CHAPITRE II
Nous avons dit plus haut qu'en France, comme chez laplupart des peuples, le théâtre est né du culte.
On est habitué à considérer aujourd'hui l'église comme une
« maison de prières >, selon le terme évangélique.Il y eut un
temps où l'église fut autre chose encore; un temps où elle
I sembla le principal et presque le seul foyer de la vie intellec-
1 tuelle et morale parmi le peuple chrétien.
« L'église, dit Michelet, était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané. Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas en vain que l'église avait ledroit d'asile ; c'était alors l'asile universel; la vie ' sociale s'y était réfugiée tout entière. »
Alors la religion ne se chargeait pas seulement de conduire l'homme au salut dans l'autre vie; elle voulait, dès ce monde, régner sur ses facultés, en régler le développement, en satisfaire les aspirations ; éclairer l'intelligence, conduire la volonté, charmer la sensibilité; en un mot, embrasser l'homme tout entier et le pénétrer jusqu'au fond.
Pour atteindre à ce but, la liturgie, c'est-à-dire le culte ex- 1 térieur et public, dut s'enrichir, se développer sans cesse, et l s'adresser non seulement à l'esprit, mais à l'oreille, aux yeux,. \ à tous les sens, à tout l'homme. C'est ainsi que le drame y \ reçut sa place.
A quelle époque faut-il faire remonter cette introduction du drame dans le culte? On peut répondre : à l'origine même du christianisme. En effet le culte chrétien est essentiellement
dramatique; il l'est jusque dans ses parties les plus antiques et les plus essentielles. La 'messe elle-même est un drame ; car le dialogue et l'action sont les caractères fondamentaux du drame, et la messe est, d'un bout à l'autre, action et dialogue. Aujourd'hui encore, après que le temps et plusieurs autres causes ont rendu les rites catholiques beaucoup plus simples et plus austères qu'ils ne l'étaient dans le passé, il est resté dans la liturgie une part considérable de drame. Rappelons seulement cette procession symbolique du dimanche des Rameaux, où l'entrée de Jésus à Jérusalem est véritablement représentée avec une mise en scène pathétique; rappelons le chant de la Passion à trois voix distinctes, Tune pour les paroles du Christ, l'autre pour celles des autres personnages, la troisième pour le récit. N'est-ce pas là du drame, ou aumoins un débris de drame, dans la liturgie? Mais si nous remontons de huit ou neuf siècles en arrière, ce n'est plus par accident et par souvenir que le drame nous apparaîtra mêlé au culte chrétien. Il en était alors, sinon la partie essentielle, du moins l'accompagnement nécessaire et constant. Ce n'étaitpas par des symboles et par des allégories que les événements de l'histoire de Jésus-Christ étaient rappelés à la mémoire des fidèles; c'était par des représentations directes qu'ils étaient remis sous les yeux des spectateurs édifiés et charmés ; et cela dans l'église même et au milieu des offices ordinaires.
Durant les premiers siècles du christianisme, l'Église avait absolument proscrit les représentations théâtrales, justement compromises et déshonorées par les excès, les cruautés, les infamies des spectacles romains au temps de la décadence. A cette époque primitive, le culte public était d'ailleurs plus simple et plus sévère qu'il ne le fut par la suite. Mais de siècle en siècle, à mesure que la victoire du christianisme fut plus complète, les richesses de l'Église plus grandes, son influence plus étendue, le culte devint plus pompeux; et l'élément dramatique, qui s'y trouvait en germe, se développa rapidement.
Nous ne chercherons pas à rattacher les premiers essais du drame chrétien aux derniers efforts du drame païen. Rien ne
tO LES MYSTÈRES.
ressemble moins à cette vieillesse profane que cette enfance hiératique. Entre l'antiquité et le moyen âge, la tradition dramatique nous paraît avoir été absolument brisée (quoi qu'on en ait pu dire) au moins dans le théâtre sérieux ; car il se pourrait que les farceurs du moyen âge fussent les héritiers plus ou moins directs des histrions de Rome. Mais le mystère, né du drame liturgique, ne doit rien au souvenir de Sophocle oudeSénèque. Laissons donc de côté sans scrupule, etcomme chose entièrement en dehors de notre sujet, ces tentatives isolées de drames imités de l'antique, où certains esprits délicats, cultivés, un peu pédants, consumèrent leurs loisirs à toutes les époques du moyen âge. Leurs essais, souvent fort agréables, eurent peu de succès dans leur temps et n'exercèrent aucune influence sur leurs contemporains. La fameuse abbesse de Gandersheim, Hrotsvitha, auteur de plusieurs drames en latin imités du style de Térence, vivait au X* siècle; elle n'est célèbre que d'hier. Nous n'avons pas à résoudre une question très controversée, celle de savoir si ses drames furent ou non représentés; mais quand même ils l'auraient été dans l'ombre discrète d'un couvent de femmes, devant un public cloîtré, ce serait là un accident sans précédent, sans portée, sans conséquence appréciable ; et l'œuvre de Hrotsvitha demeurerait toujours étrangère à l'histoire du théâtre au moyen âge, surtout à celle du théâtre en France, où nos annales littéraires ne nous offrent aucun épisode analogue. Les essais dramatiques imités chez nous de l'antiquité, avant le XVI* siècle, ne furent jamais que des œuvres de cabinet, nées d'une fantaisie de lettrés, qui ne cherchaient, pour leur muse inconnue du peuple, ni théâtre, ni spectateurs. C'est en tête d'une histoire du théâtre de la Renaissance qu'il convient d'étudier ces ancêtres obscurs de Jodelle et de Garnier.
On peut placer la naissance du drame liturgique un peu après l'an mil. En ce temps l'amour du peuple pour ses églises rajeunies et embellies* allait croissant; il ne trouvait
1. On connaît la poétique phrase du chroniqueur Raoul Glaber : « Près de trois ans après Tan mil, les basiliques des églises furent renouvelées dans
jamais ni les fêtes assez nombreuses, ni les offices assez longs. Ne connaissant guère d'autres plaisirs publics, il ne pouvait se rassasier de ceux que l'église lui fournissait.
Cette avidité des fidèles, servie par la complaisance duv clergé, naturellement favorable à l'excès même de ce goût pieux, ne put être satisfaite que par le développement qui fut donné à la liturgie. Des interpolations nombreuses et de plus en plus considérables servirent à prolonger les offices, et bientôt à les varier par Tintroduction du drame, d*abord sous la forme modeste du tropCy plus tard sous une forme plus originale et plus développée, d'où le mystère est sorti directement.
Les iropes sont les plus anciennes et les plus simples interpolations qu'aient reçues d*abord nos textes liturgiques. M, L. Gautier * cite deux tropes très anciens qui devaient être chantés avant Vintroïty l'un à Noël et l'autre à Pâques : Qtiem quœritis in prœsepe^ pastores^ dicite ? c Qui cherchezvous dans la crèche, pasteurs, dites ? >
Respondent : Salvatorem Christum Dominuniy etc. cils répondent : Le Sauveur, le Christ, le Seigneur. »
Quem quœritis in sepulcro , ô Christicolœ ? « Qui cherchez-vous dans le sépulcie, ô chrétiennes ? >
Respondent : Jesum Nazarenum crncifixumyetc. « Elles répondent : Jésus de Nazareth, qui a été crucifié. »
L'intérêt de ces deux morceaux, c'est qu'ils se retrouvent , allongés et développés, dans les drames liturgiques des Pasteurs et du Sépulcre, dont nous parlerons plus loin". Ainsi ^ le germe du drame liturgique est dans le trope. \
presque tout Tunivers... On eût dit que le monde entier avait secoué les haillons de son antiquité pour revêtir la robe blanche des églises. » (Guizot, CoUect. des mémoires t. VI, p. 252.).
1. L. Gautier, Origines du théâtre moderne (journal le Monde, 16-17 août 1872). Ces tropes sont tirés du ms. 1118, Bibl. nat., fonds latin, provenant de Saint-Martial de Limoges. Le même ms. fournit un troisième trope pour la fête de saint Pierre avec la même rubrique : « Kespondet : Adsum Petrus. »
2. Dans le drame des Pasteurs (Bibl. nat., fonds latin, ms. Ii04) et dans ceux du Sépulcre et de la nuit de Pâques (même ms. 904 et ms. 1240, du xi« siècle). A ce propos, M. L. Gautier fait cette observation que presque tous les manuscrits importants qui renferment des drames liturgiques sont des manuscrits monastiques. Le drame liturgique serait eut-être une institution surtout mo-
/ Nous essayerons, sans multiplier àrexcès les divisions, d'indiquer les phases principales qu'a présentées le développement successif du drame liturgique, entre sa forme première,
^ celledutrope, et sa forme suprême, celle du mystère en français.
, La première phase est facile à caractériser : elle est purement liturgique. Le texte, toujours fort court et entièrement en prose, ne se compose que de paroles scrupuleusement puisées dans TÉcriture, dans la tradition canonique et dans l'office consacré.
C'étaient bien déjà de véritables petits drames, mais l'invention n'y tenait pour ainsi dire aucune place. Les auteurs se bornaient à mettre en action et en dialogue ce qui était en récit dans l'Évangile; ils n'y ajoutaient rien, ou tout au plus allongeaient un peu la narration orthodoxe en empruntant quelques traits à un évangile apocryphe. Jamais ils n'inventaient rien de leur propre fonds. Ce n'était point stérilité, mais scrupule. Ils ne considéraient ces jeux sacrés que comme une façon plus sensible d'enseigner l'Évangile au peuple. Toute préoccupation d'art, ou de succès et de plaisir personnel, leur était étrangère. Ces drames, découpés par des prêtres dans un texte sacré, joués par des prêtres dans une langue morte, au pied de l'autel, dans les jours de fêtes religieuses , ne sont donc en réalité qu'une autre forme de la liturgie chrétienne.
\ Dans la seconde phase du drame liturgique, la versification apparaît, d'abord timidement; Ton se borne àintercaler dans la prose sacrée quelques courtes pièces de vers; les unes orî-
. ginales, les autres empruntées; mais bientôt les vers gagnent
j du terrain, ils empiètent sur la prose, jusqu'à lui laisser à peine la moitié de la place ; et ces vers ne sont même plus toujours des cantiques chantés en chœur; ils sont quelquefois déclamés par un seul personnage; et dans ce cas, toujours originaux, composés exprès pour la circonstance et nés
nastique. Il serait né du goût des moines pour les longs offices, autant que du zèle des fidèles pour les cérémonies religieuses. Les églises des monastères étaient d'ailleurs ouvertes au peuple et les deux causes ont bien pu agir simultanément.
d'une inspiration indi^duelle. A tous ces caractères, on reconnaît un drame qui déjà n'est plus qu'à demi liturgique. M. Gautier croit qu'aucun des drames qui appartiennent à cette seconde phase ne peut être antérieur à Tannée 1080 environ, à cause de certaines particularités de leur versification*.
Quand l'hexamètre et le pentamètre antiques se mêlent à 1 poésie syllabique et rimée, c'est sans doute un indice d'un autre phase nouvelle et postérieure dans l'histoire du dram liturgique. Mais bientôt ce nom cesse absolument d'«tre Jus tifié ; la liturgie disparaît tout à fait ; la prose ne se monlr plus qu'à l'état d'exception; la versification envahit le drame entier; quelques hymnes et quelques proses très populaires (telles que le Victimœ paschali) sont les seules traces qui attestent encore dans cette poésie, désormais tout individuelle, le souvenir de son origine liturgique.
C'est alors que la langue vulgaire fait son entrée dans le \ drame encore latin; elle y apparaît d'abord timidement et par exception ; mais rapidement elle élargit la place qu'elle s'est faite, et bientôt nous rencontrons des drames moitié latins et moitié français ou provençaux. Au reste, cette marche n'eut rien de régulier; d'autres di'ames, tout en latin, sont certainement postérieurs, parce qu'ils ne renferment plus rien qui soit vraiment liturgique et parce qu'ils s'offrent à nous comme des compositions d'un bout à l'autre originales. La versification en est assez compliquée, très variée ; presque tous sont écrits en stances. Mais ces stances diffèrent par le nombre des vers et par leur mesure ; les vers sont syllabiques, mais varient de longueur, de quatre syllabes à dix ; les décasyllabiques sont régulièrement coupés par une césure qui suit le quatrième pied. Des chœurs (nommés conductus), imitation profane des tropes qu'on chantait jadis pendant les évolutions liturgiques, s'entremêlent aux récitatifs, appelés proses^ quoiqu'ils soient en vers, par opposition aux morceaux chantés.
La dernière phase des drames latins joués dans les églisesr ou dans les monastères pourrait se caractériser par l'invasion
1. Origines du théâtre moderne (voy. journal le Monde, 28 août 1872).
; des idées et des images profanes, ou même païennes, dans ces I sujets strictement chrétiens. Ce mélange singulier devance la } Renaissance et l'annonce ; il nous montre le drame liturgique (autant que ce nom convient encore) parvenu à son extrême période de décadence.
Ainsi, ces drames latins ne sont pas tous également liturgiques, quant à la forme et à la composition ; mais tous, ayant conservé jusqu'à la fin leur application liturgique, furejit eitclusivement représentés, à certains jours prescrits, pour ajouter à l'éclat et à la joie des fêtes religieuses, dont ils rappelaient l'origine et mettaient l'événement en scène. Aussi il nous paraît* que l'ordre le meilleur dans lequel on puisse étudier la série assez nombreuse des drames latins,
1. M. Gautier (Origines du théâtre moderne. Journal le Monde, 16, 17, 30 août et 4 sept. 1872) répartit ainsi en différentes phases un certain nombre de drames liturgiques : PREMIÈRE ÉPOQUE (premier degré). — Les Trois Rois, la Nuit de Pâques (Bibl. nat., lat. 904'. V. Coussemaker, Drames liturgiqueSf XVI et XVIf, p. 2i2 et 250.) — Résurrection (ms. deCividale. V. Coussemaker, XXII, p. 307).
— L'Étoile (office de) selon Tusage de Rouen (V. Ed. du Méril, Origines latines^ p. 153). — Office des Voyageurs, selon Tusage de Rouen (V. du Méril, p. 117).
— Office du Sépulcre, selon l'usage de Rouen (V. du Méril, p. 96). — Office du Sépulcre, ms. d'Einsiedeln, n» 79 (V, du Méril, p. 100). — Résurrection, de Klostcr Neubourg (V. du Méril, p. 89). — Divers offices du Sépulcre, notamment ceux d'Arles, Senlis, Châlons-sur-Marne, Orléans, Udine, Saintes, Clermonl-Ferrand, Coutances, Noyon, Paris; des abbayes d'Epternach, Saint-Martial, Saint -Germain. — Première époque (deuxième degré). — Office des Pasteurs,, selon l'usage de Rouen (V. Ed. du Méril, p. 147). -- Office 'des Pasteurs (ms. 904, Bibl. nal. V. Coussemaker, no XV, p. 235). •— Office du Sépulcre y selon l'usage de Sens. (V. du Méril, p. 98). — Annonciation (ms. de Cividale. V. Coussemaker, n» XIX, p. 280). — Première époque (troisième degré). — Massacre des Innocents (ms. de Saint-Benoit sur Loire, Bibl. d'Orléans, n» 178. Coussemaker, n» X, p. 166). — VAdoration des Mages (id. id. Coussemaker, n*» IX, p. 143). — Deuxième époque (quatrième degré). — Saintes femmes au tombeau (id. id., Coussemaker n» XI, p. 178). — Office du Sépulcre (ms. de Cividale, Coussemaker n» XXI, p. 298). — Deuxième époque (cinquième degré). — Conversion de saint Paul, ms. de Saint-Benoit. (V. Coussemaker, XIII, p. 210). — Résurrection de La%are (id. id. XIV, p. 221). — Les quatre Miracles de saint Nicolas (id. id. n» V, VI, VII, VIII, p. 83 et suiv.). — Daniel (ms. de Beauvais, à Padoue, Coussemaker, IV, p. 49). — Les vierges sages et les vierges folles (ms. 1139, Bibl. nat., Coussemaker, n© I, p. 1). — Office du Sépulcre (ms. d'Einsiedeln, n© 300. V. Du Méril, p. 171). — Racket (ms. de Munich, n»626i. V. du Méril, p. 171). — Saint Nicolas et les larrons, d'Hilarius (Hilarii versus etludi, édit. Champollion-Figeac). — Résurrection de Lazare (id. id.). — Complainte des trois Maries (ms. de Cividale Coussemaker, n*" XX p. 285). — Deuxième époque (sixième degré). — Les trois iUfari^ (Bibl. de Saint-Quentin), Coussemaker, XVIII, p. 256). — La Nativité du Christ (ms. de Munich, xin* siècle. V du Méril, p. 187). — La Passion (même ms. de Munich, xiit« siècle. V. du Ménl p. 126).
c'est Tordre même de l'aimée liturgique, si Ton a soin d'indiquer à propos de chaque fête la succession et le développement des drames qui y ont été joués aux diverses époques. C'est cet ordre que nous adopterons, respectant ainsi , dans l'analyse de tant de pièces éparses, l'unité qui est au fond de ce théâtre sacré. Nous étudierons d'abord les différents drames qui mettaient en scène la naissance du Messie.
On sait l'éclat et la popularité des fêtes de Noël au moyen âge ; on sait aussi les excès dont elles furent l'origine et devinrent l'occasion dans la plupart des diocèses. La liberté de décembre^ t^^ comme on disait dans Rome païenne, régnait encore parmi la chrétienté. L'histoire de ces fêtes fameuses de Vâne^ des f(mSj des enfants^ héritage des antiques saturnales, trouvera place dans cet ouvrage, quand nous étudierons les origines de notre théâtre comique. Ici nous n'avons à parler que des représentations encore naïves et pieuses qui s'intercalaient dans l'office même de Noël et des jours suivants, pour amuser sans doute, mais encore plus pour édifier le peuple. On verra ^^ toutefois que les fêtes scandaleuses auxquelles nous faisions allusion plus haut dérivèrent insensiblement de ces représentations primitives , si inoffensives que celles-ci paraissent, et peuvent se rattacher par un lien visible aux plus anciens et aux plus austères des drames liturgiques.
Le drame de la crèche, c'est-à-dire l'adoration de Jésus dans retable par les bergers, se jouait le jour de Noël, à la messe de l'aurore, dès le x" siècle, d'abord avec simplicité, plus tard d'une façon un peu plus compliquée.
Dans sa forme la plus primitive, il se compose d'un simple trope, qui se chantait probablement avant l'Introït* : M. Gautier l'a publié *, et nous l'avons cité plus haut :
Quemquœritis in prœsepe pas tores, dicite? Respondent: Salvatorem Christum Dominum, etc.
De ce dialogue embryonnaire est sorti le drame des Pasteurs, tel qu'il s'offre à nous dans plusieurs rédactions.
1. Ms. 1118, fonds latin, Bibl. nat. Provient de Saint-Martial de Limoges.
2. Léon Gautier, Origines du théâtre moderne (journal le Monde, 16-17 août 1872).
La plus ancienne qui nous soit parvenue parait être celle qui fut en usage à Rouen * : « Que la crèche soit disposée derrière l'autel, et que l'image de sainte Marie y soit placée. D'abord qu'un enfant devant le chœur, dansunlieu élevé, figurant un ange, annonce la Nativité du Seigneur à cinq chanoines ou à leurs vicaires du second rang; les pasteurs entrent par la grande porte du chœur, traversent le chœur par le milieu, vêtus de la tunique et de l'amict. (11) leur dit ce verset : »
Le verset que l'ange leur dit n'est que le texte de l'Évangile selon saint Luc (ch. n, v. 10-12).
Plusieurs enfants « aux voûtes de l'église, figurant lesanges », entonnent à haute voix le Gloria.
Les bergers s'avancent vers la crèche en chantant la prose : Pax in terris,
« Deuxprêtresdu premier rang, vêtusdeladalmatique, figurant des sages-femmes auprès delà crèche, » montrent l'enfant Jésus aux pasteurs, qui l'adorent. Les bergers s'éloignent ensuite en chantant : Alléluia,
La messe commençait aussitôt, et les bergers « dirigeaient le chœur » (pastores regant chorum). Ainsi le lien qui unissait le drame à l'office était si étroit que les personnages du drame restaient en vue, et même en action, durant l'office. Ailleurs on lit^ : «Qu'un pasteur lise la leçon; que deux pasteurs chantent le graduel in pulpiio, »
D'autres rédactions ' un peu plus développées offrent des essais de versification profane, ou plus exactement de poésie individuelle. Partout où cette innovation se présentera, nous devrons la signaler comme importante. En effet, la versification, une fois introduite ainsi dans le drame liturgique, ne
1. Bibl. de Rouen, n«48 y. (xive siècle) et n*» 50 y. (xye siècle). Autre texte plus abrégé, Bibl. nat., nM213, p. 17. Publié par du Gange, t. V (au mot Pastorum officium) et par du Méril {Origines latines^ p. 147). Voy. Félix Clément, Annales archéologiques f t. VII, p. 3U.