Saint Laurent, Philippe et Dacien
i28 LES MYSTÈRES.
Juifs; elle voulait, pour être touchée, des coups qui frappassent très fort; le poète les prodiguait; multipliant les miracles comme à une autre époque, dans nos sombres mélodrames, on a multiplié les crimes.
Le repentir des criminels est pathétique assurément; mais quelle que soit l'indulgence que soit prêt à leur témoigner, au théâtre, le spectateur de tous les temps, il souffrirait peut-être aujourd'hui de voir sacrifier à leur salut des innocents ou de moindres coupables, comme il arrive si souvent dans les Miracles de Notre-Dame. Il s'étonnerait de voir la Vierge s'intéresser ardemment à une femme qui a fait étrangler son gendre parce qu'on l'avait soupçonnée (à tort, il est vrai) de trop l'aimer; ou à cette reine de Portugal qui, après avoir tué deux personnes, est pardonnée et sauvée, tandis que son confesseur, coupable d'avoir raconté la confession de la reine (avec sa permission) est brûlé vif; ou à l'ermite Jean le Paulu, qui noie la fille du Roi après l'avoir outragée. De si grands criminels peuvent se sauver par le repentir ; cette doctrine est sublime et consolante ; mais qu'ils soient gratifiés dès ici-bas de visions béatifiques, et que Notre-Dame quitte le ciel pour les entretenir familièrement, c'est ce que notre foi plus rebelle a peine à accepter.
Sans doute il est difficile d'exagérer le mérite et la beauté du repentir. Mais dans ce théâtre le repentir est trop aisé et trop prévu. On semble pour ainsi dire l'escompter d'avance, en péchant. Une abbesse afailli : Notre-Dame la sauve de la honte ; l'abbesse s'accuse néanmoins à son évêque. Cette franchise est belle; mais on est étonné qu'elle soit si vite récompensée. L'évêque lui dit qu'elle est une sainte et il l'envoie gouverner un plus important monastère.
11 est vrai qu'ailleurs la pénitence est moins douce, et embrasse de longues années, pour expier la faute d'un moment. Ainsi la mère d'un pape, qui, dans son fol orgueil, a osé dire un jour qu'elle était en dignité au-dessus de la Vierge Marie, est condamnée par son fils à errer par tout le monde, en mendiant sa vie et en implorant son pardon, de pèlerinage en pèlerinage. L'ermite meurtrier, Jean le Paulu, se condamne lui-même à
vivre en bête dans les bois, à marcher en quadrupède, à se tapir la nuit dans le creux d'un chêne. Robert le Diable n'est absous de ses crimes qu'après avoir fait le fou pendant plusieurs années, supporté les insultes de la populace et disputé sa pitance aux chiens. Le repentir peut tout racheter; le désespoir est le seul crime irrémissible. Un brigand parle ainsi à un saint ermite:
Je sui le meschant maloustru
Desloyal, qui ay conversé
En ce boys, maint jour a passé,
En larrecin, en roberie.
A maint homme ay tolu la vie....
— Filz, pour Dieu, ne te désespère.
se hâte de dire Termite.
En face de Dieu, de la Vierge, des saints et des anges, les diables jouent leur rôle dans les Miracles. Ils se mêlent familièrement à la vie des hommes, qui les voient apparaître sans surprise et sans terreur. Les démons les suivent, les coudoient, les épient, toujours prêts à souffler un mauvais conseil, à arracher une promesse impie, quelque pacte de colère dont les âmes sont le prix. Mais Notre-Dame est leur ennemie personnelle; c'est elle qui veille pour déjouer les ruses les mieux ourdies ; appelée, fût-ce à la dernière minute, par le pécheur qui a foi en elle, Notre-Dame veut reprendre au démon la pro messe qu'on lui a signée. Le diable en appelle à Dieu même; et devant Dieu le procès s'engage entre Satan et Marie. Ces procès en bonne forme sont fréquents dans le théâtre du xiv'siècle ; ils charmaient le goût du temps. Depuis Philippe le Bel, on aimait en France, même sur la scène, ces subtilités du droit, et jusqu'aux roueries de la chicane. C'est un des traits saillants de l'époque, où le grand jurisconsulte Barthole composait, selon toutes les règles juridiques, le procès de Satan contre Marie devant le tribunal de Jésus (Processus Satanœ contra VirgineMy coramjudice Jesu), imité par un auteur nonnand qu'on croit être Jean de Justice, chanoine de Bayeux, dans
YAilvocacie Notre-Dame ^^ long poème en vers français dans lequel Satan réclame pour lui le genre humain défendu par Marie. Satan récuse l'avocate, car elle est femme, et elle est mère du juge; enfin il invoque la prescription. Mais Marie pleure et gagne sa cause. Comment Jésus pourrait-il résister à ces touchantes prières de sa mère :
Je le couchav de ces mains belles.
Je l'alettay de ces mamelles, En vivant fu morte avec toy Quant en croiz moruz. Entens moy, Doulx lllz Jliesus ^.
Au reste, ce théâtre est rempli de traits de subtilité morale que n'eussent pas désavoués les casuistes les plus retors. Ainsi un preux chevalier, Amille, exposé à un grand péril, pourrait bien s'en tirer s'il voulait mentir; il est incapable de le faire, mais il se fait remplacer par Amis, qui lui ressemble comme un frère; Amis est pris pour Amille, et jure tout ce qu'on veut, en sûreté de conscience. Ce trait curieux est d'ailleurs emprunté par le théâtre à la chanson de geste. Mais en bien d'autres passages, les Miracles de Notre-Dame étalent une morale singulière. On y voit présentée comme une sainte une femme (Bauteuch) qui fait brûler les jambes à ses deux enfants révoltés. Ailleurs certaines naïvetés nous choquent; ainsi les diables disent que Jésus a peur de sa mère :
Si lui faisoit riens de contraire, Il seroit batuz au retour.
L'Eglise joue dans nos Miracles un rôle singulier. Malgré l'ardente dévotion dont ils sont remplis, le monde ecclésiastique y est peint avec une liberté singulière. Le pape lui-même est parfois assez maltraité. Nulle occasion n'est perdue de railler la vénalité de la cour de Rome. Un pape vend à beaux
1. Vadvocacie Notre-Dame ou la Vierge Marie plaidant contre le diable, poème du xiv© siècle en langue franco-normande, publié parAlph. Chassant, Paris, Aubry, in-12, 72 p.
2. Miracle de l'évoque que l'archidiacre meurtrit (3* miracle de Notre-Dame).
deniers comptants la dispense d'un vœu fait à saint Pierre ; un autre donne à un roi la permission d'épouser sa propre fille. Il y a là sans doute un écho des clameurs soulevées par Philippe le Bel contre Boniface VIII, et peut-être un contrecoup du scandale causé par le grand schisme d'occident.
Les cardinaux sont de pâles courtisans, qui approuvent servilement tout ce que le pape fait ou dit. Les évoques sont d'ordinaire mieux traités. Quelques-uns cependant sont dépeints comme toujours prêts à s'incliner devant les rois ou les grands, et le seul pécheur qui n'obtienne pas sa grâce au dénouement par l'intervention de Marie, est un évêque, meurtrier de son prédécesseur. Les nonnes, les abbesses mêmes, sont des créatures faibles et vaines, presque toutes accessibles aux passions terrestres ; mais celles qui ont failli se relèvent par le repentir; l'expiation vient toujours, quoique souvent tardive. Une religieuse qui s'est enfuie de son couvent pour épouser un chevalier, y est ramenée par le remords, mais seulement au bout de trente ans.
Les empereurs et les rois sont le plus souvent anonymes, ou bien désignés vaguement : un roi de Hongrie, un roi d'Ecosse, un roi d'Espagne. Au reste, nous l'avons dit, ceux qui sont nommés, Constantin, Julien, ne sont pas plus vrais historiquement que les rois de fantaisie.
La plupart sont dépeints violents et crédules, niais et terribles. Ils rappellent ces Gharlemagnes abâtardis que certaines chansons de geste, inspirées des haines féodales, aiment à imaginer aussi odieux que ridicules. Ils ont toujours l'oreille prête à la calomnie, et le cœur prêt à la vengeance. Ils ont des fantaisies cruelles ou abominables; plusieurs veulent épouser leurs filles. D'autres font périr ou abandonnent leurs femmes. Ces âmes brutales ont aussi de généreux retours et quelques bons caprices. Mais en somme le théâtre du xiv' siècle a peint les rois et les grands de couleurs défavorables ; et sur cette scène, contemporaine de Charles V, oii ne voit peut-être pas paraître un seul monarque vraiment sage. La plupart des grands ne valent pas mieux que les rois. L'un d'eux va jusqu'à vendre sa femme au diable pour avoir de l'argent. Celui-là
même est sauvé pourtant; car, ayant consenti à renier Dieu, il n'a pas voulu renier la Vierge.
Le pouvoir à tous ses degrés, depuis le roi jusqu'au simple bailli, est plus souvent un objet de crainte que d'amour et de respect. Ceux qui exercent la justice sont presque toujoursdépeints comme prévaricateurs, avides, légers, cruels; on voit un juge inventer un meurtre pour toucher une amende ; quandlajustice n'est pas méchante, elle est, dans ce théfttre, aveugle et crédule jusqu'à lastupidité. Les gens de guerre ne sont ni humains ni modérés; dans réchauffement du combat, et même après la victoire, on pille, on massacre, on attente à l'honneur des femmes. Le petit peuple est représenté meilleur en général que ses maîtres; s'il est souvent lâche et toujours crédule et mobile, au moins il rachète ces défauts par une certaine bonté de cœur. Lui seul a pitié des grands tombés dans l'infortune; ce sont des bûcherons, des hôteliers, des charbonniers qui accueillent les reines chassées de leurs palais, ou élèvent les enfants des rois exposés dans les forêts.
I Les femmes sont dépeintes d'une façon assez variée. Quelj ques jeunes filles ressemblent à certaines héroïnes de nos chansons de geste; égarées par la passion, elles font elles-mêmes offre de leur amour à des chevaliers, ou même à des clercs. Mais en général les épouses sont traitées avec plus de respect, et plus souvent victimes que coupables. Un des types favoris de ce théâtre, comme de nos anciennes épopées, c'est celui de la femme innocente, injustement accusée auprès de son mari trop crédule, et chassée par celui-ci ou condamnée à mort, et sauvée par un miracle. La femme calomniée charmait les lecteurs et les spectateurs du xiv* siècle, autant que la femme coupable semble plaire à ceux du nôtre. Au reste, la plupart des moyens mélodramatiques employés avec succès de notre temps se retrouvent dans ces mélodrames vieux de cinq cents ans : enfants exposés, perdus, substitués, retrouvés; femmes enlevées, déguisées en hommes; reines réduites à la misère, ou servantes élevées au trône. Toutes ces surprises violentes, tous ces contrastes heurtés étaient déjà mis en usage, avec plus ou moins d'habileté. Certaines inventions répétées plu-
sieurs fois dans nos Miracles semblent accuser la veine puisée ou négligente d'un auteur qui se copie ; ainsi le prodige d'une main coupée, et miraculeusement rattachée, se retrouve dans plusieurs Miracles.
Nous ne savons rien de la mise en scène de ces pièces. Si elle était figurée exactement, la complication en était extrême. Dans tel Miracle on assiste à plusieurs guerres, à plusieurs sièges de villes. Ailleurs l'action passe d'Italie en Hongrie, ou en Ecosse; elle s'embarque, elle se continue sur mer; elle échoue sur un écueil. Mais, n'en doutons pas, la complaisance et la crédulité des spectateurs faisaient la part facile aux auteurs et aux machinistes, et acceptaient de bonne volonté toutes les conventions et toutes les illusions. Des écriteaux sur une pierre figuraient une ville; et quatre combattants aux prises figuraient une bataille. Dix pas marquaient la distance de Rome à Jérusalem. La scène ne changeait jamais; il n'y avait point d'actes distincts, ni de décors successifs; du premier coup d'œil le spectateur embrassait à la fois tous les lieux où l'action devait se transporter tour à tour. La mise en scène des Mystères au xv® siècle, conçue selon le même principe, fut certainement plus développée, plus riche et plus savante; elle nous est aussi mieux connue par des documents relativement nombreux; nous l'étudieronsdonc avec plus de détails. Il nous suffira de faire observerici que dans le théâtre du xiv" siècle comme dans celui du xv% au-dessus de la scène terrestre où s'agitait l'action, devait nécessairement se dresser un ^paradis élevé, où siégeaient dans leur gloire Dieu, la Vierge, les anges et les saints; c'est du paradis que ces personnages célestes descendaient visiblement, sousles yeuxdes spectateurs, à certains moments de la pièce, pour visiter, secourir ou consoler les malheureux qu'ils favorisaient. Dans plusieurs pièces le ciel, la terre et l'enfer sont en relations continuelles, et se mêlent familièrement. Un prévôt prévaricateur est envoyé en purgatoire. La Vierge et les saints qui s'intéressent à lui viennent l'y chercher et le ramènent sur la terre. Rien ne paraît plus naturel dans ces drames que le surnaturel.
Tel est le théâtre du xiv« siècle, si longtemps mal connu et
trop oublié, curieux toutefois par la bizarrerie et la fécondité ! (le l'invention ; plus curieux encore par la peinture fidèle et Iminutieusc des mœurs du temps pour lequel il a été fait. Une foule -de traits, dont il est semé, sont le fruit d'une observation exacte, naturelle et vive; ils nous apprennent beaucoup de choses sur cette portion de la vie humaine que les chroniques, surtout celles du moyen Age, ne nous révéleront jamais. Certains tableaux complets et animés sont pour nous d'un grand prix : ici les scènes variées de l'élection d'un évêque, faite par le concours du clergé, de la noblesse et du peuple, approuvée seulement par le métropolitain. Ailleurs toutes les phases d'un procès criminel, l'instruction, le jugement, l'exécution. Certains détails ne sont pas ailleurs, et ne peuvent être de fantaisie; par exemple, le crieur public chargé d'aller requérir lés bourgeois d'une petite ville, pour les sommer d'assister à une exécution.
Mais ne négligeons pas d'observer que malgré le réalisme, et parfois la crudité des détails, le fond de ces pièces est rarement puisé dans les accidents de la vie réelle; et quelquesunes sont purement mystiques, jusqu'à n'offrir aux. spectateurs que la mise en scène d'une vision miraculeuse, où la Vierge Marie apparaît, ici à un évêque en prières, ailleurs à un brigand, dans la forêt même où il se tient en embuscade prêt à commettre un assassinat. U n'est pas jusqu'au vieux sophiste païen Libanius, que par une étrange fantaisie, le poète ne se soit avisé de travestir en mystique adorateur de Marie. A ses yeux, le but idéal du héros et du saint doit être de fuir le monde, et de s'aller cacher dans l'obscurité d'un ermitage; des ducs quittent leurs duchés, des maris quittent leurs femmes, pour se faire ermites : la vie parfaite, heureuse et sainte est celle de l'anachorète. Un dégoût profond du monde a inspiré tout ce théâtre.
Aussi, presque tous les sujets traités dans ces miracles sont étranges et douloureux ; ils accusent violemment l'état tourmenté des imaginations à cette époque : on ne voit rien de pareil au xiii® siècle, qui est le moyen âge à son apogée, à Tétat rassis et en équilibre. Au xiv* siècle, tout s'ébranle déjà; en
France on traverse, sous Jean, dit le Bon, les années les plus affreuses de notre histoire, au lendemain de Poitiers, à la Teille de la Jacquerie, quand le roi est prisonnier, la France envahie, et tous les ordres de l'État prêts à se déchirer. Certes il n'est pas impossible que ces cruelles épreuves aient tourné vers un certain dégoût de l'humanité beaucoup d'esprits, plutôt aigris que consolés par le mysticisme. En tout cas, constatons la curieuse différence de répertoire entre le Puy d'Arras, au xm* siècle, et le Puy anonyme du xiv'. Dans l'un, on joue le Jeu du Mariage d'Adam^ et la pastorale de Robin et Marion; dans l'autre, les Miracles de Notre-Dame, Il es difficile d'imaginer un plus saisissant contraste.
Dans le tome second de ce livre, on trouvera une notice analytique sur chacun des quarante miracles de Notre-Dame que renferme le manuscrit Cangé, et sur deux autres pièces du même genre que la même époque nous a transmises.
Nous nous bornerons ici à compléter ce chapitre, en racontant le sujet et les développements principaux de quelques-uns de ces miracles ; nous choisirons ceux qui nous paraissent les plus propres à donner l'idée de plusieurs autres du même genre; un quart environ de ce répertoire varié met en scène les mœurs de la noblesse et des cours au xiv* siècle, telles du moins que se les figuraientles auteurs bourgeois des Miracles; un autre quart peint, avec plus de vérité sans doute et d'exactitude, les mœurs de la bourgeoisie et du peuple ; une dizaine de pièces nous font pénétrer dans le monde ecclésiastique, dans le palais d'un évêque, dans l'intérieur d'un couvent, ou dans la maison d'un chanoine. Le reste du répertoire des miracles est puisé dans les vies et légendes des saints, et offre sous le costume des Valois des événements plus vieux de mille années. Une seule pièce est tirée directement des Evangiles, canoniques et apocryphes; une autre met en scène un événement historique, la conversion de Clovis. Mais la légende nationale, que le moyen âge, nous l'avons dit, ne distinguait pas de l'histoire, en a fourni plusieurs autres : Berthe et Pépin^ Robert le Diable, sainte Bautheuch (femme de Glovis II).
Voici Tun des plus curieux parmi les miracles qui mettent en scène les mœurs des grands; il est intitulé* : « Conmentla femme du roy de Portugal tua le seneschal du roy et sa propre cousine, dont elle fu condampnéc a ardoir,etNostre-Dameren garanti. » Le roi de Portugal s'en va à la chasse, avec son sénéchal, un chevalier et un valet. 11 s'égare entre les forêts de Compiègne et de Saint-Germain; il reste seul, le soir arrive; il va demander l'hospitalité chez un petit gentilhomme, qui s'appelle simplement le châtelain.
Le châtelain le reçoit à grand honneur et de son mieux. II veut que le roi soupe seul; mais le roi exige que toute la famille prenne place à table avec lui. Le châtelain a une femme, une fille, une nièce. Le roi, charmé de la beauté de la fille, la demande sans plus tarder en mariage à ses parents. Ceux-ci se récrient sur le grand honneur qui leur est fait, mais ils consentent avec joie.
Le roi prend à part la jeune fille et lui dit qu'il faut bien un mois pour préparer le mariage ; son amour impatient ne saurait attendre ce délai. La jeune fille se défend d'abord, puis finit par consentir au vœu du roi, et lui donne la clef de sa chambre.
Le roi sort du château; il retrouve ses gens, et fait part de son prochain mariage au sénéchal, que cette mésalliance irrite et surprend. Il fera tout pour la prévenir. Le roi lui ayant conté qu'il a déjà la clef de la chambre virginale, le sénéchal feint de le détourner de céder à ce caprice.
Vous ouverrez trop folement, Mon seigneur, se ce voulez faire.
A roy de si puissant affaire Con vous estes, n'appartient mie De faire telle villenie; Puis qu'a femme avoir la voulez, Mon seigneur, vous attenderez Tant c[ue vous Tarez espousée ; Car se vous Taviez violée Avant, de certain il me semble
1. Voy. Notice su^ cette pièce, t. lî, Analyses, 4» miracle de Notre-Dame.
Que jamais paix nViez ensemble, Car quant vous. vous courroceriés, Espoir vous li reproucheriés Ce qu'elle pour vous aroit fait. ..
Le sénéchal parle sagement ; il pense moins bien ; car ayant réussi à toucher son seigneur et à se faire remettre la clef, il en fait usage pour son compte ; moins par amour, il est vrai, que pour rompre le projet de ce mariage qu'il déleste.
La jeune fille s'avise, mais trop tard, de découvrir que celui qu'elle a reçu, n'est pas le roi. Le sénéchal est encore dans la chambre, endormi profondément. Elle appelle à son aide sa cousine Agnès, la nièce de son père; elles allument une chandelle, et échangent le dialogue suivant :
LA FILLE
Or le regardons bien a plain.
Mon seigneur a vis cler et plain, Et cilz l'a noir, viel et froncié.
Je lo qu'il ait le chief 4rancliié En son dormant.