V . Elle est assez tranchant et lée
Pour tel fait faire.
LA FILLE
Doulce mère Dieu débonnaire, Ne me vueillés mau gré savoir De ce fait : vous savez le voir.
Dame, qu'il m'a deshonnorée ; Car par lui sui depucellée.
Vierge, la penance en feray, Quant confessée m'en seray.
Vez la, c'est fait.
Le corps du sénéchal est jeté dans un puits, et la fille fait
jurer à sa cousine un éternel silence sur tout ce qui s'est passé.
Le jour du mariage arrive. Le roi envoie son chapelain, avec un chevalier, chercher la jeune fille et toute sa famille. Le mariage est célébré. Après la cérémonie, la nouvelle Reine confie à sa cousine ses angoisses. Elle craint que son seigneur ne s'aperçoive qu'elle a perdu sa virginité : elle supplie Agnès de prendre secrètement la place de la reine au lit royal pendant la première moitié de la nuit ; elle l'en récompensera bien, et la mariera richement.
Tout se passe ainsi. Le roi s'endort, sans s'être aperçu de la substitution ; la reine vient tout doucement réclamer sa place ; sa cousine lui répond :
... Puisqu'il a mon pucellage Vraiement je seray royne.
La reine sans hésiter l'attache au lit, lui lie un bandeau sur la bouche, met le feu à la chambre; puis réveille le roi, le fait sortir en hâte, et laisse brûler sa cousine Agnès.
Agnès a disparu, comme le sénéchal; mais la reine n'est pas soupçonnée. Cependant, le remords envahit enfin cette ame chargée de crimes : prosternée aux pieds de la Vierge, elle implore sa miséricorde. Elle se confesse au chapelain, et lui raconte tout; le chapelain épouvanté exige qu'elle lui permette de tout mettre par écrit, et de le montrer au roi. Elle y consent, quoiqu'il lui ait annoncé que le roi la fera brûler vive. C'est à ce supplice en effet que son mari la condamne en apprenant ses méfaits.
Plus que riens du monde l'amoie, Mais il m'estuet justice faire,
dit le pauvre roi.
Tout s'apprête pour le supplice. La coupable adresse à Notre-Dame une touchante prière :
E! vierge, qui compris en loy
Ce que le ciel ne peut comprendre,
LES MIRACLES DE NOTRE-DAME. i\V3
Vueilles sur moy ta grâce espaiidre, Si que pacienment je port L'angoisse et travail de la mort Que je reçoy par ma desserte, Et ne laiz m'ame aler à perte, Très doulce vierge débonnaire ; Ains vers ton fds vueilles tant faire Que puisse par ces presens maux Eschapper les lieux infernaux Et en gloire estre.
Notre-Dame entend cette prière, et descend sur la terre accompagnée par les anges Gabriel et Michel. Elle va chercher un saint ermite, et l'envoie au roi de Portugal : au nom de la Vierge, il défendra au roi de faire brûler sa femme, vu que tout le mal est arrivé par la propre faute du roi ; au lieu de la reine, on jettera dans le bûcher le confesseur qui a raconté sa confession. Ceci paraît sévère, car la pénitente elle-même avait autorisé le chapelain à la déceler.
Voici Termite devant le roi ; il lui répète les paroles de la Vierge. Le roi s'y conformera point par point; il dit qu'on lui ramène c sa sainte femme » . Cependant Notre-Dame a visité sa servante : elle lui pardonne, elle fait la paix de la coupable avec le ciel; elle lui remet l'habit religieux, qu'elle portera désormais. La reine est amenée au roi ; c'est lui qui demande pardon, et c'est elle qui pardonne : le chapelain est brûle vif.
Demain sera ars en cliarbon, Sanz nul respit.
La reine renonce à la royauté, pour se consacrer tout entière au service de Marie. Le roi en fait autant : il donne son royaume « aux pauvres » ; l'époux et l'épouse vont fonder une abbaye.
Ou la doulce vierge Marie Sera servie et honnorée.
i40 LES MYSTÈRES.
Nous avons dit déjà que les personnages de reines ou de simples femmes exposées à d'affreux périls revenaient très fréquemment dans les miracles de Notre-Dame. C*est un des procédés dont Fauteur a usé le plus volontiers pour exciter l'intérêt et la pitié. C'est en faveur de ces infortunées que la Vierge aime à prodiguer les coups les plus étonnants de sa puissance. En général, elles méritent mieux notre sympathie que cette reine de Portugal, si singulièrement favorisée après deux crimes énormes. Voici l'histoire de deux épouses injustement calomniées par leurs maris, condamnées l'une et l'autre, et sauvées toutes deux pour leur piété envers Notre- Dame. Les chansons de geste ont fourni le fond de ces deux drames comme de plusieurs autres miracles : l'un {miracle de Berthe, femme du roi Pépin) suit pas à pas la chanson de geste du Roi Adenez; l'autre imite plus librement un poème anonyme, écrit en dialecte franco-italien , mais probablement traduit d'un original français perdu. M. Guessard l'a publié sous ce titre : Macaire\ Dans notre pièce, les noms, les titres, les situations accessoires sont changés; mais l'intérêt fondamental du drame repose sur la même intrigue. Le titre est : « Miracle de Nostre-Dame de la marquise de la Gaudine qui par l'accusement de l'oncle de son mari, auquel son mari l'avoit conmise à garder, fu condampnée à ardoir, dont Anthenor par le conmandement de Nostre-Dame s'en combati à l'oncle et le desconfit en champ 2. »
Le marquis de la Gaudine veut aller guerroyer en Prusse. La marquise l'emmène à l'église, pour recommander à Dieu ce voyage. Les deux époux entendent un sermon dont le texte manque dans le manuscrit ^ Le sermon ouï, le marquis confie sa femme et sa terre à son oncle, et s'en va. Sa femme désolée reste en prières devant l'image de la Vierge.
1. Macaire, Paris, 1866, in-18, dans la collection des Anciens poètes de la France. — Le roman de Berthe a été publié par M. Paulin Paris, dans la collection des romans des Xll pairs, et par M. Scheler, Bruxelles, 1871, in-8.
2. Voy. Notice sur cette pièce, t. Il, AnalyseSy xiv^ siècle, 12e miracle de Notre-Dame.
3. « Entre deux est fait un sermon qui se fenist in secula seculorum » (pour rimer avec le vers suivant : Dame, j'ay oy un sermon).
Pendant ce temps le diable jette une mauvaise pensée au cœur de l'oncle. Le soir n'est pas venu, qu'il adresse à sa nièce une déclaration d'amour, qu'elle repousse avec indignation. Ce méchant homme, inquiet et furieux, médite alors une vengeance atroce. Il force le nain Galot à se glisser dans le lit de la marquise endormie; puis, entrant dans la chambre avec ses chevahers, il feint de surprendre l'innocent séducteur, le perce de son épée et fait traîner la marquise en prison.
Le marquis revient de la guerre. Son oncle va au-devant de lui, et raconte à sa façon ce qui s'est passé. Le pauvre époux se désespère.
Helas! en qui me fieray Des ores mais?c'esloit ma joie.
Par ceste ame, je tant Tamoie Que je n'en s a voie que faire, Et elle m*a fait tel contraire !
Voirement est il folz, par m'ame, Qui se fie en amour de famé.
Comment punir la coupable? Messire Almaurry, premier chevalier, propose qu'elle soit tenue toute sa vie en prison. L'oncle et le second chevalier veulent qu'elle soit brûlée vive. Le marquis en gémissant prononce la sentence de mort et envoie chercher le bourreau.
Ou annonce à la marquise qu'elle doit mourir le lendemain. Elle invoque la Vierge, elle lui demande, non pas la vie, mais le salut de son âme. Notre-Dame descend du ciel, escortée par les Anges, et vient dans la prison consoler sa servante.
Secourue au besoing seras Et eschapperas ceste paine A t'onneur, soies enl certaine.
En même temps un chevalier errant, nommé Anthcnor, arrive à l'hôtellerie de la Gaudine. Il raconte à son écuyer Grimautle gracieux service que lui rendit autrefois la marquise. 11 avait été à tort accusé d'avoir séduit la reine; et le
roi voulait le faire mourir s'il ne lui montrait une dame qui s'avouât son amie.
Et alors ne sos que penser, Si dis pour ma vie tenser Que la marquise estoit m'amie.
Mais cela ne li souffist mie, S'il n'en avoit appercevance; Et convint que en sa présence Je préisse le hardement De li demander plainement Un baisier qu'elle m'y donna.
Et délivré fu par cela De la miescrantise du roy.
Grande est la douleur d'Anlhenor quand il apprend que la marquise, accusée d'adultère, va tout à l'heure être brûlée vive. Il se promet de la sauver en combattant pour elle; mais il voudrait être bien assuré de l'innocence de sa dame; la Vierge redescend du ciel pour lui dire de sa propre bouche que la marquise est la plus vertueuse des femmes. Aussitôt Anthenor revêt son armure et va au-devant du triste cortège. L'oncle calomniateur conduit la condamnée en excitant le bourreau contre elle.
Bourriau, scés-tu que tu feras?
Garde que si hault soit assise En la charrette et de tel guise Que de touz puist estre véue, Par quoy plus de honte hait eue De son meffait.
Le peuple ne veut pas croire que la pauvre dame ait failli :
Tout le monde la plaint et pleure.
Mais voici qu' Anthenor s'avance, et proclame l'innocence de la marquise, en défiant au combat quiconque ose l'accuser. 11 faut que l'oncle ramasse le gant, et accepte le duel.
On devine qu'il est vaincu; et, l'épée sur la goi^e, il avoue son forfait. On le jette en prison, en attendant qu'on le mène au supplice. La marquise est délivrée de ses liens, et son mari lui demande pardon. Le généreux champion détache son casque, et se fait reconnaître. Le marquis lui fait fête et lui donne la moitié de sa terre. La journée, commencée dans le deuil, se termine dans la joie;* et contre la régie ordinaire, la pièce finit, non par une prière, non par l'A ve Maria ou le Te Deiinij mais par une chanson.
Pourramour du temps gracieux *.
Le miracle de Berthe^ femme du roi Pépin* ^ d'ailleurs imite de fort près de la chanson de geste du Roi Adenez, nous paraît l'un des plus intéressants parmi ceux qui mettaient sur la scène les traditions légendaires et chevaleresques de la France. Au commencement de la pièce, les chevaliers vont demander au roi de Hongrie, Floire, et à la reine Blanchefleur leur fille Berthe en mariage pour le roi de France Pépin ; ils l'obtiennent. On décide que Berthe partira aussitôt avec eux pour Paris. Une serve, nommée Maliste, sa fille Aliste, son neveu Thibert, accompagneront la jeune princesse.
Les adieux sont touchants. Blanchefleur dit à sa fille en la quittant :
Sciez plaine d^umilité.
Fille, quant vous serez royne, Et envers touz doulce et bénigne, Et si grant bien vous en venra Que le peuple vous amera, Si fera Diex.
Le voyage est accompli. Nous voici à Saint-Denis en France. On va chercher le roi ; on avertit les ménestrels
De venir aux noces royaux Pour gangnier robes et joyaux.
1. 0. Leroy a signalé certaines ressemblances entre la donnée de celle pièce et ceUe du Tancrède de Voltaire, lequel assurément n'avait pourtant pas lu la Marquise de la Gaudine.
2. Voy. Notice sur cette pièce, t. \ly Analyses y 31« miracle de Notre-Dame.
144 LES MYSTÈHES.
Pendant ce temps, Maliste conspire pour perdre la pauvre reine qu'on lui a confiée. Elle dit à son neveu Thibert :
Je voulsisse de ta cousine Faire, en lieu de Bertlie, royne.
Mais par quel stratagème? Voici celui qu'elle invente. Elle s'en va trouver Berthe, et dit à l'innocente que si elle passe la nuit avec le roi, il la laissera pour morte. Berthe fond en larmes; elle est tout épouvantée. « Ne pleurez pas, dit la perfide. Ma fille Aliste prendra votre place; j'aime mieux qu'elle en meure que vous. » Ce singulier service est accepté de Berthe; et elle promet grande récompense aux deux femmes. Le roi fait dire qu'il va , venir trouver sa femme dans la chambre nuptiale. On couche la serve Aliste à la place de Berthe, et Berthe se va cacher en disant :
Doulx Dieu, père misericors
De ce que echapée sui hors
De la chambre au roy, vous gracy.
La nuit s'écoule, et le matin venu, Berthe rassurée revient pour prendre sa place à côté du roi endormi. Espère-t-elle renouveler chaque jour le même jeu? On ne le dit pas. De toute façon la légende est un peu niaise.
Elle s'approche doucement d' Aliste. Mais c'est ici que la trahison éclate. Sur le conseil de sa mère, Aliste a caché un couteau, dont elle se blesse à la cuisse ; puis elle dit à Berthe qui s'approche : « Tenez-moi ce couteau. » Berlhe obéit machinalement. Aliste aussitôt crie « au secours d, éveille le Roi, proteste qu'on l'a voulu tuer, montre son sang qui coule, et Berlhe un couteau à la main. Il faut supposer que Pépin a si mal regardé sa femme, en l'épousant, la veille, qu'il puisse prendre Aliste pour Berthe, et Berthe pour Aliste, même en plein jour. La mère est accourue aux cris; elle se jette sur Berlhe, qu'elle affecte d'appeler Aliste; elle la bâillonne tout d'abord, avant que Berthe ail pu parler; puis elle crie la première qu'elle veut qu'on mette à mort la meurtrière qui la dés-
honore. Trois écuyers emmèneront Berthe bien loin, dans quelque désert où ils l'étrangleront en secret, pour éviter tout scandale: ainsi l'a demandé Aliste, la fausse reine. Thibert les suit pour les surveiller. Mais les trois écuyers, touchés de pitié par la beauté de cette pauvre créature, refusent delà mettre à mort : ils la délivrent de ses liens, et la laissent aller. Ils font jurer à Thibert qu'il se taira; et comme il avait promis à Maliste de lui rapporter le cœur de Berthe, il lui présente à la place un cœur de pourceau.
La pauvre Berthe est errante et perdue dans la grande forêt du Mans, prête à mourir de faim, de fatigue et de peur. Elle appelle à son secours Dieu et Notre-Dame. Elle s'endort enfin; et Dieu, Notre-Dame et les anges viennent la consoler dans une vision céleste. A son réveil, elle veut remercier le ciel; elle fait vœu de ne dire à personne qu'elle est fille de roi , femme de roi; si ce n'est pour sauver sa virginité menacée.
Elle se remet en route, et rencontre un brave homme, qui la prend en pitié. Il s'appelle Simon; il l'amène à sa femme Constance, à ses deux filles, Ysabel et Ayglante, et offre à la délaissée de rester avec eux. Elle y consent avec joie. « Comment vous nomme-t-on? dit Constance. — Berthe.
— Aussy la royne de France Que de nouvel a espousée Roy Pépin, est Berthe nommée,
répond Constance. Mais la reine ne se trahit pas. A peine reposée de sa triste nuit, elle veut travailler avec son hôtesse et ses filles; et son habileté à dévider la soie excite l'admiration des femmes, qui se prennent à l'aimer fort. Toute cette scène est très gracieuse.
Cependant la reine Blanchefleur a quitté la Hongrie pour aller voir sa fille en France. Un songe de mauvais augure l'inquiète. Pépin va de bonne grâce au-devant de sa belle-mère; mais la fausse Berthe est épouvantée. Sa mère lui dit de se mettre au lit, déteindre la malade, et de ne point parler. On tiendra les fenêtres closes, et Blanchefleur ne s'apercevra pas combien sa fille est changée.
Elle a compté sans les soupçons qui agitent déjà la reine de Hongrie. Sur sa route, on s'est plaint partout de la dureté de Berthe envers les pauvres gens; et les vilains, pressurés par elle, l'ont hardiment maudite en face de Blanchefleur. a Quoi ! pense alors celle-ci, ma fille si douce et si bonne, peut-elle être ici tan thaïe? »
Aliste meurt de terreur à l'approche de l'entrevue; elle veut s'enfuir avec sa mère, son cousin et son trésor. La vieille serve la rassure; mais elle se flatte en vain; c'est inutilement qu'on tire les courtines, qu'on fait la nuit dans la chambre, et que la fausse reine dit à peine quelques mots. Blanchefleur devine tout à la froideur même de l'accueil qu'elle reçoit :
Ce n*est pas cy ma fille Berthe Qui me fait chiere si desperte.
Car se demie morte fust Et si près de lui me scéust, Son mal point tant ne li pesast Que ne m'acolast et baisast.
Elle soulève la couverture du lit :
E Diex ce ne sont pas les piez Cy de Berthe : bien les cognois Plus grans estoient quatre dois *.
Ha! bonnes gens! je suis trahie.
Les trois imposteurs sont saisis; et terrifiés, ils avouent leur crime. Une fois mise en voie d'avouer, la vieille Maliste confesse même qu'elle se proposait d'empoisonner Pépin et Blanchefleur, avant que la trahison fût découverte. Puis Thibert raconte que Berthe n'apas été tuée comme le croit Maliste; mais nul ne sait ce qu'elle est devenue. La vieille est brûlée vive, Thibert est pendu. Aliste obtient de vivre, à cause des deux fils qu'elle a donnés au roi; elle se fait nonne à Montmartre; ses enfants sont éloignés de la cour; ils grandiront dans l'obscurité.
1. On sait le surnom de la reine Berthe aux grands pieds, improprement au grand pied.
Blanchefleur retourne en Hongrie; Pépin reste tout seul, veuf de deux femmes, vivantes Tune et l'autre ; il ne veut pas se remarier, et vit fort mélancolique. Pour secouer sa tristesse, il va chasser dans la forêt du Mans, pendant que Blanchefleur, revenue chez elle, raconte à Floire l'infortune de leur fille, et pleure avec son vieux mari, la mort de leur unique enfant.
Le hasard de la chasse fait que Pépin, qui s'est égaré, rencontre au milieu des bois Berthe qui sort d'une chapelle, où elle était venue prier. Ils ne se reconnaissent pas l'un l'autre. Le roi demande sa route; elle offre de le conduire au logis du bon Simon, qu'elle appelle son oncle. Chemin faisant, le roi charmé de sa beauté, lui offre d'être « s'amie » ; il l'emmènera en France, et lui donnera « grant rente » . Berthe refuse avec indignation. Le roi devient plus pressant; la pauvre fille est en grand péril; elle tombe aux genoux du roi.
Sire, je vous pri humblement En plorant tendrement des yeux Que ne me faciez tel outrage.
Et, sans manquer à son vœu, puisqu'elle s'est promis de le rompre au jour où sa vertu ne pourrait êlre autrement préservée, elle avoue au roi Pépin, qu'elle est fille du roi de Hongrie, et femme du roi de France.
Pour ce de par Dieu vous deffens Ne me feciez cy tel offens.
Le roi est bien surpris, peut-être un peu honteux; mais il ne dit pas son nom, et promet seulement à Berthe qu'il la respectera. Il voudrait qu'elle lui contât toute son histoire, mais Berthe ne veut plus parler. Ils arrivent tous deux chez Simon. Pépin interroge le vieillard et sa femme ; ils ignorent la naissance de Berthe, mais ils rendent témoignage de sa parfaite vertu. Simon raconte comme il l'a trouvée dans le bois, morte à demi de froid et de faim. Pépin doute encore un peu ; il prie Simon et Constance d'interroger Berthe pendant qu'il
écoutera sans se laisser voir. Berlhe dit à ses hôtes qu'elle a forgé cette histoire pour se délivrer de l'insolence de Pépin : elle avait ouï parler de la fin de la reine Berthe ; ainsi lui était venue l'idée de ce stratagème. Voilà un imbroglio qui se complique assez habilement.
Pépin déçu s'en va, reconduit par Simon, auquel il avoue en chemin qu'il est le roi de France et qu'il croit en son cœur que Berthe est vraiment sa femme.
Mais j'ay trop grant melencolie De ce quele ainsi le me nie.
Revenu dans son palais, il se hâte d'expédier un messager au roi de Hongrie. Le voyage du messager est mis en scène d'une façon très curieuse; cette page fait bien entendre comment s'accomplissaient au moyen âge sur une scène unique ces pérégrinations multipliées du drame, qui ont tant surpris et préoccupé les critiques modernes :
Sire, adieu. Ne fineray mais
Puisque c'est vostre voulenté
Tant que li aie présenté.
Le cheminer point ne ressongne,
Par cy m'en vois droit en Bourgongne ,
Et puis parmy le Dalphiné,
Puisque santé m'a Diex donné.
Et pour mon droit chemin tenir
Me convient à Milan venir,
Et de Miian droit à Venise.
Celle voie ay je hien aprise
Pour ce qu'autrefoiz je Tay fait.
Mais pour estre plus fort de fait
Je vueil cy prendre un piquotin
Non pas d'avoine, mais de vin ;
Et si prendray un mors de pain
Et de char, que porte en mon sain.
C'est fait. Or fault que m'appareille
De boire a mesme ma boutaille.
Par saint Josse vez cy bon vin.
Remettre me vueil au chemin
Puis que j'ay béu et mangié.
D*estre lassé me suis vengié.
N'est mats travail qui me maistrie.
Floire voy le roy de Hongrie Et la royne Blancheflour.
Salaer les vois sanz demour.
La fin se devine. Floire et Blanchefleur accourent en France et reconnaissent leur fille, avec des transports de joie. Pépin ramène sa femme et veut qu'on célèbre une seconde fois la noce par huit jours de fête.
Un autre Miracle de Notre-Dame mettait en scène une tra- <lition nationale non moins célèbre que la légende de Berthe; c'est la légende de Robert le Diable. Cette pièce est la seule du répertoire qui nous occupe à laquelle on ait fait l'honneur de l'exhumer pour la remettre au théâtre; le texte, fidèlement rajeuni par M. E. Fournier, a été joué à la Gaîté le 2 mars 1879. Le succès a été médiocre; le public ne s'est pas ennuyé, roais parce qu'il a ri. On pouvait le prévoir. Si certaines études préparatoires ne sont pas inutiles pour qu'on puisse goûtera la lecture les drames du moyen âge, elles sont indispensables pour qu'on les supporte à la scène. Ajoutons que cette pièce devait choquer particulièrement toutes les idées de notre temps. On en jugera par l'analyse *.
Le duc de Normandie reproche à son fils Robert la vie aboïninable qu'il mène. Le fils répond qu'il ne se met pas en peine de bien faire, et qu'il continuera à piller les abbayes Cl à tuer tout ce qui osera lui résister. Là-dessus il court retrouver ses compagnons de brigandage; et tous ensemble vont forcer et saccager la maison d'un riche paysan auquel ils disent pour adieu : « Dis merci, nous ne te tuons pas. » Le vilain répond naïvement :
Seigneurs, je pri Dieu bonement Qu'il vous tieugne touz en santé.
1. Voy. Notice sur le personnage, sur la pièce et ses sources, t. II, Analyses, 33» Miracle de Notre-Dame. Un autre Miracle (le lor) met en scène également le personnage d*un enfant voué au diable par sa mère.
Après la maison du paysan, c'est une grosse abbaye que les brigands mellent au pillage ; ils rentrent dans leur fort chargés de butin.
Les barons se plaignent au duc. Son fils Robert vole dans toutes les maisons et outrage toutes les femmes. Le duc répond qu'il va le faire emprisonner; il lui envoie deux messagers à qui Robert fait crever l'œil droit. Le duc fait proclamer alors que son fils est mis hors la loi et banni du duché. Qui l'y trouvera peut le mettre en prison.
La rage de Robert s'en accroît. Il rencontre dans la forêt, où il vit, des ermites qui prient Dieu. 11 les tue tous. Un passant lui apprend que sa mère est au château d'Arqués. Il y court, tout furieux, l'épée au poing. La duchesse va se cacher, tant elle a peur de son fils. En voyant que sa mère le craint, Robert semble rentrer en lui-même : Pourquoi suis-je si méchant? se dit-il.
Certes or voy-je sanz doubler Que le monde me het à mort, Et si fait Diex, il n'a pas tort.
Chascun me fuit, chacun m'eslongne, Honte avoir doy bien et vergongne Des grands mesfaiz et des meschiez Que je sui de faire entachiez.
Sy ma mère me fuit, de quoy J'ay deuil. Dame, parlez a moy Et gardez que plus ne fuiez.
Je vous demant que me diez Se savez dont ce peut venir Que je ne me puis abstenir De mauvaistié, tant m'en sens plain ; Je croy qu'aucun pechié vilain En mon père ou en vous éustes A Teure que me concéustes, Dont ce me vient.
Alors la duchesse avoue à son fils l'affreux secret. Ne pouvant obtenir de Dieu un enfant, elle l'a demandé au diable.
Par ire dis : Puisque Dieu mettre Ne veult enfant dedans mon corps
Sy n mette le dyable lors.
A celle heure, m cdle fois Revint Tostre père da bois , Qui me troufa toate esplourée.
Et li proudons sans demoarée Pour iDOj coarroacée apaisier Me prist donlcement a baisier.
Et la fiistes tous engendré.
Cette révélation fait de Robert un autre homme. La peur d'être damné le saisit; il veut aller à Rome et demander Tabsolution du pape. Hais avant de partir il voudrait faire partager S6S saintes résolutions à ses compagnons de brigandage; et comme ceux-ci ne se soucient pas de faire pénitence, il les tue tous. C'est sa première bonne action; elle se ressent encore un peu de ses anciennes mœurs. Puis il charge l'abbé, qu'il avait volé récemment, de restituer toutes ses prises, en puisant dans le fort où il accumulait son butin; et il se met en route vers Rome, à pied, en mendiant sa vie.
Il arrive devant le saint-père ; il lui raconte sa malheureuse histoire, son origine diabolique et tous les crimes qu'il a commis. Le pape n'ose l'absoudre; il l'envoie à un ermite, son confesseur, que le ciel a choisi pour apprendre à Robert quelle pénitence il doit faire. Robert arrive chez l'ermite, qui est en train de prier Dieu pour savoir d'en haut comment il devra traiter ce grand pécheur. Dieu, Notre-Dame, les anges descendent du paradis, et Dieu parle ainsi à l'ermite :
Tu li diras Qu'il fault que le fol contreface N'en quelque lieu qu'il soit, n'en place Ne parle nient plus qu'un muet, £t avec ce, pour fain qu'il ait, Li enjoins qu'il ne mengera Jamais, fors ce qu'aux chiens pourra ToUir...
L'ermite répète à Robert ces conditions imposées par Dieu même; Robert les accepte avec joie.
m LES MYSTÈRES.
Il s'en va, contrefaisant le fou. Le voici devant l'empereur, qui est à table pour dîner. Le peuple s'amasse, et hue cet insensé qui ricane et qui gesticule. L'un le soufflette, et l'autre lui noircit le visage ; il rit, sans mot dire. L'empereur en a pitié et lui fait donner un os garni de viande ; le fou le refuse; on jette l'os au chien; le fou s'élance et le lui dispute. Ensuite il se fait sa niche sous l'escalier, à côté du chien, dont il devient le camarade : l'empereur lui fait porter un lit; mais il n'en veut point et couche sur la paille.
Mais voilà que les païens attaquent l'empire; l'empereur est en grand péril; il appelle tout le monde aux armes,
... Et commande .
Aussy ben au cierc comme au lay Que chacun s'arme sans delay.
Qui le sauvera? c'est Robert, ce fou, ce misérable, objet du mépris des valets : Dieu lui a révélé par son ange la place où il devra chercher des armes cachées. Il les revêt et, devenu méconnaissable, il marche à la suite du roi contre les païens. Ceux-ci s'excitent au combat dans une langue bizarre :
Sabaudo bahe fuzaillc Draquitone baraquila Arabium malaquita Hermès zalo.
Ils n'en sont pas moins battus, grâce aux terribles coups que leur porte le chevalier inconnu. L'empereur victorieux demande à tous le nom de ce brave, mais il a disparu; et Robert, travesti en fou, est revenu sur son fumier. La fille de l'empereur survient; elle est muette, mais par signes elle montre que le chevalier qu'on cherche est le fou. Tout le monde se met à rire, et nul n'en veut rien croire. Cependant les Sarrasins ont reparu ; il faut encore une fois marcher à leur rencontre; et de nouveau les chrétiens voient parmi leurs rangs le mystérieux chevalier, dont les exploits assurent la victoire. Un des guerriers attachés à l'empereur veut deviner le
secret de Tincoimu, et le frappe de sa lance ; le fer reste dans la blessure, mais la lance est rompue, et le preui disparait. L'empereur promet sa fille en mariage, avec la moitié de Tempire, à celui qui rapportera le fer de la lance brisée. Le sénéchal, amoureux de la princesse, essaie de se faire passer pour le chevalier inconnu ; mais sa ruse est découverte, car la princesse recouvre miraculeusement la parole et raconte qu'elle a vu le fou s'armer deux fois en chevalier, et arracher de sa blessure, après la bataille, le fer qui l'avait percé. Toute la cour va trouver Robert, qui, gisant sur son fumier à côté du chien, persiste à faire le fou, et pour mieux dissimuler « fait la figue au pape, et jeue de l'estremie d'un festu a Tempérera » . Mais l'ermite se présente alors et délie la langue du Pénitent, auquel il annonce, de la part de Dieu, son pardon. L'empereur est heureux de donner sa fille et de promettre son trône au fils du duc de Normandie. Robert aimerait mieux suivre l'ermite, mais sur l'ordre de ce dernier il consent à se laisser marier et à hériter de l'empire.
Ces deux pièces, conformes aux récits romanesques dont elles suivent fidèlement la marche, en ne faisant que mettre en dialogue et en drame ce que le roman présente sous forme de narration, n'ont avec l'histoire véritable qu'un rapport tout à fait douteux et éloigné. Il n'en est pas de même d'un autre Miracle de Notre-Dame, puisé à des sourcesplus pures et moins travesti par la légende; c'est celui qui est intitulé : « Conment 'ô roy Clovis se fist crestienner à la requeste de Clotilde, sa femme*. »
Le drame s'ouvre entre Clovis et Aurélien, son ministre favori, lequel revient de Bourgogne, où, étant en ambassade, il a vu la nièce de Gondebaud, Clotilde. Charmé de sa beauté, Jl en fait un portrait flatteur à Clovis :
Biau maintien a en son aler, C'est tant courtoise en son parler Que le monde s'en esmerveille; De lis et de rose vermeille
1. Voy. Notice sur cette pièce, t. II, Analyses, xiy« siècle, 39« Miracle de Notre- Dame.
Porte couleur entremeslée
Et monstre bien qu'elle lu née
De royal gent et de sanc hault.
Giovis, sur ce portrait, forme aussitôt Je projet d'épouser Clotilde. Il consulte ses chevaliers, qui Tapprouvent. Aurélien est envoyé en Bourgogne avec mission d'offrir à Clotilde le présent nuptial.
Aussitôt l'action se transporte : d'une salle du palais de Giovis, elle passe en Bourgogne? devant la porte d'une église. Trois pauvres demandent l'aumône, et attendent le passage de Glotilde en louant sa charité. Un quatrième pauvre se joint à eux; c'est Aurélien, qui s'est travesti pour aborder plus aisément la princesse. Clotilde sort de l'église et fait ses aumônes. Elle voit ce mendiant qu'elle ne connaît pas, et pour lui souhaiter la bienvenue elle lui donne un denier d'or. Rentrée au palais, le souvenir de cet inconnu l'obsède, elle ordonne à sa suivante d'aller le chercher et de le lui amener. Elle l'interroge; Aurélien révèle sa mission.
Dame, mon cliier seigneur Clovis Qui est homme de grant puissance Et tele qu'il est roy de France, M'envoie faire vous savoir Qu'il lui plaist vous a femme avoir Et pour ce qu'avec li vous voie, Vez ci, dame, qu'il vous envoie Par amour, sanz plus preeschier.
Son annel d'or qu'avoit moult chier Et vestemens dont aournée Serez, quant serez s'espousée.
Clotilde se défend d'épouser un païen, elle-même étant chrétienne. Mais elle promet d'obéir au roi son oncle. Pendant qu'Aurélien rend compte à Giovis de sa mission, Glotilde fait à Dieu cette prière :
Doulx Jhesu Crist, roy débonnaire, Sire, qui congnoys les pensées, Les présentes et les passées,
Quoy qu'à marier me consente A Clovis, si est ce en Tentente Que je le puisse a ce mener • Qu'il se face crestienner.
Ha ! Sire, qui es touz parfaiz, Je te pri, mon désir parfaiz ; S'il est ainsi qu'il esconviengne Que le mariage s'aviengne.
Sire, par qui les choses bonnes Se font, ceste grâce me donnes Que le puisse faire venir A baptesme, et ta loy tenir.
Gondebaud voit revenir Aurélien, qui lui demande la mainde sa nièce. 11 l'accorde, et Clotilde part, accompagnée des ambassadeurs et de sa suivante, Isabelle. On arrive à Soissons, où le mariage a lieu. Les mœurs du xiv*" siècle se mêlent ici d'une façon curieuse aux événements du v** ; les ménestrels viennent égayer la foule, et Clovis ordonne de conduire Clotilde au Louvre. Cet anachronisme permet de dater la pièce, car le Louvre ne servit pas de demeure aux rois avant Charles V. l^ans le Miracle d'Amis etAmilley on ne parle encore du Lou- ^e que comme d'une forteresse.
A peine mariée, Clotilde adresse une double requête au roi son époux. Elle le supplie de se faire chrétien d'abord; ensuite de venger la mort de son père et de sa mère, tués par Gondebaud, son oncle. Clovis refuse le baptême, mais il accepte la vengeance. Tous ces traits de mœurs sont justes ; si le décor ^st faux, les caractères sont vrais et puisés dans l'histoire.
Gondebaud paie tribut à Clovis pour prévenir sa colère. Un fils naît à Clotilde, elle le fait baptiser aussitôt; mais l'enfant nieurt, encore vêtu de la robe blanche des nouveaux chrétiens. Clovis dit que si on l'eût consacré à ses dieux, l'enfant vivrait encore; Clotilde s'humilie devant Dieu et respecte sa volonté. Un second fils naît aux deux époux , car le drame marche très vite. Clotilde le fait encore baptiser, pendant l'absence de son mari ; Tenfant tombe gravement malade. Clovis revient et dit : « L'enfant mourra comme son frère, puisqu'il a été baptisé. » Clotilde tombe à genoux et adresse à Dieu et
à Marie une ardente prière : Jésus et la Vierge descendent du ciel à sa voix.
Leur seule présence rend la santé au petit malade. La suivante de Clotilde, qui voit l'enfant guéri sourire dans son berceau, court l'annoncer à la mère :
Dame, ce qui m*a fait tenir En la chambre un poy longuement, S*a fait Yostre fîlz vraiement Qui m'a tant ris, c'est chose voire Que vous ne le pourries croire Et d'un ris sade.
— Doncques n'est-il mie malade.
Ysabel, sanz plus ci seoir Alons m'en, je le Yueil véoir...
— Soit. Or véez comment il euvre Doulcement, Madame, la bouche.
En riant. N'a mal qui le touche,
Ce ticns-je, dame.
— Aourée soit Nostre Dame !
La joie qu'éprouve Clovis en retrouvant son fils guéri est gâtée par une fâcheuse nouvelle, celle de l'invasion allemande, qui fournira au drame sa péripétie et son dénouement.
Chier Sire, entendez sans delay Les nouvelles que vous vueil dire.
Senes et Alemans, chier Sire, Sont venuz en vostre païs.
Pour eulz sommes touz esbahis, Car ilz sont trop grant multitude, Et ilz ne mettent leur estude Chascun jour qu'a nous faire guerre, Prandre les gens, pillier la terre ; Et, se brief ne nous secourez, Vous verrez que vous perderez Et pais et gens.
Glovis, prêt à marcher contre ces envahisseurs, vient dire adieu à Clolilde. Elle le supplie encore une fois de n'invoquerdans le péril que le Dieu des chrétiens.
Chier Sire, Dieu tous vaeille mettre En vouloir de tenir sa foy.
Par quoy nous soions, tous et moy.
D'une créance.
Ils se séparent; et, du palais, le drame se transporte sur un champ de bataille. Nous sommes à Tolbiac. Les deux at*nnées marchent l'une contre l'autre. Les Allemands ont le la.ngage haut, injurieux, menaçant :
Courir nous convient sus aux hommes De ce païs, et les piUier, Femmes et enfants essillier, Et se nul contre nous rebelle, D'une espée ait, soit^il, soit elle, Par mi le corps.
Le combat s'engage. Les Francs plient, accablés sous le nombre. Aurélien se tourne vers Clovis et lui conseille d'invoquer le Dieu de Clotilde, puisque ses dieux l'abandonnent. Clovis hésite un moment, puis se prosternant, il invoque Jésus-Christ, et promet, s'il est vainqueur, de recevoir le baptême. Aussitôt la bataille change de face, le roi allemand est tué; son armée se disperse ou tombe sous les coups des Francs. Clovis est vainqueur. Le drame nous ramène en France, au palais; et nous voyons Clotilde accourir au-devant de son époux. Par une intention très line, le poète a voulu que le salut même de Clovis apprît à sa femme qu'il est déjà chrétien dans le cœur.
— Dame Royne, Dieu vous tiengne
Eu s'amitié !
— Chier sire, pour la Dieu pitié Qui vous a ce salut apris?
Ne où avez vous vouloir pris De le me dire?
— C'a fait Jhesu Crist, nostre Sire, M'amie, qu'a vray Dieu je tieng.
Et il raconte la scène du champ de bataille, en se déclarant prêt à recevoir le baptême. Aussitôt Rémi, archevêque de
Reims, appelé par la reine, accourt au palais. Clovis et ses Francs sont baptisés. La colombe légendaire apporte la sainte ampoule qui doit servir à sacrer le roi chrétien.
Par un anachronisme qui devient un trait assez éloquent, le poète suppose que le nom de Clovis (Chlodovig), plus tard adouci dans la forme de Louis, fut changé dès ce temps au baptême du roi. Saint Rémi dit :
Seigneurs, il fault, je vous dénonce, Ghangier li son nom de Clovis.
Comment ara il nom ? — Loj^s, C'est biau nom, Sire,
répond un chevalier franc. Naïf et touchant anachronisme, où l'on croit deviner l'amour que la France du XIV* siècle portait au roi, au saint, dont la mémoire lui devenait plus chère au milieu des catastrophes de ce temps.
Ce n'est pas seulement dans les cours ou dans les châteaux que se déroulait l'action des Miracles de Notre-Dame . Comme nous l'avons dit, près du quart de ces pièces met en scène des aventures et des malheurs tout privés, dont les héros sont de petites gens. Parmi les miracles qui peignent ainsi les mœurs de la bourgeoisie, le plus intéressant est celui de la Femnie que Nostre-Dame garda d'estre arse^.
Guillaume, riche bourgeois, maire de Chivy (il y a un Chivy% près de Laon, à une lieue de cette ville) et mari de Guibour, a récemment marié sa fille à un jeune homme nommé Aubin. Les parents et les jeunes gens vivent ensemble, dans une union parfaite. Au commencement du drame, Guillaume s'en va gaîment visiter avec sa fille leurs champs prêts à moissonner. Guibour, restée seule avec son gendre, le prie de la conduire à l'église. Elle y écoute pieusement un long sermon. Aubin, moins zélé que sa belle-mère, est allé cependant se promener par la ville
1. Voy. Notice sur cette pièce, t. lï. Analyses, xivo siècle, 26' Miracle de Notre-Dame.
|. Village très ancien; l'église est du xi* siècle. Les moissonneurs se disent dans le Miracle, natifs du Crotoy, qui e*f à rembouchure de la Somme.
LES MIRACLES DE NOTRE-DAME. i5U
Le sermon finit; Guibour retourne seule à la maison; elle rencontre un voisin, son compère, une de ces bonnes ûmcs qui, par leur bavardage, causent les plus grands malheurs avec les meilleures intentions. Il révèle à Guibour que la calomnie ose flétrir l'amitié toute maternelle qu'elle porte à son gendre; qu'elle n'est déjà plus qu'une femme partout diffamée, et perdue de réputation :
Commère, je vous en avise
De bonne foy, si ait Dieu m'ame !
Ne m'en donnez ne los ne blasme.
L'infortunée le remercie, et reste seule. L'horrible révélation l'épouvante. Sa tête s'égare; pour étouffer ce bruit infâme, elle fera tuer son gendre.
Sur la place publique elle voit deux moissonneurs qui attendent là qu'un maître les embauche : sinistres moissonneurs, tout prêts à abattre autre chose que des épis. Guibour qui les devine au premier coup d'œil, leur propose hardiment le crime; ils acceptent sans hésiter. Elle les cache dans son cellier, en leur disant d'étrangler l'homme qu'elle va y envover.
Aubin rentre. Guibour feint d'avoir soif, et le prie de lui apporter un peu de vin. Le jeune homme obéit : un moment après, les moissonneurs reparaissent; leur besogne est faite. Ils cachent le cadavre dans son propre lit, prennent leur argent, et s'enfuient.
Le père rentre des champs avec sa fille. Il y a là une scène d'un intérêt vulgaire, mais poignant. Les deux promeneurs sont fort gais :
LE PÈRE
— J'ai fain, si me vueil desjuner.
Délivrez- vous, alez au vin ; Et vous, fille, tandis, Aubin Alez querre, si dincrons.
Demain, ce pens, aousterons, Si me vueil de gens pourvéoir.
Ne vueil pas longuement seoir Au mains pour ore.