CHAPITRE V
IE8 MVftt£R£S (1400-1550). SENS DU MOT MYSTERE.
MYdTÈREB MIMS8,
Au xifâièclô, les drames liturgiques joués en latin dans les églises, s'étaient nommés ludi^ reprœsentationesj historiœ reprœsêfitandœ^ .
Le drame français d'Adam s'appelait représentation.
Auxni* siècle, les pièces d'Adam de la Halle, le Saint Nicolas de Bodel, étaient qualifiés de jeux*.
Au XIV® siècle, les pièces dramatiques portent le nom de miracles.
Nous avons parlé des miracles de Notre-Dame. Dès la fin du siècle précédent, le drame de Rutebeuf s'appelait miracle de Théophile,
Le nom de jeu reste aussi d'un emploi fréquent. Le drame deGriselidis s'appelle histoire. Aucune œuvre dramatique ne paraît avoir été intitulée mystère avant le commencement du XV* siècle.
1; Beaucoup n'ont pas de titre.
. i, Les peuples de l'Europe occidentale, au moyen âge» n*avaient point de mots pour rendre exactement les expressions latines, comcRdia ou tragcadia. Les latinistes disaient ludus^ les Français jeu, les Anglais pZai/, les Allemands spiel. En Italie, le mot de, rappresentaûone prévalut. Quant aux mots tragédie^ comédie^ ils avaient reçu des sens tout à fait éloignés de leur signification antique. Un Védt dialogué (ou môme non dialogué) se nommait comédie lorsqu'il était gai ou satirique, ^ra^édie lorsqu'il était triste (Histoire littéraire de /a France, tome XXIV, p. 436. L'auteur cite une histoire des Atrides, en hexamètres latins; lepoàme de Glaudien sur Venlèvement de Proserpine; une complainte sur le désastre de Poitiers, tous morceaux qualifiés de tragédies). On trouve cette définition dans la dédicace du Paradis de Dante : « La comédie est un genre de narration poétique. Pe diffère de la tragédie en ceci : que la tragédie, au commencement, est brillante et paisible; à la fin, affreuse et terrible; la comédie, au contraire, oommence tristement et finit heureusement. »
La première fois que ce mot se rencontre avec un sens dramatique, et appliqué aux choses du théâtre, c'est dans les fa- 1 meuses lettres accordées par Charles VI, en 1402, aux con- I frères de la Passion.
D'où vient ce mot mystère? et quel sens oflTre-t-il dans Tordre dramatique?
Il est le plus souvent écrit mistère au moyen âge, par un i simple*, et non par un y; et c'est peut-être ainsi que nousmêmes devrions l'écrire, si l'Académie et l'usage nous en laissaient le droit.
I II est probable, en effet, que ce mot n'a rien de commun, étymologiquement, avec le grec fj^fm^piov, avec le latin mysterium. 11 est vraisemblable qu'il vient plutôt, comme mestiery dn\2itin ministerium, et signifie proprement /bwc^îon\
En italien, le mystère, ou drame religieux du moyen âge, s'appelait funzione. En espagnol, il se nommait auto. Ces mots ont le même sens de fonction ou acte; la coïncidence est frappante.
Réunissons quelques textes propres à montrer qu'au moyen âge, misterium (par un i), et même (à tort) mysterium (par un y) furent employés pour ministerium' ; et qu'en français, mistère fut synonyme de métier.
Nous emprunterons nos premiers exemples au Glossaire de du Cange :
Voici un fragment de lettres de Philippe VI, datées 4334' :
« Establissons par la teneur de ces présentes lettres que en nostre ville de Hellebeke soit dores en avant fait tout mestier et mistère de drapperie qui plus profitablement y pourra estre fait, tant defiller, tressir, fouler, laner et taindre, comme
1. On lit encore dans Jacques Taliurcau : Tout ce mistère ne se joue à autre fin qu'à cette-ci. (Premier dialogue du démoaitic Edition F. Conscience, Paris, Lemerre, 1871, p. 81.)
2. C'est l'opinion de M. Max Millier (v. Littré, au mot Mystère) partagée par M. Albert Réville (/îcvue des Deux Mondes, 1er juillet 1868). M. Réville fait observer que les drames religieux n'avaient pas pour objet de représenter les faits évangéliques, en tant qu'inaccessibles à la raison, ou mystérieux.
S. Du Cange au mot misterium (Lettres de Philippe VI, année 1334 in reg. 69, Chartoph. reg., ch. 1).
de toutes autres choses qui a mistere de drapperie appartient. T>
Voici un autre exemple tiré des statuts de l'Église de Tournai, datés del366* : Item Clerici Doininicis diebusetfestivis, cum solennisat tota Ecclesiay missœ et horis intersint in oancellOy divinis officiis celebrandis^ etsecundum sententiam sibi datam a Deo, dévote mysterium suum impendant. \ Alistère se trouve avec le sens de métier, ou proprement de \ tnirtistère sacré, dans le texte même du plus célèbre de nos I niyslères, la Passion d'Arnoul Greban. Pierre, en instituant iMathias comme apôtre en remplacement de Judas, lui adresse V^ >^ers :
Nostre douzième vous prenons, Et le sydge vous ordonnons, Pour en jouir paisiblement, Et nous aider semblablement A nostre mistere conduire 2.
J^ystère avec le sens de métier d'artisan, se trouve dans la "^^^xalité intitulée Miroir et exemple des enfants ingrats^ :
Pour congnoistre ce mystère Ici te tiendras, mon enfant, etc.
ïlntendus ainsi, on voit ce que signifient ces mots : le mis-
. '*^« de la Passion. C'est la fonction de la Passion, c'est l'ac-
^^^n de s'acquitter de la Passion (fimgor), ou plus simple-
"^^nt Y action de la passion ; comme en espagnol auto; comme
.^>^^ grec ^/sâfAa, qui vient de 5pâw, j'agis; et qui veut dire aussi
^ction; comme enfin notre mot acte désignant non plus la
l^^èce, mais une de ses parties. Si ce mot avait signifié, dès
origine et par l'élymologie, ce que signifie le mot mystère
>^l^ar un y), quel sens eût-il présenté, appliqué à d'autres
^^jels que Y incarnation et la rédemption? Un des plus an-
1. Du Gange, mysleriurriy slat. syiiod, ecc. Tomac, année 1366, p. 51, art. 13,