Mercure de France, janvier 1762, p
2. 11 faut excepter quelques Miracles comme celui de Guillaume duc d'Aqui" taine, où Télément féodal et chevaleresque apparaît tout à fait soumis à Hnfluence ecclésiastique.
(à la suite du Miracle de la nativité de Notre-Seigneur) est intitulé : Serventoys couronné au dit puy. Mais le puy n'est pas dit*.
Ces morceaux « d'un tour à la fois mystique et galant », dit Magnin avec justesse, roulent exclusivement sur l'éloge des vertus de la Vierge, de sa puissance et des grâces dont elle fut l'objet. Ils ont d'ordinaire en longueur cinquante à soixante vers.
Une circonstance singulière avait fait penser d'abord que les Miracles de Notre-Dame devaient avoir été joués dans les églises. C'est que la plupart (vingt-sept sur quarante) sont accompagnés d'un court sermon, en prose (saufun seul qui est en vers), sermon tantôt placé devant la pièce, tantôt intercalé dans la pièce même. Onésime Le Roy fait remarquera ce propos qu'on prêchait dans les puys; il appuie même cette assertion de textes curieux ^ Dans le compte des dépenses faites par la confrérie du puy de Notrfe-Dame de Valenciennes, on voit figurer le salaire du prédicateur à côté de celui du poète et des acteurs : « Item un plat de fruit et un demi lot de vin pour rafraîchir les apôtres... Au mieux faisant, une couronne de fin argent pesant une once et demie ; et au second, un cappiel aussi d'argent, pesant quinze estrelius; à tous autres ayant fait pareil acte de rhétorique, deux lots de vin pour eulx récréer; aux carmes ou dominicains, la portion de deux religieux ; au prédicateur. . . un quartier de mouton. » Les € carmes et dominicains savaient célébré la messeavant la représentation, comme on fit encore à Angers en 1486, avant <Je jouer la Passion de Jean Michel. Mais ces faits n'ont pas ^ci d'application. En effet, les sermons dans nos Miracles sont purement fictifs, et représentés comme pourrait l'être toute ^utre action humaine, profane ou sacrée. L'un, avons-nous ^'t, est en vers, un autre est en prose mêlée de vers. Le der- ^
^ - Ainsi c'est à tort qu'on dit dans VHistoire littéraire de la France, t. XXIV, ^' "^ 13 ; « Les puys ou concours de chants royaux en Thonneur de l'Immaculée Conception, n'apparaissent pas encore en ce siècle (le xiv") d'une manière c®**taine. »
, ^ - 0. Le Roy, Etudes sur les mystères, pp. 42-45, d'après le ms. de Simon ^^oucq. Histoire ecclésiastique de la ville et comté de Valenciennes.
nier mot de chaque sermon rime toujours avec le premier vers du dialogue qui le suit. Est-ce un prédicateur réel qui pouvait s'astrein dre à cette bizarrerie ! Dans tel drame, c'est le pape, acteur dans le Miracle, qui prononce le sermon. Ailleurs, c'est saint Basile; ailleurs, le sermon est censé s'adresser à un peuple idolâtre. On entend aussi des prédicateurs qui s'appellent maffre Simon, frère Gautier ^maître Gtiillaume ; ei ceuxlà peut-être existaient réellement, étaient connus sous ce& noms, des spectateurs; mais c'étaient des acteurs qui remplissaient leur rôle, et l'on se servait seulement de leur nom pour donner du piquant au drame. L'invention peut paraître singulière, mais il est certain que ces sermons étaient fictifs et intercalés dans les Miracles comme la par abase Aimsldi comédie d'Aristophane.
11 y a lieu de distinguer toutefois les sermons insérés dans j le corps du drame de ceux qui sont placés avant le drame, et I quelquefois même avant le titre du Miracle, dans le manusî crit. Ceux-ci ressemblent davantage à une homélie édifiante qu'on aurait prononcée avant la représentation et indépendamment d'elle. Les autres, nous le répétons, sont réellement une scène dans la pièce, encore qu'ils n'aient jamais, quant au fond, un rapport direct et bien marqué avec l'action. Evidemment l'usage de prononcer un sermon dans ces sortes de réunions s'imposait comme une tradition qu'on ne pouvait enfreindre. L'auleur insérait ce sermon prescrit, dans sa pièce, quand il en trouvait l'occasion. S'il ne la trouvait pas, il le faisait dire avant la pièce; mais fort probablement par un des acteurs, et non par un prédicateur de profession, qui n'eût pas accepté qu'on lui dictât son langage. Or tous les sermons, écrits dans le même style, conçus dans le même esprit dévot et subtil, paraissent l'œuvre de la même main.
La langue de ce théâtre est le français commun du xiv^ siècle. L'auteur pouvait appartenir à l'Ile-de-France, à la Champagne. Mais toute attribution plus précise, quant au lieu, quant à la date, est impossible à démontrer jusqu'à présent. Magnin avait accumulé quelques observations très fines pour prouver que les Miracles de Notre-
Dame appartiennent tous à la période comprise entre 13 i5 et 1380. Il penchait aussi à placer à Senlis le siège du puy où on les représenta'. Le Roy le plaçait à Rouen. Mais ces conjectures, quoique ingénieuses, restent purement hypothétiques ; tout renseignement certain fait défaut.
L'art de la composition se réduit dans ce théâtre à fort peu de chose ; quelquefois les situations sont assez pathétiques, le style ne manque ni d'énergie ni de vivacité ; mais nulle part on ne voit poindreni un procédé véritablement dramatique, ni cet art de faire vivre en scène un personnage, ou d'y développer avec force une intrigue, art où les modernes ont si souvent excellé. L'absence de division d'actes et de scènes était peutêtre défavorable aux efforts des dramaturges du moyen âge. Quand ils suppriment les périodes intermédiaires qui ont séparé les différentes époques du long espace de temps qu'ils embrassent, leur pièce est obscure ; quand ils les indiquent par un emploi insignifiant de jours, de mois, d'années inutiles à l'action, et que le dramaturge moderne remplace par un entr'acte, la pièce parait languissante. Le procédé dramatique du moyen âge aurait exigé ainsi un talent particulier d'arrangement qui presque toujours fit défaut.
Le fond de ces Miracles n'appartient pas à leur auteur. Plusieurs de ces aventures pieuses avaient été rimées au XIII* siècle par Gautier de Goincy^ ou par d'autres trouvères. Notre poète a emprunté leurs récits qui sont en général pleins de longueurs, et chargés d'interminables réflexions morales et de pieux commentaires. 11 les a, non sans une certaine habileté, accommodés aux exigences scéniques, et dégagés des digressions qui refroidissent l'action. A une narration toujours diffuse et pénible il a substitué un dialogue souvent rapide et vif; et le drame, au lieu de sembler traînant, comme il
1. Magnin dit que le recueil manuscrit de Dom Grenier concernant Tliistoire de la Picardie renferme (20o paquet, n» 1) des renseignements sur plusieurs Mystères joués à Senlis en 1376. Voy. Journal des SavantSy janvier 1847, p. 36, et mars 1847, p. 151.
2. Voir les Miracles de la sainte Vierge, traduits et mis en vers par Gautier de Coincy, publiés par l'abbé Poquet, avec une introduction, des notes et un glossaire, Paris, 1857, in-4o.
arrive fréquemment dans les Mystères du siècle suivant, mar-. che parfois trop vite; car les transitions manquent presque partout dans la succession pressée des événements.
L'auteur de nos Miracles a puisé encore à d'autres sources : les évangiles apocryphes*, les légendes des saints*, les chansons de geste' , les romans d'aventure* ont inspiré tour à tour son imagination. L'histoire nationale lui a fourni le plus intéressant peut-être de ses drames : le baptême de Clovis, où tout le fond de l'action est emprunté à Grégoire de Tours;
Ainsi rien de plus varié que ce recueil dramatique. Des personnages historiques ou semi-historiques y jouent leur rôle, et se rencontrent avec d'autres purement fabuleux et imaginaires. L'époque où l'action se place varie depuis la naissance de Jésus-Christ(la Nativité est même le sujet de Tun de nos Miracles) jusqu'au temps même où ces pièces étaient jouées. Le lieu de l'action varie sans cesse, et embrasse cent villes ou lieux différents, depuis l'Ecosse et l'Espagne jusqu'à l'Orient.
Au reste, les noms tout historiques dont les Miracles de Notre-Dame sont remplis, comme ceux de Constantin, de Julien, de Libanius, de JeanChrysostome, de Clovis et de Pépin ne doivent pas nous faire illusion sur la valeur historique des pièces : elle est nulle, et leur auteur ne s'est jamais soucié de ce genre de vérité, ou plutôt l'a ignorée. Très fidèle à la loi qui s'impose à toutes les littératures naissantes, lia retracé des aventures de tous les temps, et peint des hommes de toutes les époques avec les traits qui convenaient surtout aux hommes et aux choses de son propre temps, et de la société bourgeoise et dévote où il vivait. Son ignorance estextrême, ou plutôt son dédain de toute exactitude et de toute vérité. Car on ne peut croire que certains anachronismes ne soient à demi
1. La Nativité de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Une pièce sur la Nativité fut représentée àBayeux en 1351, dans une église. (Voy. aux Représentations,)
2. Saint Pantaléon^ saint Ignace, saint Valentin, saint Alexis, saint Sevestre, saint Jean Chrysostome, saint Guillaume, saint Barlaam, saint Laurent.