LA MERE
Marie, Aubin se gist encore Dedans son lit.
LE PERE
— Il a bien pris a son délit Le cras de cesle matinée.
Va le appeler, va, po senée,
I)i cpi'il se lieve.
LA FILLE
— Aubin, Aubin, s*il ne vous grieve Vueillez me c'est jour ou non, dire.
Dormirez vous hui mais, biau sire?
E gar ! il ne me respont point; Aprouchier le vueil par tel point Que je saray, vueille ou ne vueille, De certain s'il dort ou s'il veille.
Or sus, sire ! sus, sans séjour !
Dormirez vous cy toute jour?
Qu'est-ce ci, Diex! Ha, mère, niére !
Vez ci nouvelle trop amère.
Je doi bien plaindre et plourer fort, ... Je sui perdue!
Aux lamentations de la jeune femme, tout le voisinage court. On prodigue les exclamations, et les consolations nales usitées en pareille circonstance. Un voisin dit :
Ore je vous vueil demander, Si grant dueil faire que vous vault ?
Certes, nient. Je scé bien qu'il fault Que nature en ce cas s'acquitte.
Mais aiez douleur plus petite, Si ferez bien.
La nouvelle se répand. Chacun fait ses réflexions.
LES MIRACLES DE NOTRE-DAME. Ifl
Hui au matin encor le vi Sain et baitié!
Un autre :
A ce pas nous fault touz aler.
Le poète a bien retracé tous ces détails vulgaires, mais touchants; il a su reproduire avec une exactitude et une vivacité remarquables ces traits de mœurs populaires.
On ensevelit le mort; on se prépare à Tenterrer, quand le
bailli se présente. Après quelques bonnes paroles adressées à
la jeune femme, au père, à la mère, à tous, le magistrat,
qu'étonne cette mort subite, demande à voir le cadavre, déjà
cousu dans son suaire. On obéit. On découvre le mort. Quel
n'est pas l'effroi de tous! La gorge est toute noire; plus de
doute : Aubin est mort étranglé. Aussitôt le bailli fait arrêter
toute la famille; Guillaume, Guibour, Marie se voient lier les
mains derrière le dos ; vainement ils se lamentent. Le juge
ordonne qu'ils soient menés en prison, et mis à la torture.
Alors enfin Guibour révèle son crime :
Sire, sire, touz frans et quittes Délivrez ces. IL inocens; Moy justicez, je m4 assens :
Ne me peut le cuer assentir Que plus leur voie mal sentir.
Sachiez, sjre, qu'en cest affaire N'ont coulpes ; j'ay fait le fait faire Moy seulement.
Et elle raconte toutes les circonstances du crime. Onl'em- ^^ne en prison. Le père et sa fille, rendus à la liberté, par- {^^t en pèlerinage pour demander à Dieu que la coupable échappe au supplice.
I<^i finit ce qui ferait le premier acte dans un drame mo- ^^ï*ne. Le second commence par l'ordre que le bailli donne ^^ premier sergent de faire dresser un échafaud et un bûcher pour l'exécution d'une femme. Bientôt Guibour est amenée; ^''^ prie Notre-Dame avec ferveur.
Doulcc mère Dieu, souvenir Vous vueille de ces te cheslive; Car je ne croy pas que je vive Longuement, pour ce, douice Dame Vous pri qu'aiez merci de m'ame Quoy qu'aie pécheresse esté, lia Dame, par vostre bonté Confortez-moi.
Le frère et le cousin du mort réclament le supplice de Guibour. Le juge prononce la sentence et ordonne Texécution. Ici se place un curieux détail. 11 ordonne au sergent d'aller crier sur la place : « Que nul chef de famille ne se dispense de venir assister à l'exécution sous peine de payer une amende! »
Le funèbre cortège s'ébranle ; il passe devant l'église ; Guibour supplie qu'on lui permette de prier un moment Notre- Dame. Elle l'obtient et s'agenouille : sa prière est humble et touchante; elle ne demande pas d'être sauvée du bûcher, mais de l'enfer.
Mais au moment où le bailli impatient vient de crier : «Au feu! au feu! sanz pluz attendre, » Jésus intervient et dit à sa mère d'aller défendre la malheureuse qui l'implore «tant piteusement ».
Notre-Dame s'approche de Guibour et la réconforte par de douces paroles. Le bois se consume cependant, mais celle que le feu devait dévorer est saine et sauve, et n'a même pas senti la flamme. On entasse un nouveau bûcher : mais Notre-Dame a défendu au feu de toucher Guibour. Le second bûcher se consume; et Guibour reste intacte. Le bailli, confus, effrayé, tombe à genoux devant la condamnée; tout le monde la ramène en triomphe à l'église, où elle va remercier Dieu de ce miracle étonnant. Ici finit ce qui formerait le second acte dans nos divisions modernes.
Le premier était tout réel ; le second est mêlé de réel et de surnaturel; le troisième est tout mystique; c'est comme l'apothéose de Guibour purifiée par le repentir.
La criminelle Guibour est devenue une sainte. Sa charité est sans bornes. Nous la voyons guider les pas d'un pauvre
LES MIRACLES DE NOTRE-DAME. KKt
aveugle et donner un sac de blé à un malheureux affamé ; elle couvre un troisième, à demi nu. Elle donne tout ce qu'elle a, tout, sans songer à elle. Et quand elle entend les voisins s'assembler pour aller à la messe (c'est la fête de la Purification de la Vierge), elle n'ose sortir et se présenter à l'église sous les affreux haillons qui lui restent. Elle verse des larmes, en pensant que ce jour s'achèvera sans qu'elle ait ouï la messe.
Ici s'offre à nos yeux la plus étrange scène qu'aucun théâtre ait jamais étalée peut-être. Jésus-Christ descend du ciel en personne avec son cortège accoutumé : Notre-Dame, les anges Michel et Gabriel et saint Jean. Ils apparaissent à la pécheresse repentante, et Jésus-Christ déclare qu'il veut lui donner la consolation d'ouïr la messe. Jésus lui-même commence à célébrer devant elle une messe qui est servie par les deux saints Vincent et Laurent; saint Jean a mis un cierge dans la main deGuibour. Au moment venu, Notre-Dame va à l'offrande, tous les autres après elle. L'ange Gabriel veut forcer Guibour à les y suivre, et en voulant lui arracher le cierge qu'elle tient, il le brise et lui en laisse une moitié qui témoignera de la réalité de cette vision. La messe achevée, les personnages divins s'éloignent en chantant. Deux religieuses les remplacent, elles viennent annoncer à Guibour qu'elles lui sont envoyées de Dieu pour lui enjoindre de les suivre dans leur couvent. Elle obéit avec joie ; et la pièce finit. Un autre drame nous fait pénétrer non moins avant dans la vie journalière des diverses classes de la société du xiv* siècle, et particulièrement de la petite bourgeoisie. Quoiqu'il offre une situation par certains points analogue à celle du Miracle de la femme sauvée du feu, et qu'il s'agisse encore d'une femme arrachée par un prodige à une exécution capitale, comme l'héroïne est ici très injustement condamnée, et comme elle excite des sympathies que nous ne pouvons accorder sans quelques réserves à la meurtrière Guibour, nous croyons intéressant de rapprocher les deux pièces.
Ce Miracle * est intitulé : « Conment un enfant resucita
1. Voy. Notice sur cette pièce, t. II, Analyses^ xïs'' siècle, 15e J^Iiraclo de Moire-Dame.
loi LES MYSTËRES.
entre les braz de sa mère que l'en vouloit ardoir pour ce qu'elle l'avoit noie. » Un bourgeois, désolé de n'avoir pas d'enfants, emmène sa femme à l'église, pour y demander à Dieu qu'il leur accorde un héritier. Le vallet Gençon les suit, et la chamberière, celle-ci portant les heures de la dame en leur bonrce. Devant eux, l'on prêche un beau sermon sur l'Annonciation (le texte fait défaut dans le manuscrit).
La dame reste seule et se met en prières; elle supplie avec ardeur Notre-Dame de la rendre mère ; elle dit humblement :
Mais je croy, selon mon propos
Que Dieu ceste grâce forclos
M'a pour ce que je n'en suis digne.
Notre-Dame demande à Dieu d'exaucer tant de dévotion. Dieu y consent; la jeune femme devient enceinte. Le bourgeois, en l'apprenant, est transporté de joie; il ne tient même pas grand compte des souffrances de la pauvre dame :
— Sire, il m'est avis c'on m'ait point D'un couslel au cuer maintenant.
Tant s'est remué mon enfant
En moy forment.
— Vous en devez bien grandement Mercier la vierge Marie.
Arrive un cousin qui l'emmène dîner
Chiez Petillon, à la Lymace,
et l'entraîne à faire un voyage de deux mois en Flandre.
L'action passe alors de l'autre côté de la scène. Un comte, qui vient de faire hommage de sa terre au roi, y institue premièrement un juge ou bailli ; il choisit pour remplir cette charge le maire de Tortevoye. Son chevalier l'approuve ; un sergent d'armes va chercher le maire, qu'on installe ; et le comte lui donne rendez-vous aux assises « d'icy en quinzaine ». Le bailli donne à boire aux sergents et reçoit les félicitations de l'avocat."
Nous revenons chez la dame, qui sent déjà les premières douleurs de renfantement ; on court chercher la ventrière, et pour consoler la patiente, on lui dit :
Madame, je pense c'un fiex Arez : ce me dit vostre cri,
ou bien ceci, qui n'est pas très bien choisi pour alléger ses souffrances :
Ce ne sont que roses encore, Ma dame, sciez en certaine ; Car il n'y ara sur vous vaine, Quant venra à Tenfantement, Qui ne rompe, fort seulement Du petit doigt.
Puis la vie de sainte Marguerite est déposée sur le corps de la dame, dont le cruel travail se prolonge inutilement. Cette scène interminable devait être pénible à voir. Pourtant n'en jugeons pas selon nos idées modernes, et rappelons-nous le théâtre ancien, retentissant des cris douloureux de Philoclèle.
Le mari est revenu de voyage sur ces entrefaites; il voue un pèlerinage à Notre-Dame du Puy de la Sale, si sa femme est sauve, et si l'enfant vit assez pour recevoir le baptême. Aussitôt un beau garçon vient au monde ; on le baptise; et son père se remet en route pour aller remercier Notre-Dame.
Nous retournons chez notre juge; il se plaint au sergent de n'avoir rien à faire et aucune cause à juger, a Je ne sais comment il se fait, dit le sergent. — Je le sais bien, moi, dit le juge en colère, les causes
En la taverne despenducs Sont, et en voz bourses pendues, Sonnant; et conmenl? vez le çy.
Quant d'aucun vous tenez saisy Qui aucune chose a meffait, Je say trop bien conment on fait, Ains que j'en aie congnoissance Il vous ample de vin la pence
El vous est la bourse fourrée ; Ainsi m'amende est recelée Que point n'en ay.
Ainsi piqué d'honneur, le sergent s'en va par la ville, bien résolu d'y trouver matière à procès. Justement il entend des cris, des lamentations de femmes; il. s'élance dans la maison d'où vient tout ce bruit. Il y trouve un petit enfant mort, et deux femmes en pleurs. La pauvre accouchée, en baignant son enfant, pendant l'absence de sa chambrière, s'est endormie; elle a laissé échapper son fils, et l'a noyé. Le sergent tient son procès, un procès criminel,, un infanticide. Il court chercher le juge, qui met saisie sur tous les biens, et emmène la pauvre femme prisonnière. Le comte revient tenir ses assises ; la prétendue meurtrière est amenée devant lui : elle raconte sa triste aventure, en termes touchants :
Mais mon povre corps traveillié Avoie tant et estourmy Qu'assez tost après m'endormy Ou baing, et l'enfant de mes mains M'eschappa...
Le comte est touché de pitié ; il voudrait acquitter la pauvre créature. Mais Vavocatj ou l'homme de loi, chargé de le conseiller, lui fait peur du souverain, qui saisira la terre du comte sous prétexte que la justice n'y est pas rendue. Le chevalier, qui est assesseur, approuve l'avocat. Le comte dit cyniquement :
Aussi aym je mieux que a honle Muire, puisqu elle a fait le vice, Que pour lui ma terre perdisse, Se m'aïst Diex.
La femme est condamnée au feu, et le peuple appelé avoir l'exécution :
Je conmans qu'il soit endité A hault cri, en plain quarrefour •
Que tantost sanz faire séjour De chascun hostel un homme isse Qui viengne veoir la justice.
Le mari revient de son pèlerinage au moment où le supplice s'apprête ; son cousin accourt au-devant de lui pour lui révéler son malheur. Le pauvre homme, abattu, mais toujours sage et pieux, tombe aux pieds d'une image de Notre- Dame, et l'appelle à son secours. La Vierge descend du ciel avec les anges, avec saint Jean, saint Éloy, sainte Agnès ; elle vient consoler son serviteur, et lui promet que la joie va succéder à sa tristesse. Puis les personnages célestes disparaissent. Ici, comme dans la plupart de ces Miracles, le personnage qui voit Notre-Dame, doute lui-même si l'apparition est songe ou réalité :
Diexî est ce songe ou vision?
Qu'est la dame ore devenue?
... Perdue Tay, ne say conment.
D'ailleurs l'intention de l'auteur n'est jamais douteuse; il veut présenter l'apparition comme réelle, puisqu'il nous fait assister aux préparatifs qui la précèdent. Ainsi Notre-Dame ne quitte jamais le paradis sans avoir obtenu l'aveu de son fils.
Cependant la femme va au supplice. Comme la marquise delaGaudinc, elle n'est assistée d'aucun prêtre*. Le bailli se borne à lui dire :
Priez Dieu qu'il vous vueille aidier El vous doint pacience, dame, Telle que ne perdez pas l'ame Avec le corps.
Le bourreau, de son côté :
Priez ces gens que pour vous prient Et que leurs patenostres dient Chascun pour vous.
1. C'est seulement à partir de 1397 que, par ordonnance de Charles VI, ln$ suppliciés purent être assistés d*un prêtre.
En passant devant une chapelle, la condamnée demande à prier une dernière fois ; et à revoir avant de mourir, l'enfant par qui elle meurt. On lui apporte le petit corps, elle le serre entre ses bras.
£ ! doulx enfcs, Diex ait mercy De t'ame et de la mole ensemble.
Bien m'est changée, ce me semble, La joye que de toy avoie Quant en mon ventre te portoye...
... Vray Dieu, reconfortez le père Car a plourer ara assez Quant nous deux verra Irespassez.
En plourant, mon doulx enfançon.
Te vueil baisier, puis te lairay.
Et pour la mort, morir iray.
(Yci crie Teiifant.)
L'enfant est ressuscité par la grâce de Notre-Dame. Tout le monde est rempli de joie et d'admiration. La mère, justifiée miraculeusement, est aussitôt remise en liberté. Son mari paraît à ce moment, et glorifie la puissance de Notre-Dame. Tout le monde (sauf le bourreau) se rend au moutier, pour y chanter le Te Deiim. Mais ce n'est pas assez pour notre pieux bourgeois. 11 se hâte de confier ses biens et son enfant à son cousin et au bailli; et de repartir lui-même en pèlerinage pour Notre- Dame de Fineterre^ . Sa femme l'y accompagnera, malgré la grande distance et la fatigue. Us s'éloignent tous deux; et la courcéleste, sur l'invitation de Notre-Dame, les suit en chantant un rondeau.
A ces deux pièces où sont mises en scène des mœurs et des aventures privées, on peut en comparer une troisième qui n'appartient pas au recueil Cangé, mais qui est de la même époque et conçue dans le même esprit; elle est intitulée : « Une
1. Quel était ce pèlerinage que Notre-Dame décrit ainsi (v. 1809-12) :
Car empris ont par grant estude A aler vous et moi requerre Si loing que la où fine terre Qui csl grant peine.
jeune fille laquelle se voulut abandonner à péché pour nourrir son père et sa mère en leur extrême pauvreté *. >
Réduits aux dernières angoisses de la misère, le père, la mère, la fille exhalent leur désespoir dans une suite de strophes plaintives. Le père commence :
Mal n'est qu'en povreté ne sourde.
Povreté est pire que mort.
Fortune à mes clameurs est sourde Dont malheur trop cruel me mort.
mort, pourquoy prens-tu remort, Que ton dard mes maulx si n'asourde Sans nul resourse ne confort.
Mal n'est qu'en povreté ne sourde.
La mère, la fille font écho à ces lamentations et invoquent Notre-Dame « par sa saincte nativité» . Après ce début, les divers personnages du petit drame viennent rapidement se montrer les uns après les autres, et dire quelques vers, chacun de la place où se joue la part d'action à laquelle il doit être mêlé.
Voici Satan qui rôde en cherchant quelque occasion de perdre une âme. Voici un larron qui s'embusque en un bois pour détrousser quelque marchand. Ici Tostversée, femme de mauvaise vie, attend les galants dans la rue, en chantant une chanson qui ne manque pas de verve dans son rythme sau- ' tillant :
Boyre fault comme on ]a brasse.
Hée le temps passé
Ne peult revenir.
Brief le souvenir Rent mon cœur tout mal et cassé, etc.
De ce côté le seigneur châtelain et son serviteur Petit-Bon s'en vont visiter les bois
Pour prendre ung peu d'esbatement.
1. Voy. Notice sur cette pièce, t. H, Analynea, xiv* siècle, 42« Miracle de Notre» Dame. Le style est rajeuni daoe le texte que l'on possède.
Enfin, voici un gros marchand qui s'engage dans la forêt, en se parlant à lui-même des affaires de son négoce.
L'action une fois entamée ainsi sur six points différents, selon les principes dramatiques du moyen âge, si absolument opposés aux nôtres, elle revient à son point de départ. Les gémissements des trois misérables reprennent de plus belle. Alors Satan suggère à la fille l'idée de trafiquer de sa jeunesse pour nourrir ses parents. Elle lutte, elle résiste, elle repousse avec horreur cette tentation, le diable la presse, et l'enjôle :
Logée seras en bons lieulx...
Maintenue comme princesse...
Trouver ne te fault que ung gros moyne, Quelque prélat, quelque chanoyne.
Tu seras la très bienvenue.
Ces vers se débitaient dans une confrérie de Notre-Dame A la fête de sa Nativité*.
Trouver pourras quelque millour • De ces enchesnez de la court Qui te maintiendront bien en point.
Une charitable voisine vient consoler ces affamés. Elle arrive, comme la fille a pris son parti de céder aux suggestions du diable. La voisine lui conseille de se mettre en service. La malheureuse saisit ce prétexte et, bénie par ses parents, elle s'éloigne et va courir les chemins.
Chère fille, note ce point :
Sur tout honneur vault mieux qu'argent,
dit la mère.
A toy, Vierge, nous la rendons Qui es a Lience clamée,
reprend le père.
i. Plus loin la fille, prenant son parti, dit : « ATi prieur m'abandonneray. »>
Voilà la fille dans la rue; elle y rencontre Tostversée, dont les conseils effrontés la font rougir. Satan voit l'imprudence :
Parle autrement, de par le dyable, C'est par trop montrer le secret.
La fille révoltée s*enfuit au fond du bois, pour y cacher au moins sa honte. Elle y rencontre le marchand et timidement lui dit son infortune. Le brave homme a pitié d'elle; il la respecte et lui donne un signet d'or, en lui disant de retourner chez ses parents et de se garder de mal faire. Il s'éloigne, et Satan enrage de voir un si honnête homme. A ce moment le larron caché s'élance sur la pauvre fille, et veut lui ravir et l'honneur et l'argent. Mais le châtelain et son page accourent à ses cris. L'adroit voleur, sans se déconcerter, leur dit : « Je suis un marchand qui dormais dans ce bois. Cette fille durant mon sommeil ra*a volé un signet d'or qu*elle retient encore. * On la fouille, on trouve la pièce; et le châtelain, un peu trop crédule, mène la pauvrette au prévôt, qui, plus niais encore, la condamne à être pendue. Elle va l'être vraiment, le gibet est déjà tout prêt; mais elle invoque ardemment Notre-Dame.
Ayes pitié de ma povre ame Quant de mon povre corps ystra.
La Vierge la sauvera. Le bon marchand arrive à temps pour reconnaître la fille innocente, et faire pendre à sa place le larron, qui d'ailleurs se convertit sur l'échelle, et fait une fin presque édifiante ; ce qui n'empêche pas le châtelain d'ajouter ces vers en manière d'oraison funèbre :
C'estoit un garnement bien fin Dont la délivrance est très bonne.
Châtelain, prévôt, marchand font à la pauvre fille un cadeau qui lui permettra de retourner chez ses parents, et môme de se marier honnêtement.
Nous pénétrons dans l'intérieur des couvents avec l'tvv^-
toire singulière de la Nonne manee, avec celle deVAbhesse délivrée^ plus singulière encore; l'une et l'autre peinture (quoique la foi la plus vive et la plus naïve y respire) ne sont pas très favorables en somme à l'honneur des religieuses; et s'il est vrai que ce fut un religieux, Gautier de Coincy, qui rédigea le premier, au xiii* siècle, sous forme de narration, ces histoires et d'autres semblables, il ne paraît pas possible qu'un autre qu'un laïque ait osé les mettre en scène au XIV' siècle, sous la forme dramatique, bien autrement frappante et bien plus dangereuse que celle du récit. Avec certaines précautions, et grâce aux réflexions de l'auteur, le récit peut tout dire, tout expliquer, tout atténuer; le drame va plus droit au fait; l'impression qui s'en dégage est plus violente, et l'auteur est pour ainsi dire moins maître de la mesurer.
Une abbesse * envoie son clerc, Perrot, s'informer si un religieux, qu'elle aperçoit, n'est pas sur le point de prêcher. Sur la réponse du clerc, elle va entendre le sermon, avec deux de ses religieuses.
Le sermon est prononcé, semble-t-il, en plein air. Le prèscheur, qui ne reparaît plus dans la pièce, fait en 77 vers l'éloge des vertus et de la puissance de la Vierge.
L'abbesse est très édifiée; elle blâme durement les deux religieuses qui l'accompagnent, d'avoir été se promener pendant le sermon. Elle rentre chez elle avec son clerc, lui dicte une lettre, que le clerc s'en va porter. Restée seule, l'abbesse s'avoue à elle-même l'amour violent qu'elle ressent pour ce jeune homme. Le clerc revient; elle lui déclare sa passion, et le séduit avec une franchise assez crue.
Sœur Marie et sœur Isabelle haïssent l'abbesse, qui les maltraite et les jette en prison pour les moindres fautes. Elles ont deviné qu'elle a failli ; elles savent qu'elle est enceinte ; et pour se venger, elles vont tout raconter à l'Évêque. Celui-ci envoie son clerc prévenir l'abbesse qu'il visitera le lendemain l'abbaye.
1. Voy. Notice sur cette pièce, t. II, Analyses, 2« Miracle de Notre-Dame.
L'abbesse est épouvantée. Retirée dans son oratoire, elle invoque Notre-Dame avec angoisse et confiance. Notre-Dame descend du ciel avec ses anges Michel et Gabriel, qui chantent un rondeau en son honneur. Elle tance un peu vivement la coupable; mais, touchée de sa piété, elle la sauve, en la délivrant de Tenfant que l'abbesse était sur le point de mettre au monde. On remarquera les vers que la Vierge adresse à sa servante; ils expriment très clairement l'idée religieuse, ou plutôt superstitieuse, qui a inspiré tout ce théâtre :
Je vieng cy pour toy desservir Ce que tu m'as volu servir, A la un que cilz qui me servent Voient miex quel bien il desservent, Par quoy nulz ne se désespère, Mais par moy grâce avoir espère.
Sez tu quel grâce le feray?
De ton fruit te delivreray.
Maintenant en vueil ventrière estre, Si que nulz ne pourra congnoislre.
Pour riens c'en face tant ne quant, Que tu aies eu enfant.
C'est fait : vez le cy tout en vie. • Or te gard#)Ndex, belle amie.
Que tu lil^ Tait dés ores mais.
L'enfant nouveau-né est porté par tes anges à un ermite qui en prendra soin, et Notre-Dame roto<ki«ie au ciel accompagnée par les chants des anges.
L'évêque arrive à l'abbaye, et fait eonnatlre à l'abbesse la dénonciation dont elle est l'objet. Il envoie cliercher la matrone de la ville, et lui ordonne de visiter l'accusée. Dame Bienvenue (la matrone), assistée des deux sœurs Xlarîc et Isabelle, procède à cette visite, sur le théâtre, et annonce ?i Tévêque que l'abbesse est innocente et pure. L'évoque indigné contre les deux sœurs calomniatrices, dont la confusion est extrême, les condamne à passer le reste de leurs jours atfjpam de douleur et à Veau de tristesse.
Mais l'abbesse, saisie de remords d'être justifiée à ce çrix^
emmène à part l'éveque et lui confesse tout : sa faute, et la grâce merveilleuse dont elle a été l'objet. L'évoque, rempli d'admiration, s'écrie :
II pert bien qu'estes sainte femme Et pour ce vueil que soiez dame De Tostel de Mous, et maistresse, Ne plus ne serez cy abbesse :
C'est a vous trop petit état.
Il va trouver ensuite Termite à qui Notre-Dame a confié l'enfant miraculeux; il les emmène avec lui tous les deux; ses deux clercs le précèdent, en chantant : Ave Maria.
Voici un autre miracle dont l'héroïne est une religieuse (( qui laissa son abbaie pour s'en aler avec un chevalier*. »
La scène est d'abord dans le couvent. Une sœur annonce à l'abbesse que frère Gautier va venir prêcher. En même temps un chevalier arrive à la chapelle, moiûs pour ouïr le sermon que pour voir une belle nonne dont il est éperdument amoureux.
Le prêcheur commence son sermon, qui est en prose : « Doulce gent, au conmcncement de nostre sermon, nous recourrons à la glorieuse Vierge Marie... » Ce sermon est l'éloge de la virginité.
Le sermon est fini. L'abbesse et les nonnes en sont émerveillées, mais le chevalier l'a trouvé bien. long. Enfin les religieuses s'éloignent : une seule reste prosternée devant l'image de Notre-Dame. C'est celle-là qu'aime le chevalier. Il s'approche; il lui ditsoji amour; elle le repousse avec dédain, il revient à la charge; elle l'écoute, elle cède enfin; elle promet de le suivre, pourvu qu'il la veuille épouser. Quand la nuit sera venue.^le s'échappera du couvent pour s'enfuir avec lui.
X^chevalier est au comble du bonheur.
Certes or me va bien a point :
J'ay trouvé en ma dame grâce.
1. Voy. Notice sur cette pièce, t. II, Analyses, xiv« siècle, 7' Miracle de Notre- Dame.
Qui me tenroit que ne chantasse?
Nulz, car j*ay le cuer plain de joie.
€ Il n'est vivant qui me doic
c Blâmer de celle servir
c Dont tout bien me peut venir >.
La nuit arrive. La religieuse fugitive sort doucement de sa cellule ; elle traverse la chapelle ; elle s'agenouille en passant devant la statue de la Vierge, et fait une courte prière. Que voit-elle en se relevant? Notre-Dame entre les anges Michel et Gabriel, lui barre le passage. Elle recule, et rentre dans sa chambre tout éppu vantée.
Peu à peu, elle se rassure, et veut recommencer Tentreprise. L'ambition plus que l'amour l'appelle.
Par Dieu, encore me metlray £n essai se pourray passer.
Pener me doy bien et lasser Afin d'accomplir ma promesse, Car je seray clievaleresse Se de ceens puis eslre yssue.
Elle s'agenouille encore en traversant la chapelle : Ave Maria. Quand elle se relève, nouvelle apparition. Elle s'enfuit pleine de crainte et de dépit.
Notre-Dame remonte aux cieux , accompagnée par les anges.
Cependant l'écuyer s'impatiente.
Mon signeur, j'ay oy la vois De Taloete. Il est grant jour.
Alons m'en de cy sanz séjour.
Mais le chevalier veut encore attendre. Le couvent se réveille; la journée s'écoule monotone, à peine caractérisée par une vingtaine de vers, où l'abbessc dit : « Récitons nos heures » , puis « allons dîner », puis, ce allons dormir». L'absence de là division par actes imposait souvent cette nécessité d'indiquer
au moins par quelques traits les întervalles de temps qui séparaient les principales phases de l'action.
Voici le soir. La nonne est agenouillée dans la chapelle et le chevalier y revient. Il lui reproche de l'avoir déçu; elle dit que cette nuit, sans faute, elle sortira du couvent.
Cette fois elle tient parole; car elle traverse la chapelle, e front haut, sans s'agenouiller, sans prier, sans jeter un regard vers l'image de Marie. Aussi nulle apparition miraculeuse ne s'oppose à sa fuite; et la voilà dans les bras du ravisseur.
Trente années s'écoulent ; la nonne est mariée au chevalier ; elle en a deux beaux enfants ; elle est riche, elle est aimée et honorée : mais le remords est au fond de son cœur. Une nuit, comme le chevalier revient à peine d'un long et périlleux voyage, Notre-Dame et les deux anges Michel et Gabriel paraissent devant la nonne. La Vierge la tance sévèrement et l'appelle à résipiscence. Puis elle disparaît. La coupable se lamente, son époux se réveille; elle lui dit ses remords et son désespoir; elle lui raconte, ce qu'il ignorait, la miraculeuse apparition qui l'avait arrêtée deux fois jadis, au seuil de la chapelle, et qui vient encore de se renouveler devant elle. Elle veut retourner dans ce couvent d'où elle a fui, il y a trente ans. Le chevalier approuve ce pieux dessein; lui-même se fera moine pour expier leur faute commune. Tous deux quittent aussitôt leur maison, sans dire adieu à leurs enfants endormis, dont le désespoir est bruyant et profond lorsqu'ils s'éveillent.
Les deux coupables sont déjà aux pieds de l'abbesse, à qui ils demandent pardon. Elle les reçoit en grâce, et la dame revêt avec joie sa robe de nonne, tandis que le chevalier prend congé d'elle pour s'aller rendre moine cloîtré.
Dans les vies et légendes des saints, les faits les plus exceptionnels et les plus bizarres sont ceux que l'auteur de nos Miracles s'est plu à choisir pour les mettre à la scène, sûr de charmer ainsi l'imagination curieuse et inquiète des spectateurs de ce temps.
Mais entre les Miracles de ce genre, aucun n'offre un caractère d'étrangeté aussi frappant que celui de « saint Jean le
Paulu, ermite, qui par tentation d'ennemi, occit la fille du roi, et la jeta en un puits*. »
Au début, saint Jean le Paulu vient entendre le sermon habituel. Il s'en montre charmé, puis rentre à son ermitage.
Arrive l'ennemi qui maintes fois déjà, mais inutilement, l'a voulu tenter. Il a changé sa figure et son nom, il paraît un beau jeune homme; il se fait appeler Iluet. Il s'offre comme varlet ; il est accepté .
Le roi est veuf depuis peu; il vit seul et retiré. Pour le distraire, ses chevaliers l'entraînent à la chasse, et sa fille l'y suit. Un cerf est lancé ; dans l'ardeur de la poursuite, la fille du roi s'égare : son père et ses compagnons la cherchent avec angoisse.
La jeune fille égarée exprime son inquiétude en plaintes assez touchantes :
Vierge mère au roy souverain.
S'il vous plaist, reconfortez moy, Car paour ay et grant effroy.
N'en puis mais, doulce raére Dieu.
Je suis mais ne scé en quel lieu.
Il m'est avis, plus avant vois, Plus truis espès et hault ce boys, Doulce mère Dieu, que feray?
Confortez moy, vierge Marie.
Onques mais ne fus si marrie Ne si esgarée de sens.
Toute seule me voy, et sens La nuit qui vient et me queurt sus.
Ha I dame des hauk cieulx lassus, Qui adressez les forvoiez, A telle adresse m'avoiez Qu'eschaper puisse ccste nuit A sauveté, quoy qu'il m'enuit Que ci demeurer me conviengne.
Père, adieu; je doubt qu'il m'aviengne Certes que jamais ne vous voie.
1. V. notice sur cette pièce, t. Il, Analyses, xive siècle, 30« miracle de Notre- Dame. Paulu signifie poilUy velu.
uysiÈRES, *^
Elle aperçoit la lumière de rermilage ; elle vient frapper & la porte. L'ennemi lui ouvre; elle reçoit Thospitalité de Jean. Quelle occasion pour le démon de faire pécher celui qu'il n'avait pu jusque-là séduire. Il n'y manque pas, comme on pense, et le matin venu, voici comme il accueille son prétendu maître :
Vous avez bien fait vos degois.
Père, ennuit de celle pucellc.
Osté li avez la plus belle Chose qu'elle en son corps éust, Et dont miex priser se déust; C'est pucelage.
Le roi, dit-il, l'apprendra, et il fera mourir le coupable. L'ermite s'épouvante, et demande à son valet ce qu'il faut faire. « Jeter la fille dans ce puits profond ; il n'en sera jamais plus parlé. » Les personnages de ce théâtre se décident au crime avec une incroyable facilité. En un moment, Jean a pris son parti; il saisit la fille du roi tout endormie, et, aidé par son valet, la précipite dans le puits. Aussitôt le diable se découvre, et il s'enfuit en ricanant.
Voilà Jean saisi de remords. 11 tombe aux pieds de Notre- Dame en implorant son pardon ; il se voue à la plus affreuse pénitence ; il vivra désormais dans les bois, nu, sans toit, marchant sur ses mains et ses pieds, comme une bête.
L'action se transporte. Une femme en mal d'enfant envoie son mari chercher la ventrière et met au monde un beau garçon. Sept ans sont écoulés depuis que Jean le Paulu fait pénitence. Dieu lui envoie son pardon par Notre-Dame et par les anges. Une grâce merveilleuse. sera faite à son repentir. Le roi s'est remis en chasse ; il traverse le pays où s'est perdue sa fille ; il donne à ce souvenir un regret mélancolique :
De pleurer ne me puis tenir, Car venu m*est en souvenir Que je ne fus mais puis icy Que mon enfant ay perdu, qui Ma joie estoit et ma leesce.
J'en ay au ouer telle tristesce Que je ne scé que faire dois...
Ha! belle fille
Or pri à Dieu que se tu vis, En la biauté de ton doulx vis Paisse encore prendre solai ; Et se mort t'a prise en ses laz, Que Diex ait de t'ame mercy, Et que savoir je puisse aussi Ou ton corps soit.
Cependant les veneurs ont aperçu une bête singulière) telle 9^'ilB n'en ont jamais rencontrée; c'est l'ermite quadrupède; ils veulent lui donner la chasse ; Jean se laisse prendre sans ré* sîststnce, et amener au roi. A ce moment passe un joyeux eortèg^e ; o'est l'enfant nouveau<né qu'on mène au moutier pour le baptiser. L'enfant, tenu par la sage-femme, commence à parlermiraculeusement, et s'adressant à Jean le Paulu, l'invite, ^u. nom de Dieu, à lui donner le baptême. Tout le monde crie ^tt miracle. Le roi émerveillé demande à Jean son histoire; et '^ pénitent la raconte, sans en rien cacher ; il a fait violence à la fi'lo du roi, et il l'a jetée dans un puits. Le roi prend assez bien ^t aveu : c Puisque Dieu vous a pardonné, biau preudons^ je pardonne aussi. » Il voudrait seulement recouvrer les restes d^ ^OQ enfant; il se fait conduire au puits, où elle a trouvé la ^ort. Tout le monde s'agenouille et prie ; Jean avec toute l^rdeuret la foi d'une âme transfigurée par la pénitence* ^^^n et Notre-Dame descendent du ciel à sa voix; Dieu lui pt d'appeler hautement celle qu'il a fait périr. Il obéit; et du *^ï^d du puits la fille du roi lui répond. Lès chevaliers s^élan-» ^ïlt pour la tirer de l'abîme ; et la voilà rendue à son père, 9^i lui demande assez naturellement ce qu'elle a fait depuis *^pt années. La demoiselle dit qu'elle a vécu dans la corapaï^îe d'une dame si belle, qu'assurément cette damé est la H^rge Marie. Tout le monde est satisfait, et le m dans «a i^îe veut que Jean le Paulu soit fait évêque. Où conduit la l^i^incesse au moutier en grande pompe, avec des chants d'al-* Régresse.
, Les miracles de Notre-Dame ne furent certainôment pas la
seule forme que le drame ait revêtue au xiv* siècle; mais c'est celle que le temps a le moins maltraitée*.
Une seule pièce de cette époque, parmi celles que nous avons conservées, ne peut rentrer dans ce genre. C'est VHis" toire de GriselidiSy drame pathétique et touchant, mais tout à fait dégagé du merveilleux qui abonde dans les miracles de Noire-Dame. Les détails simples et familiers sont un des charmes de cette œuvre ; néanmoins le comique et le bouffon n'y ont aucune part. Elle ressemble moins aux mystères qu'à certaines moralités semi-légendaires, mais exemptes à la fois de surnaturel et de personnages abstraits , comme nous en rencontrerons plusieurs à une époque postérieure*.
Gauthier, marquis de Saluées, part à la chasse au héron, avec ses barons et son fauconnier. La chasse occupe tant Gauthier, qu'il ne se soucie point du mariage.
Pouf ce que tousjours franchement Veult vivre sans nul encolye.
Cependant ses barons le pressent de prendre femme pour avoir un fils de sa race. Le marquis résiste d'abord, mais cède enfin aux obsessions de ses chevaliers. Il envoie chercher son secrétaire et fait expédier des lettres de convocation à toute la noblesse du pays pour qu'elle assiste à son prochain mariage. Tout ainsi convenu, la chasse au cerf remplace la chasse au héron; la bête est réduite aux abois par la meute, et percée par le marquis sous les yeux des spectateurs.
Cependant Griselidis, jeune bergère, et son père, Janicole, un pauvre paysan, s'entretiennent ensemble avec tendresse. La mère est morte; Griselidis la remplace et tient bien nette la chaumière, soigne le vieillard, et file assidûment, pendant qu'elle garde ses moutons. Le marquis l'a vue et admirée, si
1. M. Barbier de Montault a envoyé à la section d'histoire du comité des travaux historiques, certains fragments d'un mystère en vers français, du xivo siècle, copiés sur la couverture d'un registre conservé aux archives de la préfecture d'Angers. V. Revue des sociétés savantes, troisième série, t. Il, page 2.
2. Voy. notice sur cette pièce, t. II, AnalyseSy xiV» siècle, à la suite des miracles de Notre-Dame.
belle et si bonne elle semble ! Il l'a choisie en son cœur, sans l'avoir encore nommée. Tout est préparé pour les noces, même les habits de l'épousée, et l'épousée n'est pas connue. Le jour arrive enfin. Griselidis puise de l'eau à la fontaine pour laver les pieds de son vieux père. Le marquis s'approche d'elle et lui dit d'appeler le vieillard. Il vient, et entend son seigneur Ixxi demander sa fille en mariage. Mais en retour d'un tel honneur, il veut que Griselidis. lui promette une obéissance absolx:ie. Griselidis la lui jure.
Jamais pour douleur que je sente, Ne diray, ne demanderay.
Ne feray, ne ne penseray Chose que je puisse sçavoir Qui soit encontre ton vouloir; Ne jamais rien ne me fer ois (Non pas se mourir me faisois), Que je ne souffre volunliers, Et tel est mon vouloir entier.
Ja pour moy n'en sera menty.
Aussitôt on la couvre de riches vêtements, et le mariage ^st célébré. Les bergers sont mis en liesse par cette heureuse aventure; l'un d'eux se voit déjà chevalier; un autre se moque ^e lui et rabat ces folles visées.
Griselidis étonne sa cour par la sagesse et la dignité qu'elle montre en si haute fortune. Elle a une fille qu'elle chérit; mais le marquis, pour éprouver sa femme, lui enlève cette enfant et la fait élever au loin, sans dire à la mère ce qu'elle est devenue. Griselidis a un fils, le marquis agit de môme; et sa ifemme se soumet à tout sans un murmure. L'épreuve ne ^paraît pas suffisante à l'époux soupçonneux, et voici ce qu'il imagine pour s'assurer qu'il a une femme obéissante.
Douze ans sont écoulés depuis la naissance de cette enfant que Griselidis n'a vue qu'un jour. Le marquis envoie un évêque au pape pour demander la permission de laisser Griselidis et de prendre une autre femme. Le pape y consent volontiers. L'évèque donne vingt florins au grossaire. Le marquis annonce
m LES MT8TËRE8.
à Crrkelldls qu'il la renvoie chez son père avec l6 do qu'elle apporta ; c'est-à-dire sans rien au monde. Elle h pond ainsi avec une douceur sublime :
Mon très cher Sire, voirement
Toujours ay sceu et scavoye,
Et assez souvent me pensoye
Que entant ta magnificence
Ta valeur et ta grant puissance
Et ma povreté ne pourroit
Ja point avoir, ne ne devoit
Aucune comparaison,
Ne quelconque proportion...
Noncques ne me repulay digne
D'estre seulement ta chambrière
Ne épouse en quelque manière.
Et enta court noble et planiére,
En laquel tu m'as faicte dame,
Dieu preigne a tesmoing sur mon amc
Que tousjours me sois réputée
La pauvre ancelle, et demeurée.
Et de tant que j'ay habité
Avec toy en grand dignité
Et estât, dont digne n'estoye,
Longtemps en honneur et en joye,
Dieu, et toy, Sire, regracie...
Et des cy suis appareillée
De retourner en la maison
Mon père, qui m'a esté bon,
Ou je fus jadis en jeunesse,
En paix de cuer et en lyesse.
Ma vieillesse y trespasseray.
Gomme ma jeunesse y usay;
Et mourray comme veufve heureuse
Qui ay esté femme et espcuse
De tel et si noble seigneur ;
Et puis que ainsi t'est a bonheur,
À ton autre femme mon lieu
Délaisse de bon cuer, et Dieu
Vueille que viengne a très bonne heure
En ce lieu, ou j'ay ma demeure,
Et très joyeuse y soit longtemps.
Car puis que celle t'est plaisans,
Sans regret du lieu je me pars...
En recompense seulement La virginité qu'apportay A toy» quant au palais entray.
Laquelle ne puis remporter, Que il te plaise commander Que l'on me laisse une chemise, Â rissue de ton service, De laquelle je couvreroye Jusques a tant qu'à i'bostel soye, Le vwtrQ t^ femme jadis.
Gô langage n'a pas vaincu la cruelle fermeté du marquis. Griselidii 6st conduite en chemise & la chaumière paternelle par h$ chevaliers éplorés, qu'émerveille sa patience. Aussitôt le marquis fait ramener les deux enfants que Griselidis n'a vus qu'un jour; la fille a déjà douze ans. Puis il envoie rechercher sa femme ; et lui présentant cette enfant comme une noble princesse dont il va faire son épouse, il lui ordonne de rester à sa cour pour servir la nouvelle marquise. Oriselidis obéit.
Que te semble il de ma nouvelle Sspouse? N'est elle pas belle?
lui dit son mari.
Ha, Sire, croy certainement
Que plus boneste, ne plus belle
Ne poùrroit on trouver de celle...
Et bien heure ulx deviendras
Et toute joye y auras,
Si comme je croyc et désire.
Mais une chose te vueil dire,
Te prier et admonester
Que des aguillons mollester
Tu ne vueilles ceste espousée.
Dont tu as Tautre aiguillonnée;
Car ceste est, je n'en doubte mye,
Délicieusement nouri^e.
Et plus jeune assez et plus tendre;
Ne ne poùrroit souffrir n'attendre
(Au moins si comme je le pense) A son cuer si grief pestilence, Gomme ay souffert sans contredit.
Enfin le marquis est vaincu par celte sublime patience ; il avoue avec attendrissement à Griselidis que tout ce qu'il a fait n'était que pour éprouver son obéissance. Le bon Janicole est appelé pour prendre part aux fêtes qui célébreront cette heureuse réconciliation ; bergers et ménestrels se rassemblent pour mêler leurs chants joyeux et leur musique à l'allégresse de la cour*.
Nous terminerons cette étude du théâtre du xiv* siècle en disant quelques mots du théâtre provençal à cette époque.
Les débris que nous en avons conservés sont très peu nombreux ; soit que le répertoire dramatique de la langue d'oc ait péri, par les mêmes causes connues qui ont été si funestes à tant de njonuments de notre littérature méridionale; soit que la composition dramatique ait été réellement rare et presque exceptionnelle dans la France du Midi. La seconde hypothèse est la plus plausible, sans qu'il soit nécessaire, en l'adoptant, de repousser entièrement la première. En effet, non seulement nous ne possédons qu'un fort petit nombre d'œuvres dramatiques écrites en provençal, mais le nombre des représentations connues de pièces provençales n'est pas beaucoup moins restreint ^; il est donc difficile d'admettre que les représentations aient pu être aussi fréquentes au Midi qu'au Nord.
Réservons toutefois les surprises que nous ménage peutêtre l'exploration à peine commencée de nos archives provinciales et particulièrement des registres des corps de villes et des minutes de tabellions.
Dans l'état actuel, quand nous n'avons sous les yeux que cinq mystères provençaux (même incomplets), il est impossible de tenter d'écrire l'histoire de ce théâtre. Jusqu'à quel
1. V. au t. n, nos observations sur le texte très mutilé de Griselidis; nous avons dû modifier légèrement celui des citations pour rétablir la mesure des vers.
2. Nous n'en connaissons qu'une seule pour le xiv® siècle. (Voy. aux Représentations,)
point fut-il autochtone et spontané dans le Midi? Y fut-il importé du Nord ? Quels liens le rattachent au drame liturgique latin, lequel avait existé et prospéré dans le Midi comme dans le Nord? Ce sont là autant de questions auxquelles il serait - plus que téméraire d'essayer de répondre.
En dehors d'une Passion qui sera étudiée plus loin, nous
ne possédons d'autre drame provençal du xiv' siècle que le
Mystère de Sainte Agnès*. Si l'on en juge d'après cette pièce,
le théâtre offrait de grandes ressemblances au Midi et au Nord.
D'abord le drame de Sainte Agnès est assez court, comme le sont
les miracles de Notre-Dame analysés plus haut. Il renferme une
P^t*tie lyrique et chantée plus considérable, il est vrai, dans ce
dï*siine que dans les miracles de Notre-Dame. Enfin, quoique
'^ grossier y abonde (à juger du moins selon nos sentiments
'Modernes), le comique en est à peu près absent; nous avons
^^rnarqué, en étudiant les miracles, la même sobriété dans
''^ïinploi du comique; les mystères du xv* siècle offriront sur ce
P^ÎBt un frappant contraste avec ceux de l'époque précédente.
^*^\iteur de Sainte Agnès a puisé le fond de son drame dans
• '^ légende de la sainte et l'a suivie plus exactement que l'au-
^^txr des miracles île Notre-Dame n'a fait généralement les
sovirces du même genre qu'il a pu consulter. La plupart des
^Orceaux lyriques étaient chantés sur des airs connus, cir-
^^Xistance qui semble indiquer le caractère populaire de la
^^présentation. Sans pouvoir apporter aucune preuve à l'ap-
P^î de cette hypothèse, nous inclinons à penser que le drame
*^ Sainte Agnès était représenté (comme le furent les mi-
^^cles) dans un puy, ou dans quelque corporation. Les dé-
^^ils du texte montrent assez qu'il n'a pu être joué dans une
^ghse. L'expression et les jeux de scène y sont trop libres, si
^^întention est, au fond, pieuse^; et d'ailleurs les représen-