentations pieuses, d'abord données par le clergé.
11 est facile de comprendre pourquoi l'église à l'origine avait seule réussi à posséder un théâtre. Le genre dramatique est plus malaisé qu'aucun autre. Il ne se suffit pas à luimême; il exige un matériel compliqué, des acteurs, une mise en scène, et pour rassembler tout cela, une suite dans la volonté, des moyens d'action continus que le clergé seul possédait alors.
11 cessa d'en être ainsi au xiii' siècle, par l'institution des puys, qui n'est qu'une face de ce grand mouvement communal, commencé dès la fin du xi® siècle, accompli deux siècles après.
Cette révolution qui pourrait s'appeler l'organisation de la bourgeoisie, ne s'appliqua premièrement qu'aux libertés politiques ou municipales ; bientôt elle s'étendit à tout. Les
bourgeois s'étaieflt d'abord associés pour alléger le joug qui posait sur eux, et, spécialement, limiter leurs propres devoirs, et les droits de la noblesse. Une fois ce principe d'association entré dans les mœurs, tout se fit par ce mode; et non seulement le commerce et l'industrie furent exercés exclusivement par des corporations ; mais il s'en créa d'autres qui n'eurent d'autre but que de cultiver la poésie et la musique. Les unes en faisaient, il est vrai, un métier comme un autre ; telle la corporation des ménestrels. D'autres au contraire ne se proposaient qu'un but désintéressé de plaisir ou de renommée. Telles étaient les sociétés littéraires, connues sous le nom de puys, qui existèrent en assez grand nombre dans nos villes de l'Ouest et du Nord. Il y eut des puys à Gaen, Rouen, Dieppe, Evreux, Beauvais, Amiens, Abbeville, Béthunc, Arras, Lille, Cambrai, Douai, Valenciennes et dans mainte autre ville*. Puiou Puy signifie montagne dans l'ancien français; ce nom survit dans le Puy-de-Dôme^ et dans la ville même du Puy, Il signifie aussi éminence de toute nature; et sans doute, on désignait par ce mot l'estrade sur laquelle, dans les sociétés dont nous parlons, les concurrents débitaient leurs vers. En effet, ces sociétés, assez analogues à nos académies modernes, mais plus préoccupées que celles-ci de leur amusement et de celui du public, multipliaient les concours et les luttes poétiques. Les lauréats s'honoraient du titre de princes qui leur était décerné. Quelquefois on donnait ce titre aux protecteurs qui se piquaient de faire les frais de ces solennités.
A l'origine, au xi* siècle, au xii% dans ces époques profondément religieuses, les puys s'étaient formés sous l'invocation de la sainte Vierge, et les vers qu'on y présentait, étaient presque toujours composés en son honneur. Cette tradition . persista longtemps, comme nous le verrons bientôt; mais à \ partir du xiii* siècle, elle cessa d'être exclusive; et les puys, V sociétés tout à fait laïques et profanes par la condition des
1. Voy. Magnin, Journal des Savants. Sept. 1846, p. 544 à 547. Les ptiyf sont analogues aux chambres de rhétorique des Pays-Bas. Mais celles-ci pariaient flamand.
LES MIRACLES DE HOTRE-DAME. tl7
membres qui les composaient, commencèrent d'aborder des sujets qui n'avaient rien de religieux. Tout indique d'ailleurs que ces compagnies n'étaient pas moins occupées de plaisirs que de poésie. Leur influence sur le déveioppemt?nt du théâtre séculier fut considérable; elles lui fournirent précisément ce qui lui manquait, des acteurs et une scène.
Ces détails, il faut l'avouer, ne sont pas dans les annales d'un temps qui dédaignait absolument d'écrire rtiistoire littéraire; mais on peut sans témérité les déduire de l'ensemble des faits que nous exposerons plus loin. Tout donne à penser que les jeux de Bodel et d'Adam de la Halle furent représentés dans des puys, comme le furent certainement les miracles de Notre-Dame au siècle suivant.
Nous ne pouvons essayer de retracer ici riiisloire, d'ailleurs encore si peu connue, des puys; ce serait sortir entièrement de notre sujet. Il se trouve en effet que presque tous les documents relatifs à cette histoire ne remontent pas au delà du xv* siècle. Or à partir de ce siècle, ou dès la fin du précédent, les puys paraissent s'être tout à fait désintéressés des représentations du genre sérieux, telles qu'étaient celles des J/iracleSy pour se borner à jouer des moralités ou des farces, et plus souvent à composer et à couronner de petites pièces de vers sur des sujets religieux ou profanes, 5eri;«7i^o/s,c/ian.sons, mottes chansons^ chants royaux. Ce genre de poésie ne touche en rien au théâtre; et quant aux farces, moralités, sotties qui purent être jouées dans les pujs, soit avant, soit après UOO, nous en traiterons plus à propos dans une autre partie de cet ouvrage. Il suffit donc de rappeler ici le peu que nous savons sur l'histoire des puys antérieurement au xv^ siècle. A la fin du xiv% Abbeville avait déjà des jeux littéraires désignés sous les noms de pxiy (T amour, piiy des ballades , piiy de la concept ion * . La confrérie du puy Notre-Dame d'Amiens fut fondée en 1388^ Ses membres se réunissaient chez l'un d'eux, qualifié prhice, pour y lire ou réciter les chants royaux composés en l'hon-